humani nil a me alienum puto

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samedi 1 mars 2014

517ème semaine

Cette semaine, mardi-mercredi, c'était Nuremberg. Pour le pèlerinage annuel. Le monde de l'électronique et de l'informatique embarqué. Le monde, vraiment : on y vient des USA, du Québec, du Japon, pas mal de Chine et de Taïwan. Même d'Inde. Mais le principal est local, allemand : la puissance de feu de l'industrie allemande en direct-live. Pas de vains mots à la télévision. On y voit les hordes commerciales dans le même costard, nom de la boîte sur le col de chemise, cravates assorties aux couleurs de la société. Il paraît que le matin, une bonne heure avant l'ouverture du salon, tout le monde nettoie avant le speech du patronn qui distribue bon et mauvais points. Efficacité. Les filles (qui sont des employées même des entreprises !) sont derrière le bar, et servent à boire, à manger, tout le temps — oui, c'est très genderisé, trop même, ça frappe. Plaquettes à foison. Démos impressionnantes, attractions récréatives, on doit rivaliser d'imagination pour attirer le regard ; les asiatiques, sagement derrière le comptoir, l'anglais peu assuré, sont les grands perdants de la comm'. Et encore, c'était beaucoup plus avant. "Avant", tout le monde en parle avec des larmes dans les yeux — je n'ai connu que la queue de la comète, mais je me souviens, il y a 10 ans, oui... Et encore, je n'ai connu que la France : ici, à présent, c'est vingt fois moins environ (l'année dernière, il y avait 30 stands dans le plus grand des salons français, RTS). La France est morte, l'Allemagne nous dévore au Frühstück. Aïe.

L'embedded world de Nuremberg, c'est à la fois la promesse d'un monde meilleur — la crise semble toucher à sa fin, les projets sont solides et devraient aboutir, le public a gagné en qualité d'après des témoignages concordants —, et le désespoir de notre pauvre état hexagonal exsangue. On sait (et on voit !!) pourtant la différence : le tissu d'entreprises de tailles intermédiaires, qui fabriquent des produits, qui ont la masse critique en terme de ressources internes (100 à 300 personnes) et de cash, qui font de la marge, qui ont un marché interne suffisant pour se développer. En France, les clients sont mous, subventionnés, et au final le bout de la chaîne de sous-traitance n'a intérêt qu'à travailler pour les mastodontes du militaro-industriel ou de l'avionique étatiques, qui au moins paient, mais dont on peut tout de même se lamenter quand on constate que 40.000 personnes (dont 2/3 d'ingénieurs) ne peuvent pas fournir le service d'une société d'expertise d'une dizaine de personnes. La France est lamentable. Mais on ne veut pas le voir. Pourtant, on sait comment prendre l'avantage sur notre cousin germain rigide. Simplement, on n'en a plus les couilles, il n'y a plus de jus, aucune ambition, aucune force, pas de rage. Nous sommes des mous. C'est ça qui est réellement déprimant.

samedi 12 octobre 2013

497ème semaine

Innovation ! Innovation !! Tout le monde saute comme des cabris. Industrialisation ! Croissance ! Nouveaux buzz words. Exit l'omniprésent leader d'il y a deux ans. Il a vécu, maintenant c'est Schumpeter et Solow, il faut du neuf pour détruire le vieux et continuer la fuite en avant vers on ne sait où — mais Marx a une idée sur la question, et une réponse à la con pour ça. Et qu'est-ce que ça vaut, l'innovateur et l'innovation, en France ? Lundi, trophées Cap'Tronic. Mardi à jeudi, salon Enova (renommé pour l'allitération), avec encore des trophées le mardi soir. Un peu l'école des fans, tout le monde repart avec un prix. À vot' bon coeur messieurs-dames ! Si on n'a pas un beau truc en verre à mettre sur une étagère surchargée, on a un diplôme et un bisou d'une jolie fille. Life achievement.

