La Walküre suit logiquement dès le lendemain, dimanche après-midi, mais ça s’arrêtera là. Même casting orchestral, Gergiev-Mariinsky. Mais du gros changement côté voix. Normalement, on a le public wagnérien, plus ceux qui avait séché la veille. La version de concert, c’est l’occasion de voir le moteur. À Bayreuth, on planque les musiciens, et l’art total implique une mise en scène, qui avec un livret si compliqué, provoque un déferlement de n’importe quoi chez les démetteurs en scène de service. Donc, comme on connaît tous l’histoire alambiquée et les leitmotivs associés (sauf Hinata-chan, mais rompue aux intringues complexes de l’art baroque, ce n’est pas cela qui l’arrête), a-t-on réellement besoin de cuvettes de chiottes ? Là, au moins, on voit l’engin, huilé par Valery Gergiev, vrombir (surtout quand on est plein cour juste au dessus les tubas wagnériens), un peu s’épuiser, et même s’enrayer sur la fin, avant de donner le dernier coup de jus.

Bref, redistribution de distrib, avec pour commencer une récupération du Loge de la veille, Mikhail Vekua, en Siegmund. On se dit que c’est un peu étrange (surtout qu’il n’a pas le look, cette fois). Et puis il commence à surprendre, et puis il lance un « WäÄäÄäÄäÄäÄäÄäÄälse » de dingue, et là on se dit qu’on va p’têtre même le garder après qu’il se fait zigouiller par l’autre tanche de Hunding (Mikhail Petrenko, quand même). La Walkyrie, c’est surtout le duo entre Brünnhilde & Sieglinde, ici superbes, surtout la seconde, Elena Stikhina. Tatiana Pavlovskaya a quelque chose d’un poil gênant (d’après les experts : défaillance de graves ; effectivement, dans les aigus, et notamment mon passage préféré de tout le Ring, qui me sert à tester les enceintes, c’était nickel).

L’orchestre s’essouffle un peu dès le second acte, mais au 3e pour la chevauchée, les Walkyries (dont Oxana Shylova de la veille) tentent de passer les 120dB — un petit plaisir wagnéro-geek, certes. C’est surtout Wotan, par Yevgeny Nikitin (donc pas n’importe qui), qui souffre. Certes il était déjà avant en désavantage face à Ekaterina Sergeeva (Fricka qui lui fait toute une scène). Mais surtout, dans son long solo, il déraille, se tenant l’oreille. Si on nous avait annoncé qu’il fallait ne pas trop tousser pour éviter de gâcher l’enregistrement (mais les wagnérophiles savent mieux qui quiconque se tenir à carreau !), la malédiction commençait dès le CHTONG d’une corde de harpe suicidée. Avec Wotan qui vit son crépuscule avant l’heure, ou peut-être des trémolos en condamnant sa fille, c’est sûr que ce ne sera pas gravé. Apparemment, il a été ramené (avec Laurent) de la veille de Baden-Baden où il faisait du Parsifal ; et même Laurent avait du mal à tenir, alors c’est dire quand on enchaîne tout ça, de la folie. D’un côté, ça gâche forcément pas mal de chose, mais en même temps, on a tous souffert ensemble, pendant qu’il se tenait l’oreille droite et refusait la bouteille d’eau de sa fille (heu, Pavlovskaya), alors qu’il allait invoquer Loge. Même les dieux sont humains, et faillibles. Il n’y a que les orthodoxes religieux et fâcheux pour oser huer aux saluts, alors même qu’à la toute fin, à 50 mètres de l’arrivée, tension palpable dans le public, il a réussi à sauver en donnant tout — le métier, tout simplement.

Alors dans l’ensemble, même si on est tous d’accord que c’était mieux la veille, ça méritait d’être applaudi. En bout de rangée, il y avait une magnifique jeune longiligne fille fort apprêtée qui vivait chaque note complètement à fond, et qui était visiblement submergée de bonheur. C’est ça, l’effet d’un bon Wagner !