Martha Argerich, 78 ans au compteur, donne dans le concert-récital de groupe depuis quelques années. Ça commence par une annonce d’un costard-cravate : changement de la première pièce au programme, et au passage, « toussez discrètement malgré l’automne, Radio France enregistre ». J’avoue avoir eu peur du remplissage extrême, et j’ai au début été surpris des trous un peu partout. Finalement, des masses de retardataires sont venus les boucher, mais les ninjas du parterre ont bien pu se positionner en broches entières autour du 6ème rang seulement, et jardin s’il vous plaît. De mon côté, donc, placement légal au second balcon, mais cette année j’ai eu dans l’ensemble d’excellentes places grâce à l’algorithme merdique de Secutix, qui donne par défaut les plus mauvaises places (parce que les plus proches du centre, à savoir l’arrière-scène ! Bande de débiles !), et donc j’ai pu toutes les changer lors de la commande. Bref, tout ça pour dire : je voyais parfaitement l’entrée des artistes sur scène.

Et en premier lieu, non pas Martha, mais son non moins mythique conjoint, j’ai nommé Stephen Kovacevich. Comme mes lecteurs le savent, j’ai un peu zappé ses récitals parce qu’il chante trop. Même du second balcon, on l’entend parfois, c’est pénible. Quel immense pianiste, sinon ! Partita n°4 en ré majeur (BWV 828, Allemande) de Bach, superbe. Il est ensuite rejoint par Martha pour une pièce à quatre mains sur le même piano, l’Andante avec cinq variations en sol majeur K.V.501 de Mozart. C’est aussi le début d’un triplet : suivent ensuite le rondo du trio "Les Quilles" (Akane Sakai au piano, Gérard Caussé à l’alto et Raphaëlle Moreau au violon) et le Quatuor avec piano n°2 en mi bémol majeur KV.493 (cette fois avec Tedi Papavrami au violon, sauf si je me trompe et que c’était dans l’autre sens ; et Edgar Moreau au violoncelle). Tout cela est fort beau, mais tout instrument pointé côté jardin s’entend mal côté cour. Autrement dit, malgré la multiplication des réflecteurs au plafond, l’acoustique de la philharmonie reste précaire…

Après l’entracte, duo de pianistes (femmes) entre Martha et Akane, en tête à tête (ou queue à queue) : surprenante et joyeuse Suite de Cendrillon de Prokofiev (transcription de Mikhaïl Pletnev, avec des extraits : introduction, Gavotte, Galopp). Et vient alors, pour la première et seule fois sans aucun piano, un binôme fraternel. Georg Friedrich Haendel / Halvorsen, Passacaille pour violon et violoncelle. Violon : Raphaëlle. Violoncelle : Edgar. Oubliez les Capuçon, voici les Moreau ! D’ailleurs, c’est ce que je twitte, et Renaud (Capuçon) de me répondre qu’ils sont en effet formidables tous les deux ; j’ajouterais que Raphaëlle, 23 ans, est fort belle, donc on veut la voir plus souvent, à la télé, etc. Quelle robe, d’ailleurs… Que d’émotions !

Après cette découverte hétéro-musicale, la soirée s’achève officiellement sur un long Prokofiev, Sonate pour violon et piano n°2 en ré majeur, op.94 (Martha + Tedi au violon pour respecter l’alternance), 24 minutes, soit un dépassement d’horaire de 20 minutes. Je crois que les programmateurs de la Philharmonie ont tendance à oublier les changements de contexte fort couteux. D’ailleurs je voyais Martha s’impatienter avant la dernière pièce, selon son légendaire caractère. Et pendant les saluts, ça a aussi été quelque peu folklorique.

En effet, pour les saluts dans tous les sens pour tout le public, on voyait bien que ça commençait à parlementer, puis à rappeler Stephen (qui s’était manifestement glissé au parterre), en annonçant que c’est son anniversaire ! Il revient donc avec sa démarche titubante (paraît que c’est aidé par quelque substance). Et donc on lui fait faire un premier rappel (avec une annonce peu audible d’en haut, je crois qu’il a notamment dit espérer de ne pas regretter) — de nouveau la Suite de Cendrillon (extrait de l’introduction), Gavotte. Et après une longue discussion, quelques allers-retours et une Martha qui a toujours l’air en mode pas commode, le compagnon-de-vie est de corvée de Bach, de nouveau… Bach, Sarabande. De notre côté, on en est fort heureux.

Bon, les invités sont tous là, on prend l’apéro à présent ? À 23h15, il serait temps ! Ces Argentines, j’vous jure…