"Que faut-il pour innover", demande-t-on lundi à un vieux bedonnant et une jeune-cadre-dynamique ? Le premier : "produire, produire d'abord, produire toujours, voir ensuite pour l'innovation" — traduction : "épargner, thésauriser, voir plus tard si on fait quelque chose d'autre dans un monde où de toute façon je suis tout seul, et puis bon, ce n'est pas vraiment mon argent, l'étude est payée par OSEO/CEA, et le produit financé par OSEO-BPI". La seconde : "il ne faut pas hésiter à repousser la sortie du produit pour qu'il soit parfaitement prêt, nous-même on a reporté d'un an !" — traduction : "le TTM je ne connais pas, et de toute façon je n'investis que de l'argent de l'État, alors forcément mon TCO est stable, et la concurrence n'existe pas, surtout que notre produit est déjà inventé partout ailleurs depuis 3 ans".

Bon bon bon... Et sur le salon ? Rien fabriqué en France. Et la mort dans les allées. Pays à l'arrêt. Et non, le reste du monde industriel, au hasard de l'autre côté du Rhin, il va très bien, merci pour lui. Sur le stand abandonné, discussion avec le commercial : même pour les profils d'experts, c'est très difficile. Je confirme, je frise le dépôt de bilan. D'ailleurs il va falloir que j'envoie, pour la première fois, une lettre aux URSSAF pour leur demander de payer la moitié — la part patronale — plus tard. Sinon c'est la mort, aussi.

Pendant ce temps, l'État français innove de nouvelles taxes. Allez, quelques bonnes nouvelles : le carnet de commande se remplit de nouveau (un seul client payant directement, il récupérera du CIR plus tard — le reste c'est de l'aidé), et le statut de JEI va se remplumer. On se contente de pas grand chose. Mais n'oubliez pas : "Innovation ! Innovation !" Méthode Coué. On y croit. C'est de la foi. On y revient...

mercredi 28 août 2013

491ème semaine

Voici une belle semaine creuse comme la France les aime en août : on retient sa respiration, et on tape dans les réserves, car il faut bien payer ses impôts, même si le monde s'arrête de tourner rien que pour nous. La prérentrée pointe le bout de son nez, cependant. Et remplaçant les rapports de plage, voilà que l'on parle des contrôles de CIR, par les tristes sires fiscaux. Multiplication par trois des contrôles rétroactifs du Crédit Impôt Recherche déclaré pas les entreprises, une sur deux aboutissants, paraît-il, à un redressement. C'est dire si ça charcle, ces temps-ci. Quand on sait à quel point tout et strictement n'importe quoi a été passé dans ce cadre, afin de récupérer d'un côté ce que l'État avait un peu trop chipé de l'autre (surtout quand on n'est pas assez petit pour faire du black, ni trop gros pour faire de l'offshore), sport national préféré des entreprises françaises qui n'ont pas encore délocalisé, on se dit que le président du Syntec a raison de sauter partout : à force de flinguer les trésoreries des sociétés du numérique, on va finir par les dézinguer tout court. Le vrai miracle de l'économie soviétique à la française.

Mais revenons sur ce CIR, dont même le suscité ne souhaite manifestement pas remettre en question son existence, alors même que les USA en sont démunis, adoptant la plus efficace posture libérale "ne faisons chier personne, ça sortira tout seul" (si vous me le permettez). Le CIR, c'est le label étatique soviétique qui dit que ce que tu as fait pendant l'année, c'était de l'innovation, et l'innovation, c'est le bien. C'est le bien parce que Schumpeter et Solow l'ont dit, ça fait de la croissance tout ça. Et la croissance, c'est le bien, c'est le progrès, c'est la paix dans le monde, c'est les fleurs qui poussent, c'est le bonheur à tous les étages. Quelque chose du genre. Donc, il faut de l'innovation.

Par exemple, il y a des boîtes en France (je vais rester vague, certaines sont mes clientes — techniquement, c'est de l'argent de l'État que je touche, mais c'est toujours comme ça l'industrie en France, à la fin tu as toujours un truc d'OSEO ou un complexe militaro-industriel étatique quelconque) qui font des recherches sur des choses TOTALEMENT inutiles, mais c'est bien, c'est labélisé. Il y a des entreprises (encore mieux quand ce sont des start-ups, mais ça peut être aussi le département machin bidule de Thalès qui occupe un placard à balais) qui font des trucs utiles, MAIS qui ne savent tout simplement pas faire de business, et se ramassent tous les râteaux imaginables, dont des problèmes techniques de matériel et de logiciel parce qu'ils n'ont jamais pensé qu'un jour il faudrait faire de la prod', et que ce n'est pas pareil que faire du dev' de test dans son coin. Mais ça, c'est le bien, c'est labélisé, on leur rembourse leurs lourds impôts, avec une prime au besoin.

