Depuis que je « fais de la politique », je suis partagé. Déjà, je n’ai pas l’impression de « faire de la politique », du moins pas plus qu’avant, quand j’étais de tous les rassemblements de feu la République des Blogs. Parce que je ne me suis pas maqué avec des fanatiques, probablement. Aussi parce que la liste est un agrégat d’îlots isolés qui ont eu marre de râler alors qu’on peut faire quelque chose : il suffit de se présenter (en théorie). Bref, c’est amateur, et en même temps, n’est-ce pas cela, la vraie politique, la non-professionnalisation ? C’est aussi le principal reproche adressé à notre gouvernement actuel : n’étant pas (forcément) des administratifs de l’ombre plus ou moins apparatchiks, dont on n’aurait donné le choix au citoyen que la promotion d’un tel sur tel autre, et étant une collection de gens de bonnes volontés mais pas si bien alignés par leurs intérêts ni leur idéologie, cela fait forcément un peu brouillon.

Parce qu’il y a quelque chose dans cette entrée sans en avoir eu l’impression — pas de rite de passage ! —, c’est qu’on est à la « vas-y comme je te pousse » entre gens de bonne volonté. Donc, d’un côté, c’est rassurant — combien de fois entends-je « oui mais la politique, tous les mêmes qui ne pensent qu’à leurs pommes » (archi-faux, le militant de base n’a généralement rien à y gagner directement, même si le débat peut devenir rapidement kantien — je pense cependant que les extrémistes sont câblés différemment. Quant aux barons, ce sont eux justement qu’ils faut évacuer sans en créer d’autres, donc en renouvelant les candidats, dont nous formons tous le vivre !).

De l’autre, c’est inquiétant. Comment lire un compte administratif de plus de 200 pages sans aucun manuel ? J’ai mis des heures à décortiquer la chose, puis à comparer avec d’autres villes. Les rapports des cours de comptes régionales ne tombent que tous les dix ans, et effleurent autant qu’un contrôle fiscal (ça va voir un compte mal positionné mais passer à côté d’une gestion immonde). Je pense sincèrement que même les élus ne savent pas exactement ce qu’ils font — j’en vois beaucoup qui sont loin d’avoir la formation et le niveau intellectuel. Il faut aussi se dire que l’administration est clé, mais comment être sûr d’avoir le bon personnel ? On gère plus de deux cent millions d’euros par an, chez moi, combien d’entreprises font un CA pareil ?? (Avec 1800 personnes : gigantesque !) Et ça devrait reposer sur une dizaine de personnes (très grand maximum) que l’on n’a pas choisi et qui jusqu’à présent ont participé à un système qui a fait de la merde et qu’on veut justement dégager ?…

Et puis on ne va pas demander à plus de 50 personnes « militantes » (même très peu idéologisées comme chez nous) d’avoir ce niveau d’expertise — le gros du boulot, c’est quand même de distribuer des tracts un peu partout, coller des affiches (une vraie aventure de tragédie des communs) et faire moult photos et vidéos (jusqu’au ridicule, un rituel de type « j’ai fait ceci, j’étais là, on se motive ! »). Le pire, c’est que pour faire un programme, on nage dans un bordel qu’on espère fécond, tout en étant incapable de pouvoir tout bien ficeler (comment avoir l’expertise d’autant de sujets divers sans même avoir accès non seulement aux experts, mais aussi aux comptes précis, au personnel, à l’historique, bref à toute la situation qui sera héritée ?! Le tout en un temps très serré). L’exercice est plus que contraint, il est perverti par nature. Et je ne vois pas comment il pourrait en être autrement, même en bossant pendant les échéances électorales (quel investissement ! Pour une issue qui ne dépendra pas forcément — euphémisme — de la capacité reconnue d’expertise. J’ai la grande impression qu’il vaut mieux être fort extraverti, d’ailleurs, avec tout le monde qu’il y a à rencontrer, sur les marchés ou en porte-à-porte…).

Ce travail de fond, justement, on pourrait espérer l’avoir dans les partis. Mais là, c’est aussi plutôt le grand bordel (avoir un agenda et un dropbox partagés est devenu mon grand fantasme). Si je veux par exemple accéder aux comptes administratifs d’une ville, je poste un truc sur le WhatsApp ou le Telegram (au choix de si je préfère qu’on soit espionnés par les Ricains ou les Russes) et j’espère que quelqu’un (parmi les quelques uns…) pourra accéder à la demande. Généralement pas, parce qu’en fait, ça n’intéresse pas forcément grand monde. Donc il y a des expertises locales sur certains sujets, parfois très fortes, mais personne qui n’a jamais réellement implémenté un truc de A à Z (on dirait l’entrepreneuriat en bien pire, puisque beaucoup moins de monde et sur des périodes plus courtes). Généralement, un joyeux maelström. Au moins ça permet de rencontrer des gens sympathiques, intelligents, de très bonne volonté, pas radicalisés dans une idéologie (l’avantage d’être au centre, et d’être dépourvu de grand leader à encenser — même si c’est aussi un gros handicap, encore un paradoxe !), mais pas bien structurés, pas bien formés, pas bien armés. Par rapport à ce que l’on voit dans les films américains, on est à des années lumière…

Et c’est ainsi que les tractages organisés à coup de Doodle se retrouvent annulés à la dernière minute faute de tracts, ou que je bloque des dîners sur mon agenda dont je suis souvent au courant de la véritable date qu’une journée ou trois heures avant… (En outre, ça coûte une blinde et bon sang, qu’est-ce que ça boit !!…) Bref, je suis mitigé. Je vois tout ce que l’on peut faire, mais je ne sais même pas si le jeu en vaut la chandelle. Pour se faire emmerder par des fanatiques, conspuer par les idiots ordinaires, gagner une misère (1er adjoint d’une ville de plus de 50k habitants et moins de 100k, c’est 1673€/mois BRUT, par exemple…), en n’étant même pas sûr que son long investissement pourra servir à quelque chose, il n’est pas surprenant, dans tous les cas, que seuls les plus motivés par le pouvoir (donc grosso modo les plus fous) soient le plus attirés. De temps à autre, on peut trouver un vrai philanthrope déjà riche (à la grecque) qui acceptera de se sacrifier, mais franchement, on comprend rapidement que ça ne sera pas tous les jours et qu’en cas de désespoir complet…