Ces temps-ci, au cinéma, c’est une série de premiers films « réalisés et écrits par ». Série de films de couples, aussi ! « Sir » (devenu logiquement « Monsieur » en France, ce qui est un mauvais calcul car un autre film au même titre est sorti simultanément !) est donc une première de Rohena Gera, Parisienne, sur une production essentiellement française — ce qui a son importance, car le film est en soi fort critique sur l’organisation sociale indienne, où se déroule exclusivement et avec des acteurs du cru, et plus spécifiquement de la condition des femmes des basses castes (celles de la gentry étant au contraire montrées tout à fait libérées — et même parfois odieuses envers leur propre sexe, du moment qu’il s’agit d’une classe inférieure —, sans compter la figure maternelle qui aurait pu être juive ou italienne sans soucis).

Pour le couple, nous avons le charmant Vivek Gomber, fraichement laissé à l’autel le jour de son mariage, héritier et entrepreneur (immobilier) ; à l’autre bout du spectre social, la captivante Tilotama Shome est l’effacée soubrette d’appartement en sari, toute en retenue, qui hoche la tête à l’Indienne de telle manière qu’il ne fait pas trop de doute sur ce qu’il va arriver… (Qui peut résister à cela, je vous le demande ?) Elle appelle tout le temps son patron « Sir », même quand il finit par lui demander de ne plus le faire (comme mon propre employé ivoirien, avec qui je chattait juste avant le film !).

Il y a toujours un bonus exotique à ces films pourtant cousus de fil blanc ; il n’empêche que notre Pretty woman indienne revisitée par les couleurs, la délicatesse et la sensibilité revendiquées d’un Wong Kar Wai, attaque un sujet bien épineux. Peut-être que chez les riches on peut coucher à gauche à droite (ce qui est une très bonne chose : QUELLES BEAUTÉS !) ou encore se tirer le jour de son mariage sans conséquence (et même offrir des bracelets à une veuve, dingue !), mais dans les villages, la femme est moins bien traitée que la vache, le singe ou le paillasson. Autant dire qu’on marche quand même sur des oeufs, et que la production est internationale mais clairement pas indienne. Ce qui est particulièrement intéressant et fort bien rendu, c’est donc l’imprégnation d’une organisation qui s’est cristallisée d’une manière absconse et abjecte, mais tellement bien intériorisée, que même les premières victimes se retrouvent consentantes et même supportent grandement l’injustice et la perpétue entre eux. Le pire de ce que peut faire l’animal social, c’est en Inde qu’on le trouvera — et c’est plus d’un milliard d’humains, tout de même…

La trame de l’histoire est donc peut-être simple, voire simpliste, mais le travail est ailleurs : il est à l’intérieur des personnages eux-mêmes, tiraillés par leur envie de vivre libérés et leur devoir d’être nés d’une certaine manière (et même pour les riches, reconnaît-on, ce n’est pas si simple : d’ailleurs, lui aussi est tenu, contrit, sentimentalement torturé, malgré son grand confort matériel) ; mais aussi entre un monde moderne (symbolisé par la ville en expansion verticale), éduqué, et un monde ancien, traditionnel (le village), s’ignorant et s’exploitant, ne sachant pas trop comment se positionner dans un monde en évolution. Le bordel indien, à travers une romance qui infuse très lentement. Très bon.