Papi n’est plus. C’est le côté italien qui s’éteint — puisque ma mère est née en France. Il était de ces hommes qu’il vaut sûrement mieux appeler papi que papa. Une figure paternelle et grand-paternelle indestructible, bâtisseur, avec un caractère travailleur et bien trempé qui fut sa grandeur et sa décadence. Partis de rien — les histoires quasi-mythologiques courent sur les conditions très précaires des premières années de vie —, mes grands parents avaient construit un petit empire discret à base de petites rivières de centimes (qui coulaient dans des portes-monnaies rangées ou planqués un peu partout, il se trouverait même que l’on découvrit des liasses sous le matelas, à la mort de mamie…).

Si ma grand-mère me semblait tout à fait analphabète, mon grand-père n’aura jamais su orthographier correctement mon prénom. Il avait pris l’habitude de plus ou moins rembourser par chèque mes retours prodigues (« Alors, Paris ? »), en prenant le relai de ma grand-mère, qui nous fournissaient quelques petits billets en cachette, autrefois, à ma soeur et moi. La dépense a toujours été micrométrique. Une philosophie de paysan, qui confine à l’accumulation salvatrice puis absurde, certainement à disperser au vent des droits de mutation et de la masse de la descendance.

Il y avait quelque chose d’irrationnel et de borné, sous l’air jovial et volontiers plaisant, qui pouvait parfois s’énerver pour on ne sait trop quoi. Lorsque la Poste l’a renommé de son prénom italien qu’il avait pris peine de franciser lors de sa naturalisation, il en était fort marri. Scandale. Lorsque ma grand-mère est morte, il était hors de question d’écrire en italien ou de passer des chansons italiennes, même à destination du reste de la famille. L’assimilation, c’est comme les sous, un sujet avec lequel on ne plaisante pas trop.

Il y avait ces souvenirs — souvent les mêmes — racontés à mi-voix et avec une prononciation plus ou moins précaire ponctuée de « tu comprends ? » (pas toujours, en réalité…), dans la cuisine, ou sur le très vieux fauteuil un peu défoncé du salon — une pièce très inutilisé, avant les grands travaux récents, alors que les fondations menaçaient l’ensemble de la petite maison, sans avoir pour autant été réparées, mais qui lui auront permis de sortir dans son cercueil autrement que par la fenêtre de la cuisine, cette fois. Parmi ces souvenirs, la fois où il n’a pas été payé pour un mur, et qu’il a envoyé l’inspecteur du travail, qui est revenu le lendemain collecter puis verser le salaire à sa mère, en liquide (année 1940, Sardaigne). La fois où il a eu la médaille du travail. Même si je n’ai jamais trop su ce qu’il y avait exactement fait, je n’étais pas peu fier de savoir qu’il avait participé à la construction de mon collège (par ailleurs assez pourri), près duquel il est à présent enterré, à côté de sa femme, dans le caveau acheté il y a bien trente ans, et dont il faudra rajouter une étagère nous a-t-on opportunément appris (ou probablement pas : « ce sont les vieux qui se font enterrer », déclara ma mère).

La figure du commandeur était armée d’une truelle. Lorsque j’étais à l’école primaire, je traversais la route pour rejoindre une nouvelle acquisition immobilière, en plein travaux. Acheter des ruines et les retaper, à 70 ans. Qui diable fait donc cela ? Ça me paraissait naturel. À 80 ans, il grimpait encore à l’échelle voir le toit — mais cette fois, il s’était fait un peu gronder. La maçonnerie restera dans les gènes jusqu’au bout. Jusque dans la cérémonie à l’église, tout aussi dépouillée et amatrice que pour ma grand-mère, pile deux ans auparavant, avec le bruit de la disqueuse qui découpe dehors la chaussée, faisant concurrence à un choix musical précipité de reprises classiques plus ou moins heureuses ; de toute façon, le poste radio s’est déglingué, ça a fini sur un morceau aléatoire manifestement religieux (ma soeur en pensa que l’appareil était embrigadé).

À part une tique qui scella la mort de tous les lapins, il y a longtemps (mais pas des poules, transférées seulement en décembre dernier), et un oeil perdu parce que bon, ça allait bien se soigner tout seul (il aura ensuite fallu sacrifier l’antédiluvienne et toute aussi increvable Renault 5 pour qu’il arrête d’y rouler dedans), rien à signaler. Santé de fer. Et puis il y a quelques mois, un infarctus du ventre. On n’est pas vraiment sensé y survivre, apprendra-t-on plus tard à mi-mots ; et au deuxième non plus, quelques mois plus tard, même si on aurait certainement pu l’éviter si la pensée magique ne l’avait éloigné d’une prise correctement de médicaments. À presque 95 ans, tout de même. Et pourtant, ce fut quand même une surprise. Même si Karl Lagerfeld venait de mourir deux semaines plus tôt, on croit toujours que certaines choses sont immortelles.

Je devais passer faire une visite de santé, et voilà que j’arrive trop tard. Le dernier « va voir papi ! » de ma mère sera pour le voir transformé en poupée de cire dans sa chambre. On termine sur les bancs de la petite église où il allait fort peu (jamais ? C’était ma grand-mère, la bigote), avec toute la famille, synchronisée sur ma venue, des gens que je ne connais pas en certain nombre (surprenant), les voisins, et l’absence des autres vieillards italiens qui attendent leurs tours prochains et ne peuvent plus vraiment se déplacer, à part une amie d’enfance qui avait aussi pris le bateau de l’immigration, et qui était effondrée. Je vois ma plus grande cousine toute rougie regarder l’intérieur du caveau ouvert (on n’a vraiment pas idée de ce que ça contient comme place !), avant qu’on y insère la boîte, et qu’on referme le tout fermement. Avec les collines baignées de soleil, au fond. La Provence. Une belle journée. Si on veut.

Quel autre souvenir, outre les activités de construction et les jeux infinis de cartes de rami italien (précision importante) ? Celle des balades dans le quartier, les mains dans le dos, à ramasser des bouts de ficelle par terre (qu’est-ce qu’on n’a pas ramassé, par terre, quand on y pense…), avec la casquette sur la tête. Je garde la filiation de la casquette. Une sorte de force tranquille. Je n’ai pas grand chose du caractère de papi, mais ça, oui. Et y repenser me touche profondément. « Ah bein vala ».