New York, New Yooooork !! La ville vend du rêve et émerveille. Elle illumine les pages Facebook de la famille et des amis qui sont enfin allés à la découverte de l’autre côté de l’Atlantique, voir du mythe en action. New York fait partie d’un cercle restreint avec Paris, Rome, Londres et peut-être Tokyo. Alors ?

Alors non. On connaît l’effet parisien de la déception quand au lieu de la ville romantique, on tombe sur les rats, les Rroms et les cafetiers, tout en se bouchant le nez, perdu dans le métro. Le Japonais, qui a son Tokyo aseptisé jusqu’à manquer de saveur (première déception d’anthologie), en fait souvent les frais. L’arrivée à NY est déjà digne de celle à SF : on tombe sur la douane la plus incompétente du monde, que seule la Colombie ou certains pays d’Afrique peuvent arriver à concurrencer dans l’inefficacité, peut-être. Après une bonne heure et demi d’attente, on peut enfin tenter de rejoindre la ville. Les transports en commun existent mais sont d’une nullité abyssale, surtout lors d’une première arrivée. On prend donc le taxi, qui est en revanche bien organisé une fois qu’on a sauté les rabatteurs, avec des frais fixés en avance — $52, plus frais divers qu’on ne connaîtra qu’au dernier moment et pour lesquels on peut toujours rêver d’une facture, car c’est comme ça là bas : on parle presque toujours hors taxe, hors service, hors tip obligatoire, et donc si l’on croit au départ que c’est simplement très cher, on s’aperçoit rapidement que c’est affreusement hors de prix.

Les hôtels sont les plus chers du monde, bien devant l’Islande et la Norvège, et même le Japon. Et pour un prix délirant d’un minimum de 200€/nuit si l’on veut éviter les punaises, les chambres sales, le service déplorable et autres joyeusetés que l’on découvre sur Internet quand on se renseigne un peu, on n’évitera quand même pas le bruit. Même à 200 balles, il ne faut pas trop espérer dormir. Car NY, c’est la ville du bruit intense inutile — jusqu’à la clim ! On est à égalité avec le centre de Hanoi en terme de pénibilité, mais c’est tout le temps, et encore plus invasif. Il y a les klaxons, les travaux permanents à toute heure (mais pas discrets comme au Japon : on n’hésite pas à attaquer de la plaque métallique au marteau-piqueur, parce que c’est ce qu’il y a de plus bruyant), les bip bips stridents divers (depuis les engins qui reculent jusqu’à l’ascenseur), la population qui crie en permanence pour se faire entendre et les camions inutilement gros et pollueur. D’ailleurs, tout est gros. Une partie de la population bourré aux hamburgers (organic, comme tout ce qui se fait de chimique à NY, temple du bobo Ricain : même les flavors des abominations trouvées en supermarché, whole food inclus, sont déclarées organic…), certes, mais aussi les voitures qui sont toutes des SUV vulgaires de 5,5 mètres de long minimum (et après ça doit construire des parkings en plein air moches pour les accueillir à $20 les 2 heures). Il faut dire qu’on roule régulièrement sur des routes défoncées, en plein Manhattan.

Ce qui choque le plus, je pense, c’est la vétusté. L’équipement général est vieillot (sauf quand une startup de la côte Ouest a réussi à refourguer un bon technologique typique de SF, qui souffre des mêmes problèmes), et le pire du pire reste le métro, qui arrive à être encore plus obsolète que celui de Paris. Déjà, parce qu’il est mal construit, avec des structures métalliques à très nombreux poteaux juste en dessous de la rue, qu’il faut souvent traverser pour passer du côté « uptown » à celui de « downtown » (il faut bien avouer que le quadrillage de la ville est pratique). Ensuite parce qu’il fait rouler des rames qui ont probablement plus de 40 ans. Enfin, parce qu’entre la petite boutique crade avec une personne enfermée dedans qui surveille à peine les sauteurs de tourniquets (qui servent à la fois à entrer et sortir, une stupidité économique sans nom), vendant péniblement quelques billets spéciaux que ne connait pas la machine automatique usée et peu pratique, billets par ailleurs magnétiques qu’il faut glisser comme une carte de crédit américaine (ce qui évidemment échoue une fois sur deux : plus aucun pays dans le monde ne me semble encore user d’une telle technologie antédiluvienne), le manque de cartes sur les murs usés et labyrinthiques dès qu’on est sur une station un peu complexe de correspondances, et l’équipement interne des rames de métro rafistolées à l’indicateur de stations rare et souvent inopérant, sans compter le bruit dément des rails et les vibrations, c’est simplement lamentable. Une belle allégorie d’un pays fatigué, sur la pente descendante.

Si Tokyo fait figurer le futur électromécanique des années 1980-1990 qui n’est jamais advenu, New York est l’illustration d’un futur des années 1930 à 1950 qui s’est enlisé dans la paresse individualiste. Les immeubles, souvent copiés-collés et peu remarquables, possèdent dans les quartiers chics leurs équipes de majors d’hommes qui ne font pas grand chose de la journée. On imagine le coût délirant de l’affaire. Quand il en sort l’une de ces personnes de l’Upper East ou West Side (surtout West), on se demande comment elle fait pour gagner autant d’argent : il n’y a pas de look de l’homme ou de la femme d’affaire affairée. On dirait plutôt du nouveau riche ou de l’hériter bas de gamme. Des hommes d’affaire, de toute façon, on n’en rencontre pas, même sur Wall Street : où sont-ils donc, sous leurs joggings ou Zara ? Tokyo est le royaume du costard et de la jupe longue ; à New York, on peine à trouver un tailleur, et les réputations des Park, Madison et 5ème Avenue sont assez usurpées : les boutiques de luxe sont très concentrés sur quelques blocs à peine. Rien qui ne tienne la comparaison avec l’Asie ou même Londres. Clairement, Londres surpasse en tout New York, de loin.

