Le bon sentiment exonère de toute moralité.

Ayant manifestement, totalement par mégarde, réservé un billet d’Eurostar sur la mauvaise semaine, ceci étant le billet de retour, il a fallu procéder à un échange de dernière minute. Or, tous les billets sont mis à 243€. J’avais pris un billet échangeable avant départ, en plus d’une assurance. Cela fit « seulement » £155 à payer en plus de 49,50€ déjà déboursés. Soit le prix d’un rachat à 10€ près — c’est-à-dire environ le prix de l’assurance. Pour un train qui n’était pas plein du tout, en pleine après-midi : rendons hommage à Zygmunt Bauman, récemment disparu, et déclarons que la bureaucratie, émanation moderne, est le meilleur moyen de dissoudre totalement toute responsabilité et toute moralité. Car il est immoral, il me semble, de profiter d’une erreur, rarissime, pour extorquer quatre fois le prix initial, faire 90% de marge au bas mot. Je ne parle même pas de la relation client totalement niée. Et le Community Manager, pauvre ère payé à ramasser les morceaux — cela me fait penser aux dépenses de fonctionnaires payés à conseiller les startups pour gratter quelques sous, très largement moins au total que ce que eux-mêmes coûtent —, closent le ban d’un : « désolé de votre mécontentement ». Merci pour l’empathie. Ça me fait une belle jambe. On apprend normalement aux enfants (en tout cas, avant…) que ce n’est pas tout de s’excuser d’avoir fait une connerie qui porte préjudice, encore faut-il ne pas la faire (ni la refaire).

Mais comme nous vivons dans le monde des bons sentiments, d’ailleurs dans cette mouvance protestante (le hugging généralisé, même virtuel), mêmes protestants à la « morale » si hautement perché qu’on punit allègrement quiconque a un comportement qui paraîtrait financièrement déplaisant (des murs de famine à l’Allemagne vs la Grèce), au total opposé du pardon catholique (les vrais, les seuls qui essaient encore un peu d’être Chrétiens, mais il n’y en clairement pas beaucoup), ayant exprimé son empathie, la personne individuelle se sent exonérée de rectitude morale. Ainsi, l’organisation, groupe social, a divisé la responsabilité jusqu’à dédouaner l’individu de morale, puisque la règle lui ai supérieure (fusse-t-elle absurde et/ou immorale), et quand on voudrait retrouver un peu d’humanité là-dedans, il n’y a qu’à sortir la carte du sentiment empathiquement partagé. Redoutable.

Avec cela, 2700 ans après Confucius et 2000 ans après le Christ, le monde n’a toujours rien compris et vaque à creuser sa propre tombe. Homo sapiens sapiens est vraiment une sale bête d’une profonde bêtise. Je ne pleurerai pas beaucoup plus sa disparition que de celle d’un Eurostar, ou dans le même genre (puisqu’ils ont le même comportement), d’un Air France.

En attendant, plus immédiatement et prosaïquement, on s’étonnera de voir apparaître en force un Benoît Hamon (précisément celui de la loi Hamon, remarquerons-nous, qui tentait — vainement — de remettre un peu d’équilibre entre grands groupes privés féodaux et clients esseulés — mais le problème est socialement structurel !).