Le film pré puis post-confinement à ne pas rater est « L’ombre de Staline » (Mr Jones, en VO). Il n’est à l’heure actuelle (quasiment) plus diffusé, j’ai pu avoir l’une des dernières séances à l’Odéon, dernière salle parisienne à diffuser. La grande question reste donc de savoir si les petits cinémas d’art et d’essai de banlieue rouge vont en assurer le relai en décalé, comme cela arrive avec les films gauchistes/engagés. Je suis prêt à parier que non.

C’est que le biopic polono-britannico-ukrainien de la réalisatrice Agnieszka Holland sur un scénario d’Andrea Chalupa (100% féminin !), qui débute par la rédaction d’Animal Farm par Orwell (campé par Joseph Mawle), tape exactement là où ça fait mal. Il nous conte l’histoire de Gareth Jones (James Norton, parfait), que j’ai découvert moi-même assez récemment (impossible de retrouver le lien, à présent enterré par le film au-delà de la 12e page Google), justement comme influenceur d’Orwell ; ce dernier, encore plus que le journaliste, était pour le moins séduit par le système communiste, avant d’infléchir son opinion (restant socialiste et de gauche) contre le totalitarisme (et plus précisément le communisme) et rédiger Animal Farm, 10 ans plus tard, puis 1984. À l’époque, le doute pouvait être encore permis : la révolution russe avait une quinzaine d’années, la crise sévissait dans le monde occidental capitaliste. L’URSS affichait des résultats extraordinaires (et déjà bidonnés).

C’est justement parce que les chiffres ne collent pas bien que le jeune Gareth Jones, hyper doué, conseiller de Lloyd George, venant tout juste d’interviewer Hitler en compagnie de Goebbels dans un avion, alertant en vain de la seconde guerre mondiale qui arrivera moins de six ans plus tard, décide d’embarquer pour Moscou et de tenter d’y interviewer Staline. Il va assez rapidement comprendre qu’il est plus simple de se promener chez les Nazis que chez les cocos, ce qui n’est guère bon signe. On contrôle, on muselle et on assassine. Il comprend qu’il se passe des choses en Ukraine ; ça tombe bien, sa mère en vient (le film ne précise pas qu’il s’y était déjà rendu par le passé). En embrouillant la fierté d’un cadre, il s’y fait emmener, mais loin de se faire promener dans un village Potemkine, il s’échappe lors d’un arrêt et prend une correspondance pour la vraie vie.

Et là, c’est le choc. L’enfer. C’est que la population n’est pas seulement réduite en esclavage : elle crève littéralement de faim. C’est l’Holodomor. Des morts jonchent le sol, des cadavres dans les fermes, des orphelins partout. Il se fait voler par les uns, aide quelques autres qui l’invitent à déjeuner d’un bout de viande. D’où vient-il ? De Kolya. Qui est-ce ? Notre grand frère. Il chasse ? Regards gênés des enfants… L’avantage de l’hiver, c’est que ça fait congélateur géant en plein air.

Évidemment, une fois qu’on lui a mis la main dessus, ça ne se passe pas terriblement bien. Mais il s’en sort, et on le fait chanter — son silence contre la vie de sept ingénieurs compatriotes. Orwell, rencontré pour la première fois au retour, conseille de tout balancer. Il faudra une légion d’idiots utiles aussi corrompus qu’idéologisés, dont le Pulitzer Walter Duranty (Peter Sarsgaard) du NY Times, pour que les salopards de communistes fassent efficacement contre-feu. On est en 1933-1934. Les rapports de Malcom Muggeridge sont ignorés, les photos d’Alexander Wienerberger pas encore publiées. Ce seront les trois seules sources directes, in fine. Les communistes, ça a toujours été ça : pour certains aspects (politiques), ils sont d’une efficacité incroyable ; mais pour la gestion, ce sont des sombres merdes. À l’heure actuelle, ça débat encore pour savoir si Staline a explicitement voulu se débarrasser des paysans ukrainiens, faisant 2,8 à 7 millions de morts (avec une côte mal taillée à 3,5 — c’est ça la magie des totalitarisme, on n’est plus à un ou deux millions de morts près !), auquel cas c’est un génocide, ou si oups, pas fait exprès, désolé (surtout que bon, apparemment, ça a aussi tué un tiers des Kazakhs, et que pour la peine, il n’avait pas vraiment de grief contre eux). On est chez les fous, et il y a toujours, en 2020, une armée d’idiots utiles en France, et notamment plus précisément dans ma propre ville — où ils ne prennent même pas la peine de se cacher sous un autre nom, comme « EELV », non non, les purs descendants de ceux qui avaient affichés en 1955 une énorme bannière sur la mairie « merci maréchal Staline ».

Gareth Jones est un génie des langues et de la géopolitique, un homme vertueux, un journaliste extraordinaire. Il sera assassiné, lors d’un reportage en Mongolie, par les services secrets soviétiques en 1935, à pas même 30 ans.