Avec « A Hidden Life » (une vie cachée), Terrence Malick renoue avec La ligne rouge. La nature, la guerre, la morale, un brin de mysticisme — mais plus du côté religieux, ce qui évite les écueils des derniers opus. Il se raccroche, là encore, à l’histoire commune avec un héros ordinaire, durant la seconde guerre mondiale encore, mais en Europe, chez nous, du côté de l’ennemi annexé. Un homme simple et bon, vivant en Autriche au mauvais moment, qui va suivre sa conscience jusqu’au bout.

Franz (August Diehl, aux faux airs de Michael Fassbender) assiste en premier à la folie collective des hommes. Dans les magnifiques montagnes a priori protégées, où la vie simple est rythmée par le dur labeur, le poison de la haine prend les esprits de bon nombre d’amis de toujours. Ceux qui voient arriver la sourde violence et la mort comme corolaire se font petit. Lui hésite, d’abord, appelle à l’aide le référent de la vertu : le curé, puis l’évêque. Qui se cachent, qui fuient. Y a-t-il une solution ? Peut-être pas, alors attendons que ça passe, limitons la casse. Cette logique, Franz va y être plusieurs fois confronté. « Ce ne sont que des mots ». Lorsque la parole n’a plus de sens, plus de contenu, plus de valeur, que valons-nous en tant qu’hommes ? Mais jusqu’où peut-on aller pour des mots ? Jusqu’à se sacrifier, jusqu’à sacrifier les siens, sa propre famille ?

Franz Jägerstätter n’est pas un intellectuel, c’est un brave paysan. Il n’est pas bête, mais il n’a pas le bagage, il réplique peu ; il a surtout des convictions, la foi et une forte conscience. Il a une femme (Valerie Pachner, aux faux airs d’Hilary Hahn) qui est toute aussi bonne que lui. Elle a plus de mal à comprendre l’enfermement de son mari, qui commence à connaître la mise à l’écart du village, car après avoir éconduit moult nazis, il ne s’est pas enrôlé par lui-même. Finalement, cela devait arriver, il est conscrit (à nouveau, car il l’avait déjà été mais n’avait pas combattu ; il avait cependant été sensibilisé aux inutiles atrocités). Il ne fuit pas. Il affronte ; sa femme en soutien, partagée avec le désespoir.

Faire ce qui est juste. La scène clé se trouve peut-être dans le court procès (vers la fin du film, qui dure presque trois heures), où il donne la réplique au juge (Bruno Ganz, toujours formidable, presqu’un an après sa mort). L’État de droit nazi juge selon des normes, c’est la civilisation ordonnée de la déraison. Quiconque n’est pas fanatique ne peut que s’apercevoir de l’absurdité de la situation. Si Franz devient une figure christique lambda envoyé à la passion ordinaire, martyre anonyme et intérieur du nazisme, son juge pourra-t-il se défausser comme Ponce Pilate ? La facilité, c’est de dire que ce n’est pas moi, c’est les autres. Il y a les gardiens parfaitement idiots qui sont fort heureux de servir un régime scélérat (on sent que quand ils étaient jeunes, ils étaient de la race des bullies). Il y a les fanatiques colériques qui y croient dur comme fer. Il y a une immensité de gens ordinaires enrôlés dans la machine folle, qui ne font rien, qui la subissent, et donc y participent avec plus ou moins de volonté. Il y a la frange plus intellectuelle qui ne peut pas ne pas voir, et qui par ses moyens d’organisation, est coupable a minima de ne rien faire contre — et surtout donc de faire pour, jusqu’à occire son prochain au nom du Bien.

Et puis il y a Franz. Un brave gars qui va tenir tête jusqu’à l’absurde, jusqu’à la vertu suprême et inconditionnelle, comme un saint qui ne se rend pas compte de sa condition. Tout ce beau monde croit en Dieu, et Franz aussi. Cela s’interroge, mais seuls les vertueux sont tourmentés : la grande majorité de pécheurs vit très bien dans le Mal ordinaire et extrême devenu la norme. Ils croient même, par une de ces pirouettes de l’esprit, que Franz est orgueilleux, que c’est lui en fait qui cherchant son sort malheureux est le véritable vilain de l’histoire. Mais on ne meurt pas par orgueil. Franz va plus loins que Jeanne d’Arc (qui a signé), il va aussi loin que le Christ. Mais il tombe dans l’oubli de l’anonymat qui a toujours été le sien et qu’on ne cesse de lui répéter — mais alors, s’il n’est rien, s’il ne compte pas, pourquoi s’embêter avec son cas, pourquoi lui chercher sa conversion, pourquoi le tourmenter avant de l’éliminer ?

Et ce, jusqu’à ce que Terrence Malick filme selon ses habitudes (la nature, les voix off, les pensées, les correspondances, Arvo Pärt et Bach — et quelques autres splendides aussi —, les mouvements de caméra, les courtes scènes qui se succèdent, la dramaturgie, l’émotion… En anglais et parfois en allemand), reste concentré et évite bien des écueils dont il a plus récemment souffert, et compose ainsi avec brio son évangile, tout du moins son testament, d’un homme qui contribue à nous sauver tous. Sans qu’on le sache — jusqu’à présent ? Ce pourquoi le cinéma existe.