Qu’est-ce qui ressemble le moins à un Kazakh ? Un autre Kazakh. 120 ethnies pour environ 17 millions d’habitants. Mon interprète descendait d’Allemands ; d’autres sont clairement Russes ; il y a les besogneux Oïghurs semi-Chinois musulmans ; et quelque part, aussi, des locaux d’origine, sédentarisés il y a à peine plus d’un siècle par les Russes, découvrant l’écriture en 1892, mélangeant traditions d’Asie centrale à la Turque et culture russe mixée de Chine, en faisant des personnes difficile à pénétrer, compliquée pour les affaires, et pourtant assises sur un tas d’or dans un territoire trop grand pour eux — du moins depuis qu’ils y sont installés, avec ces restes de déportés des camps staliniens, jusqu’à former après une indépendance récente et négociée de manière politique par le Président-Dictateur-Général la plus jeune capitale du monde dans l’endroit le plus inadéquat qui soit.

Est-il donc étonnant, alors, de ne pas trouver beaucoup de points communs entre Almaty, ancienne capitale politique et toujours économique, et Astana, la nouvelle assise du pouvoir où une excroissance voulue hyper-moderne, mais simplement mélangeant une étrange impression de tape-à-l’oeil très chinois et de malfaçon cheap, complète une vieille ville finalement pas si moche, mais souffrant dans tous les cas d’un climat éprouvant où même la végétation doit être encore et encore motivée par tous les moyens ? Almaty, au pied des montagnes, est extrêmement charmante. On y ressent une ambiance quasi berlinoise, et les café californiens se succèdent. Quand on a de la chance, la pollution n’est pas stockée auprès des hauts monts qui s’élèvent à plus de 4000 mètres, soit plus de 3000 au dessus de la ville — le paysage est réellement impressionnant. Astana, donc, est étrange, et on s’y sent difficilement à l’aise ; même quand il y fait chaud (trois semaines avant il faisait encore -20, mais il paraît que c’est toujours sec, alors qu’à Almaty, il y avait de la neige et on se gelait sévèrement), le vent glace. Les distances sont droites et longues, mais surtout monotones — immeubles, immeuble, immeubles, immeuble. Le problème des villes nouvelles.

Et dans tout cela, le Kazakh qui a vu son pays fleurir au gré des pétrodollars en montagne russe, minorés de toute l’évaporation qui lui vaut son statut d’un des pays les plus corrompus de la planète, s’adapte à un statut indéterminé mais pas forcément si inconfortable. De toute façon, il n’a pas vraiment le choix : la ville double de taille, il doit acheter son logement. Les classes éduquées vivent avec sans trop être dupes, mais seule une toute petite partie a réellement un esprit critique, car le plus gros point faible, justement, c’est l’obéissance et la bureaucratie qui tue toute originalité, pierre angulaire du business. Hors du plan, point trop de salut : c’est la France si les Français n’étaient pas génétiquement indisciplinés, en somme. Ah si, un regret, toujours exprimé : manquer de racines culturelles, d’un passé bien établi, à eux ; le bâtiment le plus vieux du pays n’a pas cent ans, alors de temps en temps, faisant un petit tour en Europe (avec la compagnie locale assez bordélique mais aux prestations exceptionnelles pour un prix abordable — un peu comme l’opéra et tout le reste), le Kazakh voit ce qu’il pourrait peut-être être d’ici quelques décennies ou siècles. Peut-être même une démocratie éthique. En attendant, tout le monde s’accorde pour essayer de faire rayonner le Kazakhstan coûte que coûte, et s’inquiète de sa renommée, par delà son asservissement plus ou moins ouvert à mère Russie. Au moins ça avance dans la bonne direction, et c’est déjà beaucoup.