Ce qui est bien avec l’apprentissage, c’est qu’on reste jeune longtemps. Même dans la grosse trentaine, on peut donc être jeune chorégraphe — mais vieux danseur. Il y a eu une académie chorégraphique, dans un bordel politico-administratif dont la France a le secret, et l’opéra de Paris le parfait miroir. Bref, sous la houlette de Millepied (plus ou moins), quatre danseurs ont pu passer de l’autre côté du miroir (ou de la barre) deux années durant, dans un cursus plus ou moins ficelé qui a été débriefé lors d’une rencontre AROP le mercredi suivant. Dans l’absolu, si la souris ne m’avait pas averti de la chose, en plein vendredi après-midi, je serais certainement passé à côté. Alors que c’était enfin une véritable soirée de danse, la meilleure de la saison, et de loin. Quatre représentations seulement ; à un moment on a hésité à passer notre tour, car les places étaient chères, et même avec un tarif réduit, on ne pouvait avoir que du 3e balcon de Garnier. Mais de face et premier rang : ça a emporté l’adhésion.

Avec la première pièce, « Renaissance », je n’étais trop point encore emballé. Sébastien Bertaud, devenu fort attaché à William Forsythe durant son stage, est à présent aussi redevable de Balmain (et de l’entremise de Jean-Yves Kaced) mais ses goûts personnels (avec sa superbe veste en laine noire aspect soyeux, à col châle, sur-cintrée d’une ceinture nouée) me paraissent plus sûr que les costumes moches et clinquants dont il a hérité. Faisant se mouvoir des groupes en léger canon, sur une scène augmentée du petit foyer pas vraiment exploité, je n’étais trop point exalté malgré l’interprétation d’un concerto pour violon n°2 de Mendelssohn par Hilary Hahn, enregistré et probablement un peu trop convenu, jusqu’à une fort bonne suite de pas de deux, franchement brillants, qui ont redonné un intérêt certain. Amandine Albisson, Dorothée Gilbert et Hannah O’Neill (miam) sens dessus dessous, Hugo Marchand, Audric Bezard et Pablo Legasa en face — c’est vrai qu’on a de beaux danseurs, quand même…

Mais ce n’était là qu’apéritif pour une claque totale. « The little match girl passion » s’est retrouvée en deuxième position par un hasard orienté : il fallait prévoir un entracte à cause des problèmes techniques engendrés, essentiellement la pluie à nettoyer, et l’usage de fillettes imposait de pas trop tarder sur l’horaire. Tout simplement. Un peu comme les costumes, magnifiques soutanes : faute de budget, et à l’occasion d’une vente de costumes organisée par l’opéra (pendant que nous étions au Japon), Simon Valastro a pu préempter des restes d’une mise en scène de Carsen, qui pour sa part avait eu un budget généreux. Et de toute façon, il n’avait guère le choix des corpulences des chanteurs engagés un peu au dernier moment à l’académie lyrique à laquelle est adossée celle de la danse : les contraintes de Garnier réduisent à 85cm de large les trappes, pour faire monter une table-autel — îlot central sur lequel danser —, comme pour y faire tomber un protagoniste (en basculant tête en avant…). Ajoutons qu’il est tombé il y a plusieurs années sur cette oeuvre éponyme de David Lang au hasard d’une exploration musicale, et on a là un croisement aléatoire qui ne doit qu’au talent insoupçonné de notre danseur semi-reconverti en chorégraphe pour nous offrir quelque chose qu’on n’avait pas dû ressentir depuis au moins deux ans (certains rappellent Crystal Pite, pas improbable), mais sans l’usage de subterfuge tel des violons baroques, du Philip Glass ou du Vivaldi : quatre chanteurs a cappella, en anglais surtitré, assistés de quelques percussions (dans l’oeuvre originale, les danseurs assurent toute la musique, mais ils ne participent alors pas à une chorégraphie), dans une atmosphère très noire, peuplée de grandes ombres inquiétantes (l’une qui a de la fumée qui lui sort du dos !), racontant l’histoire d’une petite fille (accompagnée au début par sa grand-mère !) dont on se doute que ça ne terminera pas forcément bien. Eleonora Abbagnato, ahurissante. Marie-Agnès Gillot (où ça ?), Alessio Carbone, d’autres intervenants occasionnels encore (dont Éléonore Guérineau et Silvia Saint-Martin). Fabuleux, totalement fabuleux. On l’a fait savoir à notre héros, à la soirée Arop, et il a suggéré d’écrire à la direction pour faire rentrer l’oeuvre au répertoire. On veut !

L’entracte a à peine suffit à s’en remettre. On avait encore la musique dans les oreilles… « Undoing world » ne s’enchaînait pas trop mal, avec des musiques live (création de Nicolas Worms, adaptation de The Klezmatics, puis An Undoing World de Nicolas Worm encore) et enregistrées (de nouveau The Klezmatics, Doyna), mais aussi des extraits d’un Gilles Deleuze sur la fin, extrait d’un cours « Spinoza : immortalité et éternité ». Bruno Bouché (accompagné d’Agathe Poupeney à la scénographie !) a fait quelque chose d’original, fort bon dans l’ensemble, évitant quelques poncifs de justesse, pour en tirer une oeuvre pensée et construite, autour de la mort, avec une descente des couvertures de survie (et non des ombres, ce qui lui a manifestement valu quelques critiques acerbes de gens très étriqués), avec d’excellents jeux de miroir et transparence (bluffant, même !), des costumes ocres, le tout disions-nous ponctués de morceaux radiophoniques, mais aussi de piano et chanteur sur scène. Une extraordinaire Marion Barbeau (suspendue tête en bas par Aurélien Houette pendant un temps infini à bout de bras !), dont la relation avec Bruno Bouché a été qualifiée de « libre association » (j’en rêve aussi, pardi !) et plein de nouvelles danseuses mignonnes qu’il serait fort bien d’identifier.

Et puis la dernière pièce, celle de Nicolas Paul, qui s’était déjà essayé à la chorégraphie (j’ai confondu le titre — Répliques —, mais il faut dire que comme la sublime Laura Cappelle a rappelé que c’était en 2009, j’en étais encore plus ému). Excellent choix de musique (aussi enregistrées, parce que pas de budget — mais une billetterie normale…), avec du Josquin Desprez, un ensemble de motets grégoriens du XVe-XVIe siècle. Les danseurs sont en civil, sortent de la fosse vers la scène en flux/reflux. En fond de scène, un grand écran montre les mêmes danseurs plus ou moins zoomés, dans des positions différentes, comme… des répliques. Et dans l’ensemble, c’est très bon ! Valentine Colassante, Caroline Bance, Isa Vilkinkoski, Roxane Stojanov, Lucie Fenwick, Caroline Osmont ; Stéphane Bullion, Josua Hoffalt, Vincent Chaillet, Mathieu Contat, Yvon Demol, Alexandre Gasse, Antonin Monié. Comme les trois autres pièces, une demie-heure.

Les expériences chorégraphiques de ces quatre (pas si) apprentis sont une réussite plus qu’encourageante, un espoir de renouveau salvateur. On a senti un regret partagé pour cette académie chorégraphique qui renaîtra peut-être un jour (apparemment c’est la chasse au tire-aux-flancs de l’opéra par la nouvelle direction, et la méthode fait peu dans le détail…). L’ironie veut que tout cela était meilleur que du Millepied. Excellente soirée, en tout cas !