Bonne année, etc. Comme il ne se passe rien pendant les vacances, on peut enchaîner les billets hebdos et combler d’un coup le retard accumulé.

Aujourd’hui, j’étais dans le prouvé mathématiquement RER A. Qui a été une bonne allégorie du mal parisien, et donc du mal français, puisque Paris est la France (il existe des sauvages en dehors, qui servent à occuper le territoire, grosso modo). 8h16, un retard en comblant presqu’un autre, mon RER C était praticable — comprendre qu’on pouvait y rentrer autrement qu’au chausse-pied, sans pour autant espérer être assis, même de loin. Ligne 14 : place assise, c’est quasi-inédit. Gare de Lyon, 8h26 : enfin un affichage déporté avant les quais de la nature et des horaires des trains ! Formidable ! Et je vois deux graals qui m’attendent : 8h29 et 8h32 pour Cergy. Il m’est déjà arrivé d’attendre 10 à 15 minutes en horaires nominaux, c’est une vraie aubaine. D’autant qu’il n’y a pas grand monde sur les quais, à tel point que je me rêve à twitter un « mais où sont les gens ce matin, tous morts de crise de foi ? ». Un train attend, mais il va au Vésinet (qui va donc jusqu’au Vésinet le matin ?). Évidemment, le RER A est emprunté au 4/5e jusqu’à la Défense, où l’on a tout concentré, avec comme accès une ligne 1 omnibus (un poil plus praticable depuis qu’elle est automatisée, mais toujours blindée), la ligne A, quelques obscures lignes de train qu’il vaut mieux prendre de la proche banlieue, et en tout cas depuis chez-les-riches-de-l’Ouest, et du tram dont chacun sait qu’il faut vraiment y être obligé pour l’emprunter. Bref, le RER A et sa diagonale, ça reste le plus sûr. Et donc, le moins sûr.

De fait, notre train attend à quai avec seulement trois ou quatre personnes debout dans chaque rame, et les régulateurs qui s’ennuient (ah, les emplois jeunes à la française !). Mais à 8h35 seulement, se décidera-t-il à partir après la « régulation de la ligne ». Autant dire que tout allait bien, tout allait partir en couille. Parce qu’évidemment, entre-temps, la 14 et la 1 se sont déversés par des flux très distinguables, jusqu’à remplir la rame à ras-bord (mais avec une pression encore humainement acceptable : chacun son espace de 30x30cm). Et mon train de 8h29 est donc arrivé avec 10 minutes de retard. Trois rangées de personnes en attente sur le quai, le train arrive déjà rempli, il met un peu de temps à se vider, ça y est, le drame est en cours. J’ai testé pour vous : voir le train qui va faire dérailler la machine et prendre le suivant qui acte la merde totale sur la ligne, pendant au moins une heure.

« J’indique à la personne qui a demandé l’heure qu’il est 8h40 » annonce le conducteur en gare des Halles. On tasse à mort, mode Juifs vers Auschwitz, parce que chez nous aussi le travail rend libre. À présent, on laisse 25 personnes environ par gare sur le quai — soit autant de place assises (et un peu debout) sur un niveau de rame (il y a deux niveaux, pour les sauvages non parisiens qui ne bénéficient pas de nos avancées de civilisation). À Auber, j’arrive à me glisser en hauteur, et déjà ça commence à s’insulter à l’intérieur de la rame (« vous ne descendez pas assez vite ! ») et depuis l’extérieur de ceux laissés sur le quai (« y’a les gens qui ne veulent pas monter en haut là, heu ! »). Le phénomène de défense est connu et documenté : en cas de stress extérieur, l’humain sapiens s’en prend à ses congénères d’infortunes (on a étudié un joli cas avec de la référence scientifique, en EMBA, sur le harcèlement, dans le genre). Une jeune femme crachote en permanence ses miasmes pour rééquilibrer la biodiversité et contribuer à un investissement porteur d’un futur choc de productivité. À 9h00 passé, on arrive enfin à la Défense, où même là, le nombre de personnes usuellement négligeable en partance pour le Nord-Ouest de la ligne est suffisant pour remplir de nouveau la rame (mais cette fois-ci, sans être totalement écrasé et pouvoir même respirer, un luxe !).

C’est officiel : « il y a des difficultés sur la ligne ». Un rouage qui n’a aucune marge, au moindre grain de sable se grippe, et c’est irrattrapable. En temps-réel, on sait calculer lorsqu’une latence est explosée à quel point le système va partir dans tous les sens. Chez nous, ça peut causer un plantage et soit une perte de quelques millions de dollars, soit la mort de quelques personnes. À Paris, ça augmente le coût de l’immobilier intra-muros, suivant l’ingénieux calcul : puisqu’il faut 20 minutes pour relier la banlieue jusqu’au noeud de la merde, autant mettre 100.000€ de plus pour les économiser et passer juste avant. L’abîme est devant, tout le monde y court.

Il y a des naïfs qui croient en l’intelligence collective. Je ne sais pas d’où un esprit muni d’un nombre plus que raisonnable de neurones (car on parle de gens intelligents) peut sortir ce genre d’âneries, mais depuis qu’on a tué Dieu, il faut des bulles d’optimisme pour que les non-rationnels (très majoritaires) puissent survivre dans la merde ambiante sans tomber en dépression (on bat tous les records de consommation de produits psychoactifs dans les sociétés modernes, même prescrits en pharmacie et remboursés par la collectivité). Toujours est-il que la démocratie permet un truchement intéressant : celui de la bureaucratie où personne n’est responsable. Dans un système autocratique, celui qui aurait amené une situation pareille, répétée et grave, aurait été coupé en cube. Mais là, aux élections locales on entendra dire que c’est un problème régional, au régional un problème étatique, et l’État s’en contre-fiche car d’une part c’est local, d’autre part tous les tabous sont tus (tel l’immobilier, qui étrangle la population active, et dont aucun candidat n’aborde le sujet — en même temps, c’est un type qui vit dans un chateau qui est favori).

Le problème, ce n’est pas qu’un RER A ne devrait jamais avoir 10 minutes de retard — parce qu’au final, c’était seulement ça. Le problème, c’est d’avoir construit une cathédrale pourrie sur un tas de sables mouvants. C’est d’avoir une ville qui est le centre du monde hexagonal comme le trou du cul est placé au centre du corps humain. C’est d’avoir concentré 1/6ème de la population et 1/3 du PIB sur un confetti de territoire (10% ?). Et de ne pas se rendre compte que c’est comme ça, par la force de la gravitation interne, que les étoiles s’effondrent sur elles-mêmes et deviennent des trous noirs. Paris est le trou noir de la France, qui absorbe tout et ne renvoie plus de lumière. La Ville Lumière, c’est la Ville Noire. Elle fut, et c’est à présent un désastre. Un désastre précurseur de celui de la France, car Paris est la France et la France est Paris. J’ai fui Marseille qui tombait en lambeau (et toujours, malgré les milliards injectés à perte pour refaire la peinture), pour revivre la même aventure de déliquescence.

9h30, j’arrive en gare de Cergy Préfecture (pile avec la fin de rédaction de ce billet). 1h20 de transport : j’ai rarement mis aussi peu de temps. Records déjà enregistrés à plus de 3 heures.