« Ceux qui travaillent » serait le premier opus d’un triptyque d’Antoine Russbach, d’après ce que j’ai cru comprendre. Il y a une jurisprudence Olivier Gourmet : tout film dans lequel il apparaît doit être vu, sauf justification motivée (plutôt une présomption, donc). Surtout quand c’est le personnage principal.

On est chez les p’tits Chuiches. Notre héros est un mec hyper efficace, cadre sup, qui prend plein de décisions importantes tous les jours, qui vit essentiellement pour son travail (puis sa grande famille), dans une boîte qui prend un peu l’eau — un comble, parce qu’il gère du fret naval. Au hasard d’une décision assez expéditive qui ferait un bon cas d’éthique des entreprises (hum), il se fait lourder par ses partenaires. Et là, c’est compliqué, parce qu’il n’y a pas de job pour lui, il a du mal à rebondir, il cache sa situation à sa famille, qui finit par apprendre non seulement ce qu’il se passe, mais aussi ce qu’il a fait pour en arriver là — sauf qu’en fait, c’est l’impitoyable monde du travail qui est réellement la cause, tout le monde est immoral dans l’affaire.

Le réalisateur hésite pendant 1h42 : on sent qu’il louche du côté de l’anti-libéralisme/anti-capitalisme un peu primaire (entre appât du gain, thème de la corruption et laïus final du capitaine du navire), à peine masqué ; mais le film est surtout très bon au niveau du portrait-étude psychologique de fond (le personnage principal est une sorte d’ISTJ self made man taiseux, du genre rouge, à fonctionner à la colère apprise en se faisant taper à la ferme, ça fait pousser les dents quand on est plus froidement efficace qu’intellectuel ou sentimental), et un peu plus loin, sur les questionnements RSE & socio-moraux. Il n’y a pas que la corruption des cols blancs. Il y a aussi l’hypocrisie familiale : les saintes nitouches veulent surtout vivre dans l’opulence sur le dos du paternel, et il n’y a que la petite dernière, qui a l’air la plus éveillée (formidable mini-actrice Adèle Bochatay qu’on espère revoir souvent), qui ne soit réellement saine.

C’est cette dernière qui par ailleurs bénéficie d’une démonstration de l’impensé occidental, à travers la logistique, de ce que nos problèmes de riche impliquent. Il n’y a pas de magie. Il y a des producteurs, des bateaux, d’énormes problèmes à gérer quotidiennement, pour qu’à la fin, tout le monde ait de quoi vivre et à bouffer — et pas seulement le dernier iPhone qu’on veut changer parce que l’écran est cassé (tout en se rêvant jeune artiste bohème). L’hypocrisie des privilégiés, voilà un thème moins naïf qui aurait pu être plus fouillé. Finalement, l’équilibre a priori précaire de toutes ces thématiques marche plutôt bien en tant que traitement naturaliste. Sauf que le chômage des cadres, ça n’existe pas — petit problème d’une prémisse déterminante…