Le vénérable W., c’est l’histoire universelle de la haine à travers un cas particulier qui nous semble encore plus absurde qu’il est loin de notre Occident et connoté de la bonté bouddhiste d’Épinal. Troisième et dernier épisode du cycle sur le mal de Barbet Schroeder (je n’ai fait que le documentaire sur Vergès en 2007, auparavant, mais je l’ai aussi en DVD —le 1er film étant en 1974 sur Idi Amin Dada), on y voit comment la pensée intellectuelle mais aussi religieuse peut se fourvoyer dans le racisme le plus abscons, grâce à tout un faisceau de subtilités auto-justificatrices de vertu que l’on retrouve par exemple chez nos actuels islamophobes allemands, américains ou français — et avant cela chez les Nazis, etc.

969, tel est le mouvement cosmogonique anté-musulman birman. Ils ne représentent qu’un pouillème d’habitants dans le pays, les Rohingyas, mais vivent plutôt regroupés ; on les distingue assez peu, physiquement, des bouddhistes réguliers, mais tous les fantasmes leur sont imputés, rebondissant sur quelques faits divers plus ou moins avérés, montés en épingle, médiatisés (y compris par des talents de cinéastes très locaux…), bref, comme à la maison, sauf que là bas, ça se termine par du pogrom, des incendies, des émeutes. Une vingtaine d’années et plusieurs essais, sous couvert de remettre de l’ordre, ont mis le feu aux poudres.

La situation politique était déjà bien complexe, celle d’un pays militairement gouverné mais où Aung San Suu Kyi a finalement permis une bulle d’espoir, renversant une situation où de manière contradictoire l’ordre public n’était pas négociable (d’où une incarcération de W), pour se retrouver vers un bordel à ciel ouvert où elle finit par interdire aux Musulmans de se présenter au législatives. Libéré à l’occasion d’une amnistie générale, notre véhément moine Ashin Wirathu, qui prêche la haine de manière raisonné, a appris de ses échecs, policé son langage qui n’en devient que plus incisif, monté un vrai parti organisé Ma Ba Tha, bref amélioré sa mécanique (d’INFJ ?) à un point de dangerosité extrême — on a de la chance qu’il reste un moine bouddhiste isolé d’un pays à la con, il serait allemand qu’il nous mettrait le monde à feu et à sang.

Bulle Ogier nous rappelle en storytelling de « petite voix bouddhiste » d’où l’on partait, d’un message universel d’amour et de paix où il ne faut pas toucher à une mouche. Le vertige prend : même avec des fondamentaux pareil, l’humain peut tomber dans la sauvagerie la plus basique, partout, dans le moindre interstice. Mécanique des fluides du mal.