Rupert Everett avait récemment tourné une biographie sur Oscar Wilde ; voilà que Ralph Fiennes, immense acteur tout aussi britanique, en réalise un, avec les mêmes qualités et les mêmes défauts, sur Rudolf Noureev. Il se concentre aussi sur une période bornée, en l’occurrence sur sa venue en France, achevée par sa défection de l’union soviétique, mais non sans effectuer quelques allers-retours temporels, dans son enfance (où il est joué par un jeune acteur formidable impossible à retrouver dans le cast, même sur IMDB !) et lors de sa tardive formation avec Pushkin (joué par Ralph Fiennes).

Pour quiconque n’a pas lu de biographie sourcée et précise (en l’occurrence, celle de Julie Kavanagh), on y apprend beaucoup, et déjà que le surnom de Noureev (titre français) était The white crow (titre original — à remettre en russe). L’inverse du cygne noir, concrètement. Il est né dans un train, famille pauvre de l’URSS (comprendre : bouseux de province), et en a gardé une grande fascination. Il souffre de ses origines et se rebelle facilement contre l’autorité et l’injustice, sans jamais penser aux conséquences. Il a fait ménage à trois chez les Pushkin, pendant qu’il apprenait l’anglais dans les bras d’un danseur allemand.

Il ne doute pas beaucoup de lui-même et croit en son grand destin, il a un caractère trempé qui le rend très attachant mais aussi le dernier des connards immondes, grand coeur égoïste, bourreau de travail électron libre ingérable, cyclothimique de l’extrême, introverti au contact facile, capable de converser avec tout le monde mais se confiant très peu, colérique et fragile, fascinant et irritant, bref on dirait un INFJ pur non coupé. La relation avec Clara Saint (Adèle Exarchopoulos), sur quelques jours, en fait voir de toutes les couleurs ; il lui doit finalement son salut, mais oublie de la rappeler. « Il est comme ça ». Oleg Ivenko, 22 ans, jouant dans son premier film, tandis qu’il est premier danseur au Théâtre tatar Moussa Djalil en Russie (et que l’on voit donc bien danser tout le long !), arrive à prêter toute l’épaisseur psychologique du personnage. Il est exceptionnel. Il a pour compère Sergei Polunin, écorché professionnel dont l’expérience est plus étoffé, dans le rôle de Yuri Soloviev. Bref, la reconstitution n’a pas été laissée au hasard.

Elle est d’ailleurs très belle. J’ai été épaté par la reconstitution de Paris (notamment la place de la République, quand on voit ce qu’elle est devenue…), filmée en léger sépia ; la souris a été frappée par celle des styles de danse très dans son jus russe de l’époque. C’est fort esthétique de bout en bout. Mais ça pèche par le manque de rythme, qui fait échouer au film l’accès au rang de grand film — surtout si l’on n’est pas balletomane ? C’est bien dommage, car il y avait matière. Probablement à cause de l’inexpérience de Ralph Fiennes, qui a force de justesse dans les détails a perdu la tonicité de l’ensemble — l’inverse de la danse américaine, en somme. Un peu comme la biographie récente d’Oscar Wilde, donc. À ranger à côté de celle (peu connue, justement) de Nijinsky par Herbert Ross. Il n’en demeure pas moins un bon film que tout balletomane devrait voir.