J’ai véritablement découvert El Greco (Domínikos Theotokópoulos) il y a quelques années, en remarquant son style tout à fait différent de ce que l’on trouve sur la période XVIème-XVIIème dans différents musées où ses toiles ne sont pas forcément mises en valeur. Cet aspect brossé est tout bonnement fascinant, surtout à cette époque. On reconnaît toujours un Greco au premier coup d’oeil, et quand on tombe dessus au détour d’une salle, on est toujours happé. Il y a une modernité, une présence, une interprétation artistique radicale et fascinante de la réalité (déformée), dont une exposition-rétrospective complète au Grand Palais vient éclairer la genèse avec curiosité et plaisir.

Car évidemment, on ne vient pas immédiatement à un style aussi unique et radical d’un seul coup. Les premières oeuvres sont souvent conservées sur du bois qui a plus ou moins bien vieilli. Au fil des pérégrinations méditerranéennes de notre héros grec, passé par l’Italie (où il vénère Titien mais tue le père Michel-Ange) et enfin bien établi en Espagne (Tolède), on suit l’évolution du trublion dont on ne sait pas forcément grand chose, sinon qu’il ne mâchait pas ses mots. Arrogant ? Peut-être. Génial ? Sûrement. D’ailleurs on reconnaît les génies à ce que leur époque n’y comprend rien ou pas grand chose (il meurt ruiné, fort vieux faut-il dire à 73 ans, à une époque où le système de retraite n’est pas encore au programme), mais que des siècles plus tard, la réputation grandissante, les inspirés (tel Picasso) se multipliant, la légende s’installant, on leur consacre l’attention et la vénération méritée.

La scénographie de l’exposition (qui dure jusqu’à fin février — la période post-grève rallongera certainement plus la file d’attente qui ne paraissait pas si grande, mais à force d’interruptions, a duré une bonne heure le premier janvier férié glacial) hésite entre le chronologique et le thématique. C’est que la tentation est grande d’accoler des portraits, des traitements religieux (qui rappellent franchement Bosch, au début), des séries de saints Jean et Paul, de barbus, de marchands du temple (dont on voit de fait l’évolution sur les quatre traitements successifs !), etc. Trône aussi le fabuleux Cardinal Fernando Niño de Guevara (vers 1600, période des meilleures oeuvres), vu et revu au MET, dont des étuis à lunette ont été merchandisés.

Généralement, l’essentiel y est — dont quelques pièces de collections particulières, décrochés du salon. Une centaine d’oeuvre, il me semble, que l’on peut admirer en une heure quinze ou trente pour 14€ (le tout à 15% près). Évidemment, ça vaut le détour.