Mamie est morte. C’est étrange, l’immense tristesse pour un corps perdu. Car mamie, elle n’était plus depuis longtemps, on l’avait progressivement perdue, dans ce que mon grand-père qualifiait de « drôle de maladie ». Alzheimer, on n’en réchappe pas. Et pourtant, c’était une petite force de la nature, et à 90 ans passés, après des années de maladie, ayant perdu le français, la grammaire sarde, puis tout le langage et toute motricité, ne pouvant plus essentiellement que mastiquer et se tenir en position assise dans le fauteuil adapté, on la savait certes bien perdue, mais il manquait le couperet final. Comme toujours dans ces situations-là, on devient le noeud de problèmes inextricables, qui se résolvent tout à coup devant la fatalité, celle qui devrait toujours tout relativiser, mais qu’on refoule, même devant l’évidence. J’ai un problème avec la mort. Profond. Je l’admets. Je ne m’attendais pas à me voir proposer de rencontrer son cadavre, une enveloppe charnelle déjà embaumée, effectivement paisible comme dans la fiction. J’ai toujours du mal avec les premières fois, mais pour la peine, je n’ai guère envie de recommencer pour voir comment cela fait — et pourtant, il faudra, encore et encore.

Le rapport à la mort est très divers. L’amie de toujours — on ne compte plus les dizaines d’années d’amitié, à ce niveau-là — était effondrée. Ma mère a en revanche plus de problèmes sentimentaux avec les vivants qu’avec les morts — je pense que le deuil aussi était très travaillé en amont, du vivant justement. Mon grand-père paraît quelque peu résigné, il arrive un âge où c’est l’évidence (peut-être aussi quand on est le dernier d’une fratrie d’une douzaine). Il faut avouer le grand refoulé : quelque part, on est tous soulagés ; il y a un moment où la vie confine à l’absurde, et ce problème moderne, avec ses techniques évoluées de maintien, est difficilement soluble.

La religion apparaît dans toute son efficacité. Oeuvre de refoulement industrialisé, aussi bien réglée que les annonces de la triste mais hyper-professionnelle demoiselle en noir des obsèques, parfaitement menée par deux dames laïques assistantes d’un prêtre appelé ailleurs (petite introduction sur la disparition des vocations), on se promet quelque résurrection dans le charabia catholique usuel. Seuls quelques uns connaissent les textes et se dénouent la gorge pour chanter un peu. C’est un peu kitsch, un peu cheap, mais c’est à l’image finalement de ma grand-mère : pauvre d’apparence, mais d’un immense amour, le vrai, sans artifice, brut, avec son folklore.

Le problème quand on s’appelle Marie, c’est qu’au cours de l’office, on ne sait plus trop si l’on parle de la Sainte ou de ma mamie. C’était ambigu parfois. J’ai l’impression qu’à un moment, on lui a fait dire quelque chose qui ne lui ressemblait guère, bien trop littéraire. Le texte à trou où il suffit d’insérer, pour les gens simples, quelques bribes de passions (des cartes au jardin en passant par le loto — n’a-t-elle donc pas eu de vie différente avant ses soixante-dix ans ?) et des noms d’enfants en ordre chronologique, crée un épitaphe prêt-à-prononcer pratique, qui fait le travail efficacement. De toute façon, je ne sais pas comment on fait pour parler dans ces cas-là ; je ne sais pas gérer les flots de sentiments, c’est psychologique.

Mamie, rivée à sa fenêtre dont elle ne sortira que les pieds devant, épiait le monde. C’était une extravertie au dernier degré. Quand j’étais jeune, on recevait beaucoup de monde à la maison (nos deux maisons étant accolées, elles ne font qu’une dans mon esprit), l’immense famille, et en bons Italiens on faisait valser les plats, où la pizza n’était que l’entrée. Mamie, c’était la joie de vivre permanente, riant plutôt bêtement de tout, s’amusant d’un rien et se faisant gronder par ma mère qui la trouvait parfois un peu sotte, avant de soupçonner que la tare familiale couvait ; je m’en souviens, et on ne savait pas trop où ça nous mènerait — ou si, on savait. Mamie, elle n’arrivait pas à dire deux phrases sans un flots de jurons en sarde, la seule chose que je connaisse de cette langue. C’était la seule de la famille à être ouvertement folklorique, comme moi (type Perceptif au MBTI, si vous voulez, qu’on résumait par un sentencieux « tu tiens ça de ta grand-mère, elle garde tout elle aussi »). Elle plantait un baton, ça devenait un arbre. Elle faisait pousser les enfants, aussi. De temps en temps, elle dépeçait un lapin sans aucun état d’âme de paysanne ; ou le coq qui à cinq heures du matin nous avait une fois de trop réveillé (Moi : « Tiens, on ne l’entend plus ? » — Ma mère : « Regarde dans ton assiette »).

On a beau être increvable, le temps finit toujours par nous rattraper. Chronos mange ses enfants. J’en ai à présent la preuve. On est tous sur la liste. L’affaire était pourtant idéale : une disparition lente et inéluctable, arrivée à un point où plus rien ne restait à sauver (mon inconscient avait un peu travaillé, chose inédite, récemment, me faisant rêver d’un recouvrement de parole, et chose encore plus rare, me laissant un souvenir de ce songe saugrenu), une belle journée ni trop chaude ni trop froide, bref, rien pour sombrer dans le pathétique pathologique. Et pourtant, rien n’y fait. Seule l’absurdité des fossoyeurs tentant vainement par des moyens peu pertinents de positionner la lourde dalle de marbre a pu faire sortir de la torpeur (et ma mère de demander comme elle sait le faire à mon grand-père s’il n’aurait pas des conseils à leur donner ; on sait quand même de qui je tiens…). On aurait pu les remercier pour ça.

Comme aurait dit ma mamie (en phonétique — mais de toute façon elle était assez analphabète), counou a qui ta fata !