Il y a un moment où le monde perd pied. Si la société procède par les même moyens que l'individu, on peine à distinguer, de manière consolidée, le moment où un petit mouvement de fond devient un mouvement brownien puis une déferlante. Quel a été le sentiment des personnes rationnelles lors de la montée du nazisme, puis la bascule dans la guerre, et même dans l'horreur — certes marginalement connue, mais les manifestations publiques, sans aller jusqu'à la tuerie à ciel ouvert (quoique) étaient déjà bien au-delà de l'humanitairement acceptable ?

L'humaniste, le modéré, le rationnel, peut-être même le penseur ou en tout cas le réfléchi, vit dans un temps que l'on dit publiquement troublé. Il y a toujours eu quelque chose de pas bien sec dans le cerveau d'homo sapiens sapiens. Peu importe nos capacités de calcul ou d'empathie, de réflexion ou de sentiment, nous sommes tous concernés. Je ne m'en suis réellement rendu compte que tardivement, parce que même en voyant que quelque chose clochait depuis longtemps, je ne m'étais pas aperçu que c'était intrinsèque à tous, mais que seulement le degré divergeait, et qu'il pouvait même changer dans le temps, le plus souvent pour le pire. Il est compliqué de dire où se situe la zone, la limite, où l'on passe du civilisationnel à la barbarie, et à quel moment cela peut être qualifié de grand n'importe quoi, car la transition est assez lente pour éviter la brutalité qui alerte. On peut d'ailleurs avoir des pensées peu civilisées et ne pas passer à l'action, violente par exemple ; ou de manière bien paradoxale, entretenir des climats allant du suspicieux au haineux, tout en se lamantant des actions violentes qui en découlent (ou des effets de la lente chute civilisationnelle, tout simplement !), sans y voir le même problème de consistance intellectuelle, et pis encore, en étant soi-même très éduqué voire éducateur. Je lis et j'entends beaucoup de professeurs du supérieur tenir ainsi des discours contradictoires sans y voir le moindre problème ; à présent on se rend compte que le milieu scientifique est en capacité d'être autant vérolé que le milieu politique. La tête pourrit.

Actuellement, on vit ainsi dans une période de suspicion complotiste, la "fake news", autrement dit, plus largement, l'auto-manipulation des esprits. Des gens très bien, parfois proches, anciennement borderlines de la rationalité, perdent tout à coup pied. Et il semblerait qu'ils soient de plus en plus nombreux. On avance dans le noir. La parole sert encore majoritairement d'exutoire, mais combien de temps cela tiendra-t-il ? Je déprime de voir des esprits qui paraissaient plutôt sains dériver vers des extrémismes de pensée. Il y a dans les périodes troubles d'incertitude, certainement schéma mental confortable à y trouver. Sur le court terme en tout cas. Peut-être que quelque chose s'est brisé et ne pourra plus revenir en arrière, dans son état "normal", celui où la rationalité était assez feinte par des automatismes de l'auto-domestication de l'espèce. Cet état qui n'a été que partiellement (mais suffisamment) atteint qu'il y a peu de temps, d'ailleurs. On ne mesure pas toujours l'immense chance d'être né dans une période de paix et de prospérité où l'on collectionne les problèmes de riches…

J'ai peur en outre que l'irrationalité devienne un bain tellement commun que les nouvelles générations en fassent leur nouveau dogme, leur nouveau repère de ce qui est raisonnable. Ma visite des écoles publiques, lors des élections, m'invite à entretenir une peur qui dépasse le simple désarroi. La démocratie peut être le vecteur, comme en Allemagne nazi en son temps, d'une nouvelle ère d'obscurantisme qui sera considérée comme le Bien, avant de se fracasser sur la réalité, comme toutes les utopies. Il n'est pas improbable que cela arrive de mon vivant ; et que l'échappatoire soit de migrer dans des pays peu amoureux de la liberté, mais qui verrouillent aussi les pensées sauvages. Il faudra faire attention au moment où se battre de l'intérieur sera manifestement vain, et où fuir sera salvateur. En espérant que ça n'arrive pas de son vivant — et qu'après soi, le déluge, peu importe, mais au moins on aura combattu à son petit niveau. Une pensée absolument terrible.