Je pense qu’on va décréter que l’année 2019 va se terminer plus tôt que prévu. Résumons : l’ami Bruno V, mon grand-père, l’ami Patrick S, et maintenant ma tante paternelle. À côté, mon bras pété, c’est de la gnognotte.

De toutes les personnes de la famille, mon profil psychologique était le plus proche de celui de ma tante — où par une génétique étrange, ma mère m’a souvent renvoyé à son héritage (spirituel ?), selon un « tu tiens ça de ta tante » (pas forcément flatteur selon les standards locaux). Planant à quelques 10.000 pieds (la spécialiste du « ah oui ? » et des appels/cadeaux d’anniversaire avec trois à six mois de retard), elle était le génie de la famille avec un bac S à 16 ans (mais avec rattrapage !) et une prise d’autonomie fort rapide. Avec émigration parisienne, mue par le même besoin de civilisation cultivée et d’indépendance, dans les pas desquels je n’ai eu plus qu’à me mettre une vingtaine d’années plus tard.

Ma tante, c’était les parties de scrabble où elle excellait, le Rubick’s cube aussi. Et beaucoup de livres, jusqu’à très tard (ou tôt, c’est selon), parce que finalement, on était les deux seuls à vivre la nuit et dormir le matin. C’est un premier prix du CNSM de Paris juste avant ma naissance (ou juste après ?), et un talent incroyable pour tout ce qui a un clavier et des pédales, le piano et l’orgue — qui a justifié le mariage de mes parents anticléricaux primaires à la cathédrale de Saint-Victor à Marseille, sous le haut patronage de son orgue joué par ma future tante (le prêtre étant une externalité négative).

Intellectuelle et artiste. Donc des choix de vie plutôt pauvres : d’abord manifestement dissolue mais marquée par le succès artistique, puis une carrière internationale arrêtée très tôt (un premier enfant avec un compagnon charismatique volage, artiste et entrepreneur-escroc, intellectuel brillant alcoolique, avec qui elle aura mes deux autres cousins bien plus tard, avant que le clash tourne au drame à épisodes…) ; une bifurcation, alors, vers l’éducation nationale (maternelle !), tout en gardant une petite chaire à l’orgue du coin (certes disposant d’un certain prestige, et dont elle sera pour la dernière fois bientôt une spectatrice inanimée) ; des dettes sans cesse, et surtout, surtout, énormément de cigarettes. Ma tante, c’était ce rire et cet accent un peu pincé (et plus du tout marseillais, jamais) bien particulier, qui longtemps résonnera encore, avec ses « heeeeeuuuuuu » (fermés, et non ouverts comme dans le Sud) typiques. Et cette grosse toux de fumeuse, dont on savait bien qu’un jour il y aurait des répercussions pires que cela et l’état de manque digne d’un junkie rock star.

Ça aura été le diabète, un déclin assez rapide (somnolence non maîtrisée aux répercussion personnelles folkloriques et professionnelles dommageables), un « premier carton jaune » (comme m’a dit mon cousin) avec long séjour à la Salpétrière pour des artères en piteux états il y a quelques petites années, et finalement un système artériel qui lâche. On se doutait qu’elle ne ferait pas de vieux os, mais la rapidité entre la malaise et la fin, à 60 ans, laisse sous le choc.

Voilà la plus grosse différence entre ma tante et moi, ce côté artiste pour le meilleur et pour le pire — et donc l’amour immodéré des chats, discriminant laissant peu de doute. Je crois qu’en tant qu’introvertis intellectuels cultivés, nous nous apprécions beaucoup sans trop avoir à se le dire. C’est-à-dire qu’on était plus proches de par ce que l’on était que par ce que l’on faisait. Quelque part, c’est le prototype des filles qui gravitent dans mon existence — que j'aime naturellement profondément —, les idéalistes paumées hyper douées (celles qui veulent sauver le monde sans arriver à se sauver soi-même), artistes fascinantes, intellectuelles dévoreuses de livres, altruistes égoïstes. De celles qui ne fittent pas bien, qui pourraient aller beaucoup plus haut, mais qui finalement se contentent du peu qu’elles ont, à se demander s’il y a une jouissance dans la galère, un Thanatos à équivalence de l’Éros. Je ne sais pas qu’elle est la dimension de cause à effet. Toujours est-il que je n’étais pas peu fier de la compter dans ma famille proche. Et qu’elle nous manquera beaucoup, avec ses défauts aussi nombreux que ses qualités.