Les quartiers riches sont clairement plus agréables que les quartiers « moins riches », même de bobos. Grosso modo, le centre de Manhattan (de Midtown à Little Italy) est très variable entre l’insipide et le plutôt mignon. Au Soleil, ça passe mieux, mais le test du mauvais temps est terrible : on a simplement très envie de fuir. Tout est survendu : Chinatown, ça fait trois blocs de long et autant de large, soit la moitié des quartiers chinois parisiens du 13ème ou du 18ème, et c’est beaucoup moins charmant que celui de SF. On n’y trouve même pas un resto décent. Little Italy est une sorte de Disney de l’Italie, tellement remixé que ça nous rappelle tout à coup que ce sont des descendants d’immigrés quatre ou cinquième génération qui doivent tenir boutique, et qu’ils n’ont donc jamais réellement vu une vraie pizza de leur vie.

Il est d’ailleurs compliqué de manger à New York. Grâce à l’incroyable nombre de Juifs sur place (qui ont évidemment organisé une vie semi-parallèle, avec par exemple leurs propres ambulances en hébreu…), on trouve du bagel, concentré cependant dans certains quartiers (de Midtown aux Upper Sides, jusque plus au Nord si l’on suit les grandes artères), peu cher, standardisé dans son folklore (de la cream cheese à tout et n’importe quoi, un choix de brioche étendu mais similaire partout, surtout avec les chaines). Mais il y a deux difficultés : le reste est de la malbouffe locale dans des carrioles encore plus atroces qu’à Berlin, ou dans des restaurants qui font extrêmement peur, ou de l’autre côté du spectre, dans de plus rares restaurants posh où l’on vous servira du moyen de gamme à prix prohibitif (la salade niçoise à $25 hors taxes-tips-etc.) ; le deuxième problème après la qualité et la quantité de l’offre, ce sont les horaires d’ouverture. Pour faire simple : à NY, on arrête de travailler dès 15 ou 16 heures, et la ville s’arrête quasi-totalement à partir de 17h. Les retardataires ont jusqu’à 20 heures pour manger : après, on ferme ! Hors de Hell’s Kitchen, point de salut — encore, il faut voir la tête du salut, souvent… Certes il y a un peu de boboïtude dans le Sud de la ville, à East Village, West Village, Tribeca et une partie de Lower Manhattan — les quartiers changent très vite, la zone n’est pas si étendue que cela. Mais d’une manière générale, il faut lutter pour trouver quoi que ce soit qui satisfasse nos papilles éduquées. Ce problème n’existe pas à SF, où l’on trouve du bon pour un prix londonien (comprendre : mieux que dans un bistrot, offre qui n’existe pas non plus, pour une vingtaine de dollars).

New York est donc dans l’ensemble une ville hostile, à la fois pour y vivre et pour le touriste, qui à mon sens s’émerveille souvent de ce qu’il n’a jamais réellement découvert la civilisation (réellement) moderne, que l’on trouvera décidément en Asie et nulle part ailleurs. NY ne tient pas la comparaison avec Shanghaï ou HK. La ville était déjà dépassée par Tokyo, je pense, déjà en terme de gigantisme (Brooklin en soi est clairement plus grand que tout Paris — il est amusant de noter que le New Jersey, sur le continent et de l’autre côté de l’Hudson, avec Newark ou encore sa skyline tout à fait comparable, est totalement snobé, jusque sur les plans du métro qui ne mentionnent pas son existence, mais permettent de se rendre compte qu’on est condamné au bus dans l’encore plus gigantesque Queens), et aussi de concentration peu raisonnable d’immeubles rectangulaires copiés-collés, sans trop de saveur ni d’exubérance. On trouve des coins extrêmement sympathiques, dans NY, et dès que le très mauvais temps cesse, c’est même fort agréable. Des petits immeubles travaillés, avec leurs petits escaliers, par exemple, dans quelques rues choisies. Des églises entre les immeubles. L’impressionnant monument du world trade center. Les superbes ponts photogéniques. L’incroyable Lincoln Center. Les cerisiers en fleurs. La Roosevelt Island et Central Park (ça manque de places, sinon, et de Union square à Washington Square en passant par Madison square garden, c’est très bof)…

Pour ma deuxième visite planifiée en septembre, gageons que je vais m’adapter, en évitant naturellement les nombreux quartiers assez pourris ou insipides (point commun avec Paris, une bonne grosse partie de la ville est très survendue), pour ne relier que ce qui est bien et bon, en prenant des chemins qui feront éviter sans trop d’efforts de mourir de faim. Bref, il faut s’adapter à un environnement qui n’a décidément d’équivalent en terme d’hostilité générale que Paris ou Tokyo — les deux ayant des points faibles différents que l’on trouve réunis à NY.

Londres et HK restent au final bien indétrônés dans mon coeur. Times Square ne vaut pas Causeway bay, et la vie culturelle londonienne est plus accessible et riche que celle de NY. Quant à l’art de vivre, au paysage urbain, aux parcs (malgré la beauté de Central Park), là aussi la différence est nette. Et j’ai bien peur, ayant enfin terminé mon tour du monde des métropoles d’importance, que l’idéal ne soit pas de ce monde…