Les Huguenots ont été donnés plus d’un millers de fois à Garnier (la millième en 1936, soit une moyenne autour de 10/an), qui sentant la saturation arriver, fila une statue à Giacomo Merbeyeer qui tomba dans le plus total anonymat. Bastille tenait donc là un revival après plusieurs dizaines d’années ! Le pitch : des catholiques, des protestants, de l’amour, du sang. Scribe à la manoeuvre : c’est souvent pas simple de s’y retrouver, malgré les efforts de Tanja Hofmann sur les magnifiques costumes (notamment des soutanes bicolores à hauteur de genou extraordinaires : je veux les mêmes !). En fait il fallait comprendre que les protestants sont très peu nombreux dans l’oeuvre et habillés sobrement (bleu marine) alors que les rouges et violets sont les cathos (se subdivisant entre nobles, gens d’armes et que sais-je encore). Il faut dire qu’il y a beaucoup, beaucoup de personnages. Vingt-un chanteurs solistes, le choeur et des extras.

Parmi eux, le héros, Raoul de Nangis — Yosep Kang (très typé : pratique !). Raoul a de la morgue, il veut la paix avec les cathos, mais pensant que la fiancée qu’on lui promet et dont il rêvait après l’avoir sauvée (Valentine — Ermonela Jaho, qui n’en voudrait ?) est en fait maquée avec un autre (le sympa Comte de Nevers — Florian Sempey —, avec qui elle finira donc quand même), alors qu’elle vient d’obtenir la dissolution de cet engagement pour justement retrouver son Raoul qui la sauva, faisant intervenir la reine elle-même (Marguerite de Valois —Lisette Oropesa, pré-déclarée souffrante, reine Margot oblige, elle a même un look très Adjani), et contre son père (le chaud bouillant Comte de Saint-Bris — Paul Gay), il (Raoul) va foutre la merde dans le royaume. Keep cool, Raoul ! J’avais bien dit que Scribe et Émile Deschamps avaient été un peu torturés sur les deux premiers actes (105 puis 50 minutes), que je spoile ainsi, avant de zigouiller tout le monde dans le troisième acte de la Saint-Barthélémy (75 minutes).

Il y a de l’intrigue, et les deux personnages de second plan, Urbain (formidable Karine Deshayes) et Marcel (formidable Nicolas Testé, qui nous chante avec un aplomb parfait un « moi, Marcel » qui a fait rire le public) parachèvent une splendide distribution dont « même Télérama en dit du bien » (dixit le voisin bavard-bruyant de derrière). Ce Grand Opéra en français, parfois alambiqué, qui est parsemé d’actions abruptes quand ça commence à ronronner, comporte de nombreux très beaux passages — mais aucun hit qui ne lui assure définitivement une place au panthéon.

La bien jolie mise en scène d’Andreas Kriegenburg, sous forme de plateformes en hauteur pour les premier et troisième acte, et d’un beau bassin à pucelles pour l’acte central, réserve du lubrique pour maintenir l’attention du spectateur (du boob ! Par des demoiselles qui n’étaient point du choeur, donc spécialisée en la matière exhibitionniste). Non que le chef (était-ce Michele Mariotti ou Łukasz Borowicz ?) ne fusse assez bon pour nous captiver à lui seul. Mais les décors de Harald B. Thor relevaient intelligemment le tout. C’est assez rare, par les temps qui courent, pour ne pas être noté. Tout est bien fichu, très blanc immaculé, avant de terminer dans les projections sanguinolesques — car la Saint Valentine se terminera bien en carnage de la Saint Barthélémy.

Beaucoup d’applaudissements, un Raoul un peu hué par quelques uns, avant que les bravos ne reprennent le dessus : on a peut-être encore frôlé un affrontement sanglant à Bastille.