Je voulais me faire l’opéra d’Almaty, juste à côté de mon logement temporaire, mais malheureusement le calendrier a joué contre moi, entre un Verdi et un Puccini. Il restait Astana : avec une grosse semaine sur place, il y aurait bien quelque chose à se mettre sous la dent : un attaché culturel me vendit la mèche, Manon. J’ai naïvement cru que c’était l’opéra : c’était le ballet ! Ratant la première le soir même, il restait la dernière représentation le lendemain. Un samedi, donc, et du beau monde — à se demander si ministre, veuve MacMillan, maître de ballet bis et autre gratin de cocktail n’était pas venu deux fois pour être sûr de se faire voir. L’aventure est de trouver la billetterie planquée en dessous d’un bâtiment très imposant qui a coûté une fortune — 350 millions d’euros, paraît-il, probablement engouffrés dans le marbre intérieur. Pour 34€, on a une place splendide de parterre, idéalement située pour la balletomanie, et juste devant leur rang-15 local.

L’orchestre local dirigé par Arman Urazgaliyev ne m’a pas été présenté sous le meilleur auspice, mais ils restent meilleurs que notre Colonne et la partition reste tout de même un monument du pompier — quoique là aussi, il y a pire et l’arrangement de Martin Yates réserve quelques belles pages lyriques. Les sièges sont très confortables et la salle globalement agréable : j’adhère ! Jusqu’à ce que un ou deux trucs me titillent, mais je n’y fis trop guère attention. À l’entracte, j’apprends qu’en fait c’est sonorisé : ça explique quelques impressions. Et si c’était fort bien fait en première partie, les cors de la deuxième avaient un effet gauche-droite troublant, et grésillaient parfois (à gauche, l’original étant à droite). Heureusement, pour la troisième partie, une oreille s’est bouchée ; malheureusement, c’était la droite, laissant ma balance plutôt sur le haut parleur. Pour 350 millions d’euros, t’as plus rien. Pourtant, il n’y a pas beaucoup plus de moquette infâme qu’à Garnier. Il serait de bon goût de faire venir quelques acousticiens. Mais il semble que le Kazakh soit un work-in-progress de la culture : on y vient surtout pour se montrer endimanché (en même temps cette élégance fait plaisir à voir, surtout chez les dames, car la Kazakhe peut être fort agréable à l’oeil), et il est parfois compliqué de comprendre que le silence et une certaine tenue (par exemple concernant l’usage du téléphone portable) est de rigueur lorsque la représentation a cours…

Sur scène, on se régale. Déjà, parce que Aigerim Beketayeva, en Manon (enfin, Mahoh), est sublimissime. Certes ce ballet, faisant figurer les 2/3 de la troupe féminine en « harlots », sait sublimer la femme ; mais même, cette danseuse déclenche des émotions très fortes. C’est dommage que la chorégraphie n’était pas plus pyrotechnique, de fait, car on aimerait bien voir si elle en a sous la pointe. Difficile de se rappeler, dans la distribution, qui était Des Grieux, entre Rustem Seitbekov et Olzhas Tarlanov, et de même pour Lescaut entre Bakhtiyar Adamzhan et Arman Urazov : j’aurais mieux fait de noter quand je le savais encore… Le premier a fait une fort bonne prestation, même si à un moment il a failli ne pas rattraper la déesse kazakhe Aigerim, ce qui m’a passablement stressé pour le reste de la représentation. Excellent Lescaut, sinon.

On est surpris par la richesse extrême des décors et costumes (Nicholas Georgiadis, Karl Burnett et Patricia Ruanne). Il faut dire que la directrice du ballet, Altynai Asylmuratova, une star en Russie, a carte blanche et chèque en blanc : rien ne lui ai refusé. Elle dépouille Almaty de son historique ballet plus expérimenté et dépense autant qu’elle souhaite pour être du niveau de Garnier, grosso modo. Ce n’est pas forcément très rentable quand on voit la dépense mais le résultat est impressionnant pour un bled paumé dans la province du monde. On ne s’y attendait point, en tout cas. Et c’est ainsi qu’on passe une bonne soirée, avec une découverte hétéroballetomane, une surprise artistique, un peu d’anthropologie locale et du pipole politisé.