Argerich & friends avait de quoi attirer B#4 que je n’avais revue depuis des siècles, si ce n’est des millénaires — heureusement, le temps n’a pas de prise sur elle. Elle découvrait d’ailleurs la salle, et avec son flegme légendaire, lui trouva immédiatement des airs d’aéroport. Le programme concocté par la pianiste faisait donc intervenir potes et potesses. Le format était clairement pensé pour se faire plaisir, dans un grand show nécessitant tellement de réaménagement de la scène qu’il y a eu autant d’attente que de musique — et de fait, pour quelques pièces, ça a terminé peu avant 23h30 sans aucun rappel, et j’ai dû m’enfuir lors des saluts pour espérer rentrer chez moi en un temps décent.

La première oeuvre se jouait à deux pianos côte à côte : Prélude à l'après-midi d'un faune de Claude Debussy, avec Martha Argerich et Stephen Kovacevich (derrière). Très joli, assez court, on entend moins le râle caractéristique du brave Stephen (qui a fini par me traumatiser) que pour la seconde pièce, la Mazurka op. 17 n° 4 la mineur de Chopin, introduite par une récitante, Annie Dutoit, qui a lu une lettre de George Sand (certes).

La suite est plus originale : après un retour de la longiligne doctoresse récitante (again ??) pour une en rapport avec Schumann (ça m’a peu marqué, mis à part que comme l’ami berlinois j’ai eu l’impression de retourner à l’école), les 6 études en forme de canon de Robert Schumann et Claude Debussy devaient être jouées par deux pianos face à face — Akane Sakai et Lilya Zilberstein.

Mais clairement, le coeur de cette première partie était le Trio pour piano et cordes n°2 de Dmitri Chostakovitch. Quel morceau de bravoure ! Assez époustouflant. Martha Argerich, Renaud Capuçon au violon et le jeune Edgar Moreau au violoncelle — l’occasion de découvrir ce jeune talent chevelu.

Après l’entracte et un déménagement un rang derrière (toujours en premières lignes du parterre, faut pas pousser), j’étais en bonne position pour admirer une Valse de Ravel pour deux pianos. Car quoi de mieux que deux soeurs en symétrie ? Non, pas les horribles, là. Les Buniatishvili : Khatia côté jardin, Gvantsa côté cour. Khatia est définitivement plus bonnasse que sa grande soeur — aussi en mode sirène voluptueuse, mais avec bide. Étant aligné vis-à-vis de la seconde, j’étais donc côté mèche (et B#4 côté dos nu). Si on doute que le piano est affaire sensuelle, voilà la caricature idéale.

Nous remettant à peine de ces émotions hétérosexuelles, Annie Dutoit est de nouveau intervenue pour nous raconter l’histoire de Szymon Laks en camp de concentration (il a survécu en devenant chef d’orchestre d’Auschwitz, et l’a raconté dans ses mémoires). Un peu conférence pas hyper excitante. En plus la pièce présentée datait de bien avant : ça ne nous éclairait donc pas forcément des masses. Sa Sonate pour violoncelle et piano (3ème mouvement seulement, snif !) est de toute beauté. C’est assez fou ce nombre de compositeurs du XXème (souvent juifs !) qui ont fait des trucs extraordinaires mais qui ne sont jamais programmés nulle part ! Duo entre Akane Sakai et Edgar Moreau (décidément un pipou très prometteur).

Et enfin, de quoi expliquer tout le fatras d’instruments à percussion que l’on voyait derrière les pianos : Béla Bartók, Sonate pour deux pianos et percussions Sz 110. Forcément, pour conclure la soirée, il fallait Martha Argerich au piano. Aux percussions, Jean-Claude Gengembre, Camille Baslé. Et au second piano, Nicholas Angelich. La partition n’était clairement pas facile à dompter : la tourneuse de pages a eu le plus grand pour être synchro, et a finalement adopté la technique de son collègue, fonctionner par signes (attestant de la bonne bufferisation). Il faut dire aussi que la partition de Martha avait vécu la guerre.

Belle soirée, un peu étrange sur la forme, mais on s’y attendait. Elle a été très enregistrée, on pourra donc la trouver en director’s cut sans les temps morts.