En fait, Yuja Wang est wagnérienne : elle est un spectacle total. Robe bleue nuit asymétrique, bretelle à gauche, dos nu avec deux lanières en travers, petit triangle de chair sur le devant, traîne à l’arrière et découpe jusqu’au dessus de la cuisse gauche. Une tuerie, mais un inconvénient : pour le public qui n’était pas à l’arrière, au mieux du mieux pouvait-on apercevoir un magnifique mollet droit, parfois le genou. On espère que la caméra placée en fond de scène aura pu capturer d’émouvants moments de pédale.

La salle est pleine, on peut se replacer, mais ce n’est pas aisé. J’arrive à la place exacte que j’avais samedi : la position par rapport au piano était donc validée. Troisième siège en partant du couloir, derrière la barrière, côté impair évidemment. Dans l’axe fin où l’on pouvait admirer Yuja. Parce qu’un peu plus à gauche, c’était Gautier Capuçon qui aurait gâché la vue, avec son violoncelle. Il faut bien cela pour jouer des sonates piano-violoncelle. Et pour remplir une salle française, assurément (quoique, il semble que Yuja ait bien la côte à présent !).

Le voisin de derrière a une horloge au poignet qui fait plus de bruit que big Ben ; la vieille voisine ninja de gauche déclare trop tard qu’elle est semi-mourante, et effectivement, après quelques minutes, elle crache ses poumons (heureusement sans récidive, mais j’ai senti que je perdais en point de vie). La Philharmonie en hiver est un sport de combat.

Yuja et Gautier commencent par du César Franck. C’est assez rare pour être noté, même si cette Sonate pour violoncelle et piano (transcription de Jules Delsart de la Sonate pour violon et piano) est probablement la pièce la plus connue du répertoire, du moins pour le premier mouvement (le public a applaudit après le deuxième, en pleine moitié, alors qu’il était pourtant annoncé 25 minutes d’oeuvre — on a commencé comme à l’accoutumée avec presque 10 minutes de retard). Puis un Chopin assez court, Introduction et Polonaise brillante en ut majeur op. 3.

À l’entracte, j’entends un monsieur ébahi par la robe de Yuja. Lorsque je retourne à ma place empruntée (avec petit décalage opportun d’un siège plus central, ce qui évite miasmes et montre diaboliques, mais rend la vue plaisante un peu plus complexe), une dame devant devise avec moi des chûtes de rein (je cite) des nouvelles pianistes glamour (Khatia, évidemment). La discussion s’étend aux spectateurs autour, mais il faut reprendre les choses sérieuses. Encore du Chopin, encore 25 minutes, Sonate pour violoncelle et piano.

C’est très joli, tout ça, et brillamment exécuté. Yuja feu d’artifice fait place à une maturité romantique, elle se refait une réputation. Mais devant l’acclamation du public, le premier rappel, Le Grand Tango de Piazzolla, est de nouveau un sacré spectacle, pendant une petite douzaine de minutes (c’était prémédité : l’éclairage rouge en ronds était fort adapté et préparé). Elle est très jazzy, en fait, Yuja. M’étonnerait pas qu’à un moment elle explore pleinement cette voie pétillante qui sied à son caractère. Toujours le sourire. Re-saluts avec Gautier, qui fait la même taille (certes Yuja est perchée sur des talons de 14 ou 16 cm). Et LA mort du Cygne de Saint-Saëns en dernier bonus, cinq petites minutes de triste bonheur, pour terminer en beauté et sur le même thème vaguement mélancolico-romantique.

Ah, Yuja !