L’expérience sociologique et anthropologique d’un confinement généralisé — à distinguer du confinement individuel vécu l’an passé avec mon bras cassé, situation beaucoup plus inconfortable ! — est quelque chose de fort intéressant. Je pense que mes grands parents, nés après la grippe espagnole et morts il y a peu de temps, n’ont jamais connu telle expérience. La grippe de 1957, asiatique, a fait entre 1 et 3 millions de morts, on ne sait pas trop, personne n’a vraiment percuté. Puis celle de 1968, dite de Hong Kong, a fait un million de morts dans le monde sans que personne ne s’en souvienne ni n’ai réellement noté quoi que ce soit. À l’inverse, ils ont connu la guerre. Pour la peine, un virus est moins risqué — certes la grippe espagnole a tué plus de monde (40 millions), mais enfin cent ans plus tard, on a compris qu’il suffit de rester chez soi, et d’éviter de se faire cracher dessus et de cracher sur les autres, bref, de prendre de vraies précautions, à une époque où tout le monde a sa salle de bain privative. Ce n’est pas le R0 de la tuberculose ou la rougeole, et ça n’est pas la mortalité de ébola ou la fièvre jaune : c’est juste assez chiant pour se répandre et flinguer une petite marge sur une immense assiette.

Donc, nous avons un alignement réellement inédit d’une saloperie qui tue les vieux (avant, ça n’existait pas beaucoup, les vieux — et en 1957, coup de bol, en survivant de 1918 ils étaient immunisés !) et beaucoup plus marginalement les autres. Mais on y tient beaucoup, aux vieux — je ne sais pas trop trop pourquoi, mais bon, on va dire que c’est moral, et puis on en a plein, il faut dire. Alignement, donc, avec une (télé)communication bien plus facilité entre tous (broadcast descendant de la télé continue et bordel brownien des réseaux sociaux en tout genre, vidéo comprise, en plus des possibilités techniques de télétravail). Et puis un Occident qui a oublié, banni, refoulé la mort, à un point tel que les militaires meurent moins que les ouvriers du BTP (qui déjà ont tellement de normes protectrices que pour faire un escalier, il faut compter deux ans — soit le délai que met un Vietnamien pour construire un gratte-ciel). En 57 ou 68, beaucoup plus de monde est mort, plus jeune, mais personne n’a manifestement porté attention ; actuellement, on a quelques dizaines de milliers de morts dans le monde entier, et on est passé de « on s’en fout » à « on va tous mourir ». L’attention portée à quelque cas très marginaux de non-vieux décédés, qui n’ont pas eu de chance et son tombé dans les 0,2% de létalité de leur classe d’âge, montre à quel point la mort injuste, ou plutôt très inhabituelle, est refoulée, rejetée. Pourtant, on a gagné sur les accidents de la route. Échange standard.

Pour résumé, on ne risque donc objectivement pas grand chose en faisant attention, et faire attention ne coûte pas extrêmement cher, individuellement, dans l’absolu : on n’est pas en train de craindre un bombardement, on peut s’affaler devant sa télé, pour râler sur des conneries pendant que l’économie se délite, marginalement mais sûrement. Et comme tout est marginal, ça peut faire encore plus mal que le Mal, à terme… Ou comment on pourrait sacrifier un peu tout le monde — notamment en faisant baisser l’espérance vie — pour sauver les inactifs, voici un problème moral à tiroir ! Pour le moment, le gogole ne s’en aperçoit pas trop, et le calcul de la vie humaine lui échappe. Demain, il cherchera d’autres coupables à son incurie, de manière totalement contradictoire avec la veille. La pensée magique a de beaux jours devant elle.

En cas de crise, chacun devient la caricature de soi-même. Le Français imprévenant s’étant tiré une balle dans le pied avec les vaccins et masques assurantiels regrettés, se retrouve comme souvent fort démuni — il en est de même pour le télétravail inorganisé, ou pour la formation à distance dans des écoles luttant avec des bouts de ficelle et n’ayant toujours pas trouvé comment flécher le magot englouti dans l’armée mexicaine et l’inorganisation pour s’acheter de vrais outils opérationnels efficaces (a priori, c’est bien parti pour que les Américains remportent le bout de gras, au détriment de meilleures solutions française. Ce pays est désespérant). Dans la grande tradition, le Français monte donc des bûchers et cherche des boucs à envoyer dans le désert. Mais ça reste certainement moins pire que les Anglais qui hésitent sur la stratégie à suivre (et trouvent finalement qu’il y aura trop de morts à gérer : on ne sait plus faire), ou les Américains qui s’achètent un arsenal (on n’est jamais déçus, avec les Ricains… Le pire est qu’en sacrifiant par leur stupidité les vieux et les pauvres, ils risquent encore de sortir grands vainqueurs, ces cons).

