J’ai vu « The thin red line » à la télé, donc peut-être vers 2002, puisque la sortie était en 1998. C’était « la ligne rouge », en VF. Choc esthétique total. Et ça m’a tellement marqué que j’ai acheté le DVD sans jamais oser le revoir — et donc pas en anglais, ce qui est bien dommage. Peut-être par peur, car on risque toujours d’être déçu quand on revoit les choses. À l’époque, c’était dans mon top 3 avec la liste de Schindler et la Haine — que j’hésite aussi toujours à revoir. Alors certes c’est long (presque 3 heures), mais ce n’est pas forcément la seule raison. Il y a de ces films qu’il faut voir et revoir dans les meilleures conditions, ça se décide, et on peut ne pas décider pendant longtemps. C’était ma première rencontre avec le requiem de Fauré, Annum per annum de Arvo Pärt (que je n’avais pas plus identifié que The Unanswered Question, de Charles Ives), entrecoupé du God Yu Tekem Laef Blong Mi de Zimmer (enregistré par des locaux des Îles Solomon, à Guadalcanal même). Ça marque, ce genre de choses, c’est un tout.

Première rencontre aussi et surtout avec un questionnement métaphysique quasi-mystique qui m’a tout de suite parlé, à mon côté INTP aussi rationnel qu’hypersensible et privé de la facilité religieuse prémâchée occidentale classique, le catholiscisme. L’omniprésence de voix intérieures, y compris hors champs (que je n’associe pas à des voix off, car ce n’est pas un tiers personnage : on peut toujours identifier qui parle, de quel point de vue), me faisait découvrir qu’on pouvait faire ça, au cinéma, « parler » de et par l’introversion, de l’effroi de la mort imminente — particulièrement imminente en temps de guerre, et particulièrement violente et injuste. Depuis, j’ai quand même découvert beaucoup, notamment Tarkovski, et je ne fais plus de classement aussi précis de mes préférences.

Bref, je dois avouer avoir évité (ou refoulé ?) The thin red line sans trop forcer, surtout que depuis, mis à part le superbe The new world (vu au ciné en 2005), Terrence Malick m’a plutôt déçu en forçant trop le trait dans le kitsch et le surquestionnement, lui qui venait de Badlands, qui pourtant malaxait aussi déjà les mêmes thèmes — un peu comme Darren Aronofsky et The Fountain, dans le genre chef d’oeuvre raté obsessionnel. Et puis il y a eu cette rediffusion du film en version restaurée pendant l’été, dans les certes petites salles du quartier latin, mais au moins sur grand écran. The thin red line, adapté du roman de James Jones, commence par cette question : « what is this war in the heart of nature? ». Mais rapidement, on comprend que c’est plus un film sur la mort et la violence que sur la guerre, et l’on aurait sûrement tort de réduire trop rapidement à un bien (les Américains) contre le mal (les Japonais), car dès qu’on rencontre enfin les Japonais, on comprend qu’ils sont tout aussi paumés, et que le réalisateur ne prend pas un parti aussi facile. Et certes il y a la haine (de ce que j’ai pu retenir de mon Japonais… Ça reste non sous-titré), mais elle est de tout côté : le mal transcende les humains en général, et c’est le désir de destruction (attribué par un soldat en plein délire post-traumatique au désir de propriété) qui est le mal sur lequel s’interroge le personnage principal (Jim Caviezel), auquel je m’identifie aussi facilement qu’au personnage de Colin Farrell dans Tigerland (très similaire. Probablement des INTP tous les deux), des sensibles rationnels qui cherchent leurs places dans une absurdité qui leur échappe, se situent plus en dehors qu’en dedans, mais finalement sauveront la situation et le groupe en temps venu.

