Cela faisait 10 ans que je n’avais vu ce grand Chostakovitch, dans le même opéra Bastille : Lady MacBeth de Mzensk. Vive le blog pour faciliter le souvenir ! J’avais dit à l’époque qu’il faudrait un carré rouge d’avertissement : opéra gore. 10 ans plus tard, je suis pris au mot : le site web de l’opéra prévient que « Certaines scènes peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ainsi que des personnes non averties. » Il faut se méfier de ses bons mots, ils pourraient devenir réalité…

Il y a 10 ans, c’était du Kusej, et je faisais allusion à Krzysztof Warlikowski. Et là, c’est justement Warlinounet à la mise en scène. Ce blog aurait-il un épouvantable aspect prophétique ? Mille excuses. Comme il y a 10 ans, cela donne quelque chose de pas bien beau, qui ne rentre pas en conflit avec le livret violent des bas-fonds de l’humanité, mais peine à sublimer la riche partition dirigée par Ingo Metzmacher (qui n’est pas le génial Hartmut Haenchen, devenu extrêmement rare, mais qui a très bien fait le job !). Il y a 10 ans, c’était place de dernière minute ; depuis leur prix presque a doublé, et celle des différentes catégories aussi (quelques unes ont triplé, à vrai dire), il vaut mieux donc prendre à 5€ et se replacer assez facilement puisque cela attire toujours autant de monde (les plus mélomanes, en clair). Finalement, c’est moins cher. Sur la même 3e rangée de premier balcon, on retrouve tout ce que la conception nous offre de ninjas. J’étais de nouveau en couple, mais avec la souris ; à côté d’elle, David/Fomalhaut. La première a peu été impressionnée par les ondes amoureuses pour Warli du second. Au contraire, les décors et costumes de Małgorzata Szczęśniak lui ont plutôt piqué les yeux. Il faut bien avouer qu’il faut une certaine endurance pour ne pas être distrait par les choses hideuses qui peuvent se passer sur scène, entraînant naturellement une fâcheuse dissonance avec ce qu’il se passe en fosse.

Mais sur scène, il y avait aussi une fine équipe d’interprètes. Avant tout Aušrinė Stundytė, pour l’anti-héroïne Katerina Lvovna Ismailova. Elle évolue essentiellement, en première partie, dans un parallélépipède mouvant représentant un appartement ; à l’extérieur, l’entreprise familiale est une boucherie. On y trouve (seulement en première partie, le temps de se faire zigouiller) Dmitry Ulyanov pour le beau-père Boris Timofeevich Ismailov et John Daszak pour son fils Zinovy Borisovich Ismailov. L’amant Serguei (Pavel Černoch) est affublé d’un chapeau de cow boy et se retrouve fesses nues très régulièrement. Warli donne un rôle (muet) plus important à Aksinya (Sofija Petrovic), qui se retrouve donc plus souvent sur scène que pour la seule scène du viol, au bras de divers notables (à commencer par Boris).

En seconde partie, la scène du mariage redouble de kitsch qui pique, costumes rouges pour les mariés, et balourd bien miteux par Wolfgang Ablinger‑Sperrhacke (Krzysztof Baczyk pour le Pope qui se reconvertira en gardien ; Alexander Tsymbalyuk en chef de la police qui veut sa commission, et deviendra ensuite un vieux bagnard — il y a de la suite dans la distribution !). En prison, pour la dernière partie de l’oeuvre qui dure 3h25 avec son entracte, retour du parallélépipède (une cellule, vaguement) et Oksana Volkova dans le rôle de Sonietka qui finira aussi à la bâille, comme le spoilait déjà depuis un certain temps les vidéos projetées au fond.

Aušrinė Stundytė était heureusement remise de sa blessure (à l’orteil, dit-on, à cause des grilles de la mise en scène — elle était donc chaussée, cette fois), qui avait interrompu en plein milieu la représentation du mardi. Moralité : mieux vaut venir un samedi. En plus, comme les places sont plus chères, il y a encore moins de monde. On se retrouvera donc dans 10 ans pour la prochaine mise en scène de ce monument opératique — et on vérifiera s’il est bien traditionnel de positionner des cuivres dans les balcons latéraux !