Le 24 mars était il y a un an. Le matin, j’avais mes pioupious, en séance de TP, pour faire le point sur le projet que je leur avais donné, comme je le fais depuis quelques années, comme je l’ai fait le 28 mars dernier. Le 28 mars de l’an passé, on mettait ma grand-mère dans une boîte, et la boîte était insérée par devant sous une dalle de marbre (je m’étais toujours demandé comment on faisait), avant de reboucher le petit trou, et de remettre la petite dalle devant (exercice périlleux à cause du poids…), là où je passais tous les jours en allant au collège.

Quatre jours avant, donc, je reçois un SMS, et comme ce n’était pas un cours, je regarde mon téléphone entre deux pioupious, et c’est un message maternel : « mamie est morte ». Paf. Ça fout un coup, quand même. Bizarrement, il y a déjà eu des disparus autour de moi, mais c’était plutôt : on/off. Il est là, il n’est plus là. Elle existait, elle n’existe plus. On pouvait le ou la voir, on ne peut plus. C’est soit étrange (des crises cardiaques masculines à soixante ans tout pile), soit attendu (dans la famille, on a appris qu’il y avait un cancer grave, et quelques mois plus tard, c’était fini ; ou quelques années avant, son propre vieux père, toujours la famille italienne, pas forcément bien sympathique, qui faisait partie du paysage, qu’une fois en quittant un déjeuner de famille, je savais pertinemment que c’était la dernière fois que je le saluais, par intuition).

Pour ma grand-mère, ça trainait. Ça faisait longtemps qu’elle n’avait plus du tout son esprit. Quoique. Quelques jours avant, j’avais rêvé qu’elle avait recouvré d’Alzheimer, et c’était d’autant plus étrange que je rêve rarement de ma famille, et que je m’en rappelle encore plus rarement (déjà parce que je suis en manque chronique de sommeil depuis une vingtaine d’années, grosso modo). Ma mère m’a dit plusieurs mois plus tard que quelques jours avant qu’elle ne recueille le dernier souffle de sa propre mère dans ses bras, elle avait cru percevoir une lueur de conscience (ces moments étaient devenus de plus en plus rares avec le temps, pour ne pas dire inexistants depuis pas mal de temps). Vraiment étrange. Alors que c’était attendu. Alors que de toute façon, je ne suis plus bien souvent dans le Sud. Mais on n’efface pas 19 ans de voisinage direct comme cela. Je me souviens précisément de la dernière fois où je l’ai vu sortir de table avec mon grand-père, à un déjeuner de famille à mon ancien chez moi, où je me suis dit que c’était probablement la dernière fois que la voyait encore à peu près valide. Et avant cela, de la fois où ma mère lui a fait comprendre que quelque chose clochait (suivi d’un flot d’injure en sarde et en rigolant — sûrement la seule chose que ma mamie m’aura indirectement appris, les jurons sardes…). Et avant ça des grands déjeuners de familles italiennes, où la pizza est l’entrée avant les pâtes, où ça n’en finit pas (trois, quatre desserts après le fromage ?), où je joue avec mon cousin avec des engins mécaniques et électroniques qu’on démontera bientôt pour en faire totalement autre chose.

Il y avait @odette9 chez moi, cette semaine-là, et elle m’avait proposé en début de soirée de la rejoindre à Bastille, avec Kora (oui, la danseuse, encore en béquilles). Ça sentait le coup foireux, mais bon, il fallait que je me change les idées, et puis c’était plutôt sympathique comme perspective de rencontre. Évidemment tombée à l’eau, mis à part cinq minutes, pour quelque raison compliquée semi-sentimentale (je crois) que je n’ai de toute façon pas bien comprise. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a des personnes hyper intelligentes, hyper talentueuses, hyper brillantes, qui tournent pourtant en rond et perdent du temps dans ce qui n’en mérite certainement pas. Ce temps si limité. Pourquoi le gaspiller en interactions peu plaisantes, en problèmes insolubles ? Dans la ligne du temps, il y a une boîte qui nous attend. Chacun la sienne. Avant, on appelait ça le « memento mori ». Maintenant, on a des problèmes de riches : on meurt le plus souvent vieux, grabataire, sans se rendre compte quand on est jeune et vaillant que le premier problème est la fatigue et les problèmes de santé qui arrivent probablement bien avant et rendent le calcul biaisé. Et il y a toujours cette légère inconscience (ou simple égoïsme ? Ou pur mimétisme ?) qui prolonge l’espèce — et à présent, puisque c’est officiel depuis peu, ma petite soeur va participer à la prolongation de la lignée et au remplacement du vivant (il ne faudra toujours pas compter sur moi, car le problème éthique que cela me pose est insoluble : comment imposer la vie à un être qui ne peut se prononcer sur sa condamnation à mort par avance ? Mon égoïsme ne passera pas par ma reproduction).

Bref, j’étais avec @odette9, je ne me souviens plus de ce que l’on s’était raconté pendant le dîner finalement en tête à tête. Probablement un mix typique de rediffusions en rond et d’éclairs de génie total (le génie le plus mal canalisé que je connaisse — et pourtant il y a du challenger dans mon entourage proche ! —, qui provoque chez moi une sorte d’infinie admiration mêlée d’exaspération, d’incompréhension mutuelle, de je ne sais quoi… La personne la plus compliquée dans sa tête au monde, mais l’une de celles dont je me sens naturellement le plus proche, opportunément italienne, et pourtant avec qui je n’arrive à rien communiquer de correct, jusqu’à la friction inévitable). Ce dont je suis sûr, c’est que même si je ne lui ai jamais rien dit de cette journée où après avoir encaissé la nouvelle, j’avais dû me démener pour libérer mon agenda et prendre des billets de train dans l’urgence, je n’avais certainement pas perdu mon temps. Et ce n’est en aucune façon une question d’efficacité, seulement le plaisir. De ce que quitte à être là, autant en profiter ainsi.