La dernière soirée de la saison, du moins de l’abonnement (il peut toujours y avoir du rab, sait-on jamais), aura été son paroxysme. Il faut dire que le NDT aide toujours pour avoir une soirée de danse de qualité. Avec le concours d’une triplette de chorégraphes exceptionnels, on obtient une extraordinaire soirée à Chaillot.

Le premier Sol Leon/Paul Lightfoot, ancien couple de danseurs de la compagnie, a monté « Safe as Houses » sur un patchwork de Bach et avec l’idée fort originale d’une grande porte blanche qui tourne, divisant toute la scène, ne laissant qu’une maigre blanche noire devant pour en réchapper. Les danseurs apparaissent par magie (ou plus simplement et visuellement par les côtés), et l’astuce (de passer sous le rideau mural du fond) marche tellement que l’effet de surprise est total pendant un bon bout des 33 minutes. La scène blanche (avec du noir qui dégouline en hauteur), devenant entièrement noir à la toute fin, sert de fond pour trois danseurs noirs et les autres blancs (dont un noir), qui jouent donc avec le mur tournoyant, plus ou moins vite, avec une grammaire chorégraphique qui achève de rendre le tout génial.

À l’entracte, on se dit que ça va être compliqué d’enchaîner ; mais que Crystal Pite ne peut pas être le plus mauvais choix. « In the event » commence avec une sorte de situation d’accident, avec massage cardiaque d’une danseuse-victime, le groupe de danseurs derrière, en mouvements saccadés. Le stop motion est le thème des 23 minutes de chorégraphies à l’effet sculptural, aux jeux de lumière bluffants, surtout avec les séquences de foudre qui fendent l’ensemble fort noir, qui finit par boucler mais avec le seul protagoniste sauveteur, effectuant son massage cardiaque dans le vide, alors que la musique d’Owen Belton (interprétation Jan Schouten) s’achève. Impressionnant.

Après une dernière pause servant essentiellement à tenter d’aérer vaguement une salle plus que surchauffée, « Stop-Motion », à nouveau de Leon/Lightfoot (forcément présents aux saluts et copieusement applaudis), à nouveau 34 minutes, mais cette fois une ambiance radicalement différente : scène très noire, et en suspension côté cour, une projection de demoiselle gothique en grisaille effet 3D, généralement zoomée, qui finit par trouver un écho sur scène avec la même tenue en dentelle et très longue traîne. Danseurs complètement dingues, avec notamment un pas de deux incroyable, puis une séquence un peu étrange où les danseurs tirent un long tissu blanc en avant puis en arrière, recouvrant puis découvrant la scène. En réalité, ils ont laissé du sable (ce qui fait comprendre la projection du dessus, où il tombe comme dans un sablier), et le premier a s’y coller est notre ami le danseur à peau noire, toujours fantastique, surtout quand il se roule dedans : effet garanti, et alors que la musique de Max Richter soutient la note, une succession de frissons survient dans une salle surchauffée. Fantastique, vraiment.

Il faut parler un peu de la playlist, justement : Ocean House Mirror, Powder Pills Truth, He is here, Everything is burning, November, Monologue, A lover’s complaint, On the Shore, End title, Sorrow Atoms, How to die in Oregon. Ça joue beaucoup dans l’affaire ; mais l’art est aussi d’y correspondre, dans cette succession de pièces musicales diverses, alors que les pas de deux et de trois se font dans poudreuse, jusqu’à ce que la projection prenne toute la longueur du fond de scène, qu’un aigle passe, que la scène soit totalement dénudée de ses rideaux noirs, et qu’on regrette que tout cela se finisse.

Exceptionnellement génial. Et des danseurs tous épousables.