Radio-pioupious va bientôt achever ses transmissions, mais peut-être que cela reprendra dès septembre prochain (avec l’aide des extravertis qui se sentent obligés de partager leurs fluides corporels en permanence). J’ai même trouvé des jingles sur le net. J’ai eu un coup de bol : les cours que je dispense sont essentiellement théoriques. C’est d’ailleurs un reproche que parfois on me fait : on me commande un cours de l’architecture, ce qui est la chose la plus complexe (et sous-estimée) à concevoir, car il y a besoin de simuler dans son esprit tous les tenants et aboutissants d’un projet, ce qui nécessite une maîtrise et expertise élevée, outre un esprit scientifique affuté (fonction intuitive à son maximal), et ensuite on vient me dire « ah mais on aurait voulu manipuler des légos ». Soit, mais pour ça, il faut beaucoup de matériel (heureusement devenu peu cher, même si ça reste beaucoup en environnement pauvre français) et beaucoup d’heures. En quatre heures, on arrive à peine à allumer une diode sur un système qu’on n’a même pas recompilé — avec 20 millions de lignes de code pour allumer ladite diode, un record (marginalement absurde). C’est une contradiction tellement fondamentale que ça en dit long sur l’incompréhension du métier par les écoles censées y former — même si je comprends le soucis de la mise en pratique, mais enfin il faut sortir des carcans, et notamment des ECTS stupides, à l’heure actuellement on tente de faire rentrer des pièces rondes dans des trous carrés plus petits.

Mais passons : coup de chance, que des cours plutôt théoriques, où il n’y a guère besoin de prendre de notes au tableau. Il valait mieux, parce que les seules fois où cela devait arriver, quelle galère ! À jongler avec les systèmes de visio, on voit bien que tous ne se valent pas. Fiable sur la transmission mais aucunement adapté pour donner cours, Microsoft Teams a eu les beaux yeux de la grande majorité des écoles françaises. C’est désespérant. D’autant qu’elles ont dégagé de beaux budgets en ne faisant pas déplacer les profs (autour de 200€/jour en moyenne pour ma part ! Soit presque autant que mon salaire…). Mais ça ne doit pas être la même ligné budgétaire. La « crise » a révélé ce que l’on soupçonnait fortement depuis longtemps : la bêtise collective est largement supérieure à l’intelligence collective. Le mieux qu’on m’ait proposé, d’ailleurs, dans une école privée qui a repoussé tous les cours de deux mois pour mieux se préparer, c’est de commander une tablette graphique à 89€ sur Amazon, qu’on pourrait me rembourser, mais il faudra évidemment la retourner à l’école ensuite. Dans un pays civilisé, on aurait fait du side-car entre un iPad et un Mac, avec un stylet pour prendre des notes sur l’iPad qui projette les slides. Dans quelques siècles, on devrait y arriver — ah non, pardon, la pente est descendante, on sera largement morts d’ici là.

Côté profs, à l’ère des cours en blended proposés par les écoles de commerce et les vidéos Youtube chiadée sur toutes les disciplines (et de quelques précurseurs faisant des Facebook live depuis longtemps), ça n’a pas non plus beaucoup percuté. Il est vrai que se réinventer prend du temps. Du temps payé pour les titulaires. Personnellement, je reste un intermittent du spectacle, payé au lance-pierre, avec énormément d’heures d’administratif et de gras non payé — même si j’ai économisé les déplacements, on a tôt fait de m’emmerder pour un tas de tâches supplémentaires gratuites. Rien n’est fait pour, mais personne ne veut trop se fouler non plus. Ça attend essentiellement que la caravane passe, comme toujours. Pas très encourageant.

Comme je disais la fois dernière, le bilan est plutôt mitigé. Il y aura cependant eu une école où j’ai transformé le projet initial très peu ambitieux en projet hyper ambitieux possible grâce au distanciel — puisque j’ai pu étaler mes séances et profiter des trous apparus dans l’agenda. Les pioupious, pris de cours et peu habitués aux sollicitations, ont été au début assez mitigés — ou plutôt, la frange des râleurs qui se fait toujours la plus entendre était certes minoritaire mais assez épaisse. Une peur de ne pas y arriver, alors que depuis que je donne le même sujet depuis six ans dans plusieurs autres écoles, sujet correspondant à ce que moi-même j’avais réalisé quand j’étais en première et non deuxième année (et en beaucoup plus complexe, et en étant beaucoup moins nombreux…), donc garanti faisable — mais ambitieux. Excellent résultat au final, mais l’impression d’avoir dû bien lutter. C’est vraiment problématique, le niveau d’exigence. Ça dessert tout le monde, aussi. Mais la fin est heureuse, on est sauvés. Il n’empêche que par deux fois, dans deux écoles, ce cours (nonobstant le projet associé) a été programmé alors qu’il y avait un gros trou dans les connaissances des élèves. Non maîtrise du cursus. On m’a dit dans une des deux écoles, publique, que ce serait corrigé pour 2022, parce que la plaquette pédagogique 2020-2021 était déjà finalisée — super agilité de l’école publique universitaire. C’est un peu délirant. J’ai eu un responsable pédagogique au téléphone qui me disait que le C avait un moment été totalement éliminé de tout le cursus informatique — alors qu’il restait le C++. Invraisemblable. On se demande où l’on va, mais ce qui est sûr, c’est que c’est avec une sacrée myopie !