À notre arrivée dans la salle, chacun se demande : qu’est-ce donc que cette croix ? Quel est le mystère de la croix ? Est-ce pour crucifier Jean Nouvel ? Dans la grand salle de la Philharmonie, il s’agit bientôt de trouver une place bien située : dans les premiers rangs du parterre face à l'orchestre de Paris, Lola divine dans le champ de vision (un peu masquée), il y a ce qu’il faut légèrement plus à cour que le chef Thomas Hengelbrock, qui a concocté une soirée fort originale d’une durée de 1h50 sans entracte — donc non, à 20h40 on ne cède plus la place aux arrivées retardataires, quel bordel cette salle…

Entre deux Bach, un Bernd Alois Zimmermann (dont j’ai seulement entendu parler de son Die Soldaten, jamais vu). Un premier Bach avec deux hérésie : ce n’est que la première partie (n°1-14) de la Passion selon Saint Jean, BWV 245, et on parle dessus. Deux récitants, Georges Lavaudant et André Wilms, introduisent le concert jusque sur les premiers accords. L’orchestre est gros, peut-être trop, on a parfois du mal à entendre la mezzo Ann Hallenberg. En revanche, la soprano Anna Lucia Richter est autant un régal pour les oreilles que pour les yeux. Le ténor Lothar Odinius, à l’arrière, est complété du baryton Georg Nigl, qui devient rapidement le héros de la soirée. En effet, le Zimmerman s’enchaine parfaitement et lui fait la part belle. Action ecclésiastique «Ich wandte mich und sah alles Unrecht», pour une première de la version française. 

Au niveau de l’orchestre, c’est sous-sol du BHV : cloches de vache, marteau (savez-vous planter des clous ?), journal déchiré, papier A3 déchiré, marteau qui frappe en divers endroits la grande croix bois (c’était donc un instrument à percussions !), il y a même une guitare électrique. Et notre baryton hypnotique, en allemand, alternant avec les récitants en français (parabole du Grand Inquisiteur des Frères Karamazov, morceaux de l’Ecclésiaste et de la Bible), montre l’étendu de son talent. Alors que les cuivres passent en surround (un peu partout dans la salle) et que le chef d’orchestre finit assis sur son estrade tête dans les mains, le baryton se met à pleurer (AaaAAAaaaahhh). Étonnant. Il se passe quelque chose, avec cette complexe partition qui part dans tous les sens, et on ne sait pas trop quoi. Mais quelque chose, c’est sûr.

Et comme si c’était encore prévu ainsi (peut-être ? Pas eu le temps d’étudier le livret), la cantate «O Ewigkeit, du Donnerwort», BWV 60, de Bach encore, s’enchaine parfaitement. Fin à 22h, clairement le genre de soirée unique.