Daniil Trifonov est explosif, le jeu de mot est facile. La Philharmonie est archi-blindée, il y a même du monde sur la scène. Quelques sièges sont libres par-ci par-là, certainement les malades et les morts. Les ninjas galèrent, je rejoins ma place tout en haut, parmi les meilleures du second balcon cour — seuls d’autres amis mélomanes ont eu une brochette de places meilleures que la mienne, mais comment font-ils au juste ? Trifonov a remporté toutes les compétitions récentes — Chopin, Rubinstein et Tchaikovsky. Et il n’hésite manifestement pas à faire rajouter un leaflet dans tous les programmes pour annoncer le rajout de Poème tragique de Scriabine et de la Petite suite de Borodine : 20 minutes de plus, soit une fin annoncée à 20h40 !

La soirée commence par un Scriabine jeune et plaisant, en enchaînant successivement Étude op. 2 n°1, Deux Poèmes op. 32, Huit Études op. 42, Poème tragique op. 34 et Étude op. 8 n°12. Puis une pause (quand même), un petit aller-retour en coulisse, et de nouveau Scriabine, Sonate n°9 op. 68. Le découpage de la soirée est un peu étrange, l’idée étant d’enchaîner deux sonates, puisque celle de Beethoven suivait immédiatement, en bloc. On est un peu perdu, je trouve, sans compter l’applaudisseur précoce qui n’a pas senti venir l’entourloupe.

Bref, Scriabine âgé est plus difficile, atonal, trop de notes, écoeurant. Ça m’a rappelé que j’avais failli le blacklister après l’Acte préalable, et que j’avais ensuite été très agréablement surpris par ses symphonies. Les quêtes mystiques, ça n’a pas que du bon. Quand la de Beethoven arrive avec la Sonate n°31 op.110, on est soulagé. Mais cet enchaînement m’a perturbé, et je ne suis pas sûr d’avoir bien pu profiter de l’oeuvre.

Entracte, cocktail des Amis de la Philharmonie, petits fours, le dirlo est là, petit pamplemousse de remontant, on maudit Jean Nouvel de l’asymétrie de la salle qui rend le passage du second balcon pair au bar Ouest une aventure fantastiquement pénible malgré l’ascenseur (170 millions de dommages et intérêts me semblent fort peu). Arrivé essoufflé, un sympathique Borodine (extraits de Petite Suite — n°1 "Au couvent" / n°2 "Intermezzo" / n°6 "Sérénade ») remonte le moral. Mais encore une fois, un enchaînement sauvage me perd, et ça passe sur la Sonate n°8 op. 84 de Prokofiev, qu’il joue à la kalash (d’ailleurs ça annonçait une demi-heure pour le seul Prokofiev tandis que j’ai minuté 25 minutes pour l’intégralité de la seconde partie !). Trop fatigué ? Pas assez de jambes dénudées et de chevelure magique chez ce pianiste à pénis ? Toujours est-il que toutes ces notes ont eu du mal à pénétrer mes oreilles.

Trifonov finit en zébulon, en sautant du piano pour saluer immédiatement après la dernière note tambourinée. Explosif, disions-nous. En bis, il enchaîne deux Rachmaninoff mignons tout plein, Vocalise et Choral Symphony, The Bells, deux transcription pour piano par lui-même. On finit mine de rien vers 23h, et si on ne peut pas lui enlever quelque chose, c’est bien sa générosité ! Il n’en demeure pas moins, de mon côté, un sentiment en demi-teinte. J’ai l’impression qu’il convient aux geeks du piano en offrant quelque chose hors des sentiers battus (je crois avoir lu ça aussi d’un autre pianiste une semaine avant, que je n’ai pas encore testé). Ce n’est pas forcément ce que je recherche.