« First man » est « par le réalisateur de La La Land », nous dit l’affiche.  Damien Chazelle n’a pas encore marqué les esprit de son nom, mais on a compris qu’il n’est pas mauvais derrière une caméra. Style totalement différent, mais avec le même coéquipier Ryan Gosling comme héros, il nous fait un film très proche de « l’étoffe des héros », sur une période à peine postérieure : nous voilà sur Gemini et Apollo. C’est un biopic fort réaliste sur Neil Armstrong, premier homme par semi-hasard à arpenter le sol lunaire. On explore la personnalité complexe du bonhomme. Il est pilote d’essai, ce qui impliquerait qu’il est casse-cou ; pourtant, très loin de Top Gun et même de ses autres camarades, c’est un type très introverti (ce qui paraît bien approprié), mais surtout très renfermé, pas bien drôle, souvent très froid, bref beaucoup plus INTJ qu’INTP. C’est l’inverse d’un Buzz Aldrin (Corey Stoll), plus cocky, qui sort des vérités sans trop de considération pour la situation ou son interlocuteur (probablement INTP/ENTP).

Armstrong est montré aussi irritable, parfois très empathique, ce qui est un complément un peu étrange à un extrême sang froid et un entêtement hors norme, alors qu’il frôle plusieurs fois la mort. Une personnalité paradoxale, qui semble carburer au challenge qui fera que l’humanité se dépassera, coûte que coûte. L’image du héros, c’est surtout cela. Un gars pas forcément bien sympathique, complexe, conquérant la Lune mais fuyant tout affrontement avec sa famille (et la tragique réalité probable de sa condition), confronté à la mort (de sa fille, de ses amis, quasiment de la sienne), qui ira jusqu’au bout du chemin. Le scénario joue cependant un peu la surenchère dramatique, et le bracelet de sa fille, décédée très tôt plusieurs années auparavant, ramené sur la Lune semble une probabilité un peu audacieuse.

Le film s’attache à coller au réel autant que possible, sans édulcorer, sans exagérer. Évidemment, même en 2h20, il faut résumer. D’une part seul la partie « humaine » de l’épopée est retracée, et si l’on entrevoit les problèmes politiques (le contexte de géopolitique de course contre les Russes, et les protestations internes sur le fait d’allouer des sommes colossales à un projet incompris par un public peu sensibilisé à l’avancée de l’Histoire grâce aux sciences et les investissements aveugles vers l’inconnu — sur le continent américain, un comble !), les problématiques techniques sont à peine entrevues. Peut-être que ça n’intéresserait pas trop un public peu scientifique, mais l’excellentissime documentaire de la BCC « The Navigation Computer » explique par exemple tout ce qui se tramait derrière l’erreur 1202 qui clignote dans le module lors de l’alunissage, et que Houston dit immédiatement d’ignorer (en réalité, il a fallu retrouver ce qu’était ce problème qui a failli faire avorter la mission : le processeur était en surcharge à cause d’un chargement trop tôt de programme). Il n’empêche que les détails techniques sont tous travaillés avec une extrême rigueur, contrairement semble-t-il au déroulement historique (les mauvaises personnes au mauvais endroits au mauvais moments, ai-je lu). À un moment, il faut un peu de jus pour faire un film.

Il y a des choix à faire, et cela se respecte. Finalement, cela donne un excellent film, extrêmement important un demi-siècle après avoir réalisé cet exploit, avec un système fait de bric et de broc, alors qu’on patine à présent dans la semoule du quotidien, avec certes une technologie sans commune mesure, mais sans vision exploratoire inspirante, sans geste aveugle fécond.