Évidemment, le peu de rationalité usuelle s’évapore. Des anarchistes gauchistes décroissants vante les systèmes de pays où l’on bosse comme des malade, où l’on a un PIB/habitant largement supérieur au notre, ou encore où la notion de liberté individuelle est beaucoup plus limitée. Tout en appelant toujours au communisme, au retour à Gaïa, et à la fustigation des forces de polices débordées par des peuplades importées finalement très bien assimilées au bordel ambiant (un peu trop bien, même). D’ailleurs, depuis qu’on fait de la décroissance et du vert (adieu avions ! J’ai vu des bobos verts regretter devoir repousser les vacances à la Martinique), les mêmes qui nous y invitaient fortement sont plutôt passés en mode survivaliste (enfin la fin du monde, le fonds de commerce tant attendu ! Bein voyons). Et puis il y a un professeur Maboul qui sort une étude épouvantablement mal troussée en recyclant un vieux truc made in China, et arrive à créer beaucoup plus de problèmes qu’il n’en résout, dans un pugilat généralisé, ce qui confine au génie national. On n’est jamais déçu. Au moins, ça occupe, dommage qu’on manque de pop corn — et qu’on soit dans le film.

Mais surtout, ce qui est passionnant, c’est de se rendre qu’effectivement, l’humain lambda a oublié qu’il est mortel et fragile, et (deuxième scoop) que tout ne tient que pas une imbrication qui fait à la fois sa force (ça ne se délie pas si facilement — d’ailleurs à chaque fois que quelqu’un met les mains dans l’écheveau, il s’y pique, par exemple récemment avec le merdier des retraites), et sa grande faiblesse. Un État, ça tient debout : rien de plus simple que de s’écrouler (suffit de demander à un Vénézuélien : même pas besoin d’une guerre). Une économie, ça tient aux flux constants : quand ça s’arrête d’un coup, le mode planeur est très limité avant le crash. On risque la ruine immédiate, ou l’hyperinflation sur la durée, tout ça pour quelques journées d’août avant l’heure (mais phénomène mondialisé — habituellement, en août ou en mai, on se repose sur les autres, hors hexagone, pour faire tourner la boutique : tout l’art est quand même de faire bosser autrui pour soi). La facture peut s’avérer extrêmement salée (et pire que de sacrifier quelques millions de vieux dans le monde, mais qui sait… Paraît que ça pourrait muter et tuer les jeunes. Ce serait moche de tuer plus que la grippe espagnole, mais en même temps, on est 7 milliards sur Terre, les Malthusiens devraient être ravis).

Pour une fois, le VUCA marche bien — comme quoi, toute tarte à la crème pourrait-elle prétendre avoir son quart d’heure warholien ? Ou indique-t-on l’heure exacte deux fois par jour en ne faisant qu’attendre ? Bref, il faut trancher rapidement à l’aveuglette, et contrairement au boulot d’entrepreneur qui concerne la vie et la mort d’une personne morale, et un peu plus indirectement de personnes physiques pouvant trouver refuge ailleurs (et toutes les économies de l’entrepreneur, mais lui c’est une bonne poire, dans le système dont il a osé vouloir s’affranchir), il s’agit ici de vies humaines, avec parfois deux mauvaises solutions, et la moins mauvaise à choisir (par exemple quand on a la malchance d’une élection municipale prévue au mauvais moment — qui n’est, ironiquement, pas le plus mauvais moment, sinon ça aurait été très simple). En nos temps de paix capitaliste où l’on tue beaucoup le temps sur de petites histoires sans aucun intérêt — ce luxe ! —, souvent pour cracher dans la soupe (capitaliste, libérale, économique, peu importe), toujours en oubliant le vrai sujet (aka la mortalité, parce que le reste, plus ou moins qu’on s’en fout), le retour au tangible prend tout le monde par surprise. Ciel, pas de magie ! Ça tombe de l’armoire. Vite, un coupable !

Je me demande vraiment s’il faut se donner tant de mal pour sauver du monde qui ne le mérite pas forcément. Comme quoi les Verts auraient raison avec un raisonnement frelaté. Ils ne voudraient pas prendre un peu de ce virus 100% naturel, bio et sans vaccin, d’ailleurs ? Ça nous ferait des vacances post-crise, tout le monde ne rêve-t-il pas d’un monde de demain meilleur ?