« L’insoumis » est un documentaire de Gilles Perret qui n’est pas bien resté longtemps à l’affiche, mais reste diffusé dans le cinéma gaucho-coco-engagé de l’espace Saint-Michel. Ça nous parle de Jean-Luc Mélenchon pendant la dernière campagne présidentielle. J’ai voté Mélenchon. Mais certainement pas pour les dernières présidentielles. Et les deux raisons se trouvent dans ce film pourtant assez clairement pensé pour être hagiographique, subjectif en creux, jusqu’à omettre certains « détails » grossiers (notamment post-campagne avec la position sur le FN et le comportement indigne de Mélenchon et de la France insoumise en général, mais aussi avec la disparition étrange de Garrido — qu’on entraperçoit rapidement qu’une ou deux fois — et l’effacement général de Corbière, que l’on voyait pourtant partout à l’époque).

Des nombreux moments croustillants du personnage, on retient par exemple cette saillie sur les anciens Trotskystes devenus les nouveaux vegans. Il faut dire que l’équipe de campagne, c’est la team bonnes consciences, avec beaucoup de jeunes (& jolies) filles. Ça fait quand même un peu asso de la buvette, à faire des plans autour de l’assiette de conté, et à un moment on se demande comment diable s’organise la machine qui gère les salles de meetings (plusieurs en même temps, avec les hologrammes), les bateaux et autres manifs — en fait quand il y a de l’orga de guerre, ça mange du faux japonais à emporter, avec des tables en rond : c’est comme ça qu’on fait la distinction.

D’une manière générale, transparaît la sympathie inhérente du personnage, drôle, plutôt attachant, fort instruit, mu d’une vraie volonté, avec un sentiment sincère, non feint, toujours entier, amateur de lait fraise (ah !) mais toujours intransigeant. Et pourtant apparaît aussi la colère, qui le mène à la haine même, et c’est là le côté obscur d’un personnage qui n’aime finalement réellement que des gens qui l’aiment, ou une certaine idée des gens qu’il se fabrique. Ceci est ainsi particulièrement vrai des journalistes, dont il a raison de relever l’indigence générale et particulière, mais qu’il conspue d’une manière détestable même lorsqu’ils sont, en fait, dans leur rôle de miroir — certes biaisé. Cet immense mépris auquel se résume sa réponse est peu à propos pour les fonctions qu’il vise. Déjà parce qu’il n’incarne pas, ni ne cherche vraiment à rassembler — il en est de même lorsqu’il se plaint des réactions qu’il a pourtant cherché à déclencher, par exemple en voulant la révolution économique bolchévique à lui tout seul, puis à voir que les journaux spécialisés s’alarment. Un Macron, qu’il conspue par son hypocrisie du système-anti-système, se montre à l’inverse beaucoup incisif et machiavélique dans sa gestion des médias (ce qui est largement plus le signe d’un homme de pouvoir). Mélenchon, c’est surtout un sentimental émotif ; il faut se méfier des émotifs au pouvoir comme de la peste.

Et ainsi, lorsqu’on parle de sa bibliographie ou de sa pensée (très NIH, un peu du Kant remâché), on se surprend à parler de vertu peu après avoir évoqué l’absence de pardon pour tout un tas de faits. Il y a des choses comme cela qui coincent, et il ne se rend même pas compte, trop occupé à regarder ce que l’on pense de lui. Et ce n’est pas la moindre contradiction pour celui qui assume avoir « été surpayé » comme parlementaire durant de nombreuses années, et avoir tout mis de côté (se moquant au passage à juste titre de Fillon, car il est un très bon commentateur — mais un stratège assez médiocre) : il a une certaine conception de l’économie qui ne semble pas avoir beaucoup de relation avec le réel, même dans sa propre vie privée (dont on ne saura absolument rien du tout)… Mais le plus fort reste sur la nature de ses adorateurs, sur lesquels on se penche peu : il parle beaucoup du peuple, dont il se veut le tribun (référence connue par coeur qu’il recase souvent), mais ce n’est pas les « nigauds » qui iront voter pour lui après être allé se fourvoyer chez Fillon, car le peuple de base vote en réalité extrême droite. Impensé total, tant chez LFI en général que dans le documentaire. La lutte des classes, en réalité, ce sont des fonctionnaires intellectuels un peu déclassés qui se rachètent une conscience sociale à peu de frais (et qui n’ont rien appris des « révolutionnaires » du passé, par un aveuglement typique — idiots utiles ?). Les ouvriers ne mangent pas bio et encore moins végan.

Le documentaire échoue totalement dans cette analyse. Il assume à moitié sa subjectivité, s’essayant à une sorte d’objectivité en concédant une part d’ombre du personnage — et encore, on se demande si c’est bien volontaire. En cela, les incisifs « Le Président », « L’expérience Blocher », ou même « Edouard mon pote de droite » étaient bien plus pertinents, parce que réalisés de l’autre côté, par des réalisateurs curieux de ce qui se passe de l’autre bord de leurs pensées ou valeurs. Gilles Perret est beaucoup trop à gauche pour s’insoumettre lui-même. Dommage, il y était presque. Il n’empêche que ça vaut d’être vu pour tout amateur de l’anthropologie politique.