On aurait aussi tort de réduire les questions rationnelles et poétiques, élégiaques et métaphysiques, à la forme peut-être insistantes, à du prêchi-prêcha chrétien. Quand bien même on reconnaît des symboles chrétiens dans l’oeuvre de Malick, il ne faut pas oublier que notre vision très occidentale est biaisée, car ces symboles pré-existaient. Et il n’est à mon avis pas étranger à la chose que Malick, dont la vie est très secrète, a passé de longues années à étudier l’archéologie et les civilisations anciennes, lui qui est un philosophe spécialiste de Søren Kierkegaard, Martin Heidegger et Ludwig Wittgenstein, et qui a par ailleurs un grand-père assyrien. Quand on y regarde de près, l’arbre de vie (pour reprendre un film ultérieur de Malick) est par exemple présent dans bien des systèmes mystiques, même au Japon (ce n’est pas un hasard de le retrouver jusque dans Evangelion, qui a certes opté pour une option de représentation judéo-chrétienne par folklore) ; et il est mésopotamien avant tout. Bref, Malick emprunte selon moi essentiellement au zoroastrisme, où « la bonté est quelque chose comme une lumière venant du fond de soi » (repris quasiment en ces termes plusieurs fois, notamment par Sean Penn lorsqu’il se demande où est passé la lumière du personnage de Jim Caviezel, après sa mort). Notons que chez les Perses et les Zoroastres, l’arbre de vie est le gaokerena : les indices concordent sur un schéma élaboré par Malick.

Quand on sort donc de la lorgnette occidentale religieuse, qui a phagocyté le mystique par chez nous, on se rend compte que l’état de nature n’est pas hexagonalement rousseauiste mais avant tout animiste, et qu’en réalité le message universel sur la nature est plutôt nihiliste (l’inverse d’un discours catholique, donc !), ou dans un quasi-gnosticisme que ne sont pas sans rappeler encore les oiseaux charognards dans le ciel, attendant la transformation de la chair humaine en cadavre, pour une inhumation céleste improvisée — le véritable Pairidaēza (et après tout, n’est-on pas In paradisum ? Si l’on veut.).

À Guadalcanal durant la guerre du Pacifique, le casting incroyable (Sean Penn, Jim Caviezel, John Cusack, Adrien Brody, Elias Koteas, Nick Nolte, John Travolta, George Clooney, Ben Chaplin, Woody Harrelson, Dash Mihok, Nick Stahl, John C. Reilly et Jared Leto), représentant des personnalités très différentes, sert à aborder des thématiques bien diverses, comme la peur, plus que le courage (qui arrive d’une manière inattendue, par une sorte d’acceptation du destin, peut-être de pulsion de mort), la folie, qui broie les hommes, la vanité, un peu partout, surtout à travers les récompenses (babioles dérisoires et pourtant socialement et artificiellement majeures, souvent déclinées par les héros de l’ordinaire subissant l’extraordinaire), et la chaîne de commandement, qui décide arbitrairement, presqu’aléatoirement, qui doit vivre ou mourir, dans ce lieu ou se joue la vie et surtout la mort, dans ce paradis naturel souillé, ou le sacrifice est censé revêtir une aura de transcendance ici démystifiée jusque dans les tripes à l’air.

Évidemment que Malick en fait beaucoup à travers ses plans contemplatifs sur la nature, qu’il tourne un peu en rond sur son approche cosmogonique, à force, mais subjectivement, il m’a fallu presque une journée pour retrouver une voix normale (je m’en suis aperçu le lendemain, de ma gorge encore serrée). Ce film est l’un des rares à me mettre KO debout. Ça s’explique difficilement. À revoir une fois tous les quinze ans, pour que la sensibilité ne devienne pas ordinaire. Parce que quelque part, devenir insensible à cela, c’est-à-dire ne plus trouver un échos à mes propres questionnements, avec cet habillage métaphysique et épique, élégiaque et vainement esthétique, je ne sais pas si ce serait une bénédiction ou quelque chose que je voudrais éviter, pour ne pas tomber définitivement dans mes propres impasses nihilistes.