En revanche, quand je vais sauver le cul des gens au-dessus en leur expliquant ce qu'il aurait fallu faire, et ce qu'il va falloir faire maintenant pour rattraper le coup et ne finir six pieds sous terre dans un an (vous comprenez pourquoi c'est potentiellement l'État qui paie : ça sent déjà le sapin), ça, c'est du pur consulting, donc pas de la R&D estampillée par les services soviétiques de l'État qui savent où est la bonne croissance par la sainte innovation. Voilà voilà...

Wozniak râle sur "Jobs". Il trouve qu'on ne voit pas à quel point c'est un salopard imbuvable, et que le film est trop gentil. À croire qu'il n'a pas vu le film (ou veut promouvoir le sien), parce que ce n'est pas de ce côté-ci que ça péchait. Wozniak oublie de parler de ce que Jobs n'a pas inventé grand-chose dans sa vie, ou plutôt il a inventé dans l'acception que l'on invente un trésor. C'est enfoui, ça ne sert à rien dans l'absolu sous le sable ; on le déterre, on valorise, jackpot. Où est l'utilité d'une R&D non valorisée ?

L'autre Steve (Wozniak, une vraie histoire à la Janus) soulève une bonne remarque, cependant (quoique là encore le film critiqué le montre assez bien, mais pas l'évolution post-limogeage, ce que j'ai moi-même reproché) : Jobs ne savait pas, avant de monter deux start-ups lors de sa traversée hors Apple, comment monétiser les produits. Il avait de l'or, mais ne sortait rien. Je rajouterai même que là où il a marqué les esprits, et a créé deux ou trois marchés entiers, le smartphone (qui aurait émergé sans lui), surtout la tablette (le truc qui ne sert strictement à rien, qui coûte une fortune, et se vend comme des petits pains : un vrai miracle capitaliste !), et peut être l'ultraportable (qui est en train de tuer le portable, déjà très affaibli par la tablette depuis les kikoolol reconnaissent pouvoir se passer d'un clavier), c'est lorsqu'il a adopté des techniques commerciales rodées : du très beau en présentation (de Keynote aux stores en passant par le site web), du précis, du solide, de la qualité, du rêve (ou comment avoir l'iPhone ou l'iPad pose son homme, sa femme, son ado).

Le génie, ce n'est donc pas de créer, c'est surtout de vendre. Horreur en pays soviétique ! Il nous faut un plan ! Pas de plan, pas de salut. Allons voir ce que l'on dit de Steve Ballmer — encore un Steve, je vais me faire rebaptiser. Steve3 était jusqu'à cette semaine capitaine d'un paquebot né d'un piratage foireux, ayant évolué dans le firmament de l'informatique monopolistique grâce à des techniques commerciales condamnables et exécrables, avec des produits d'une qualité merdique. Et c'est ainsi que Microsoft devint la plus grande boîte de tous les temps (quoiqu'à présent Apple est mieux valorisé, combat titanesque, sur des marchés finalement différents question poules aux oeufs d'or, chacun louchant sur là où il n'est pas). On dit donc de Ballmer qu'il a tout laissé passer, infichu de faire un lecteur de musique qui marche, une console de jeu vidéo qui plaise, un téléphone qui fasse envie. L'auteur de l'article nous dit qu'au contraire, Steve3 est loin d'être l'idiot du village, mais il voit trop loin, et du coup se plante, en tapant à côté, mais ce n'est pas faute d'innover. Décidément, l'innovation ne semble pas être le messie. Il semblerait, Ô grande découverte du saint-libéralisme, qu'il faille faire des choses qui se vendent, c'est-à-dire qui répondent à une attente du consommateur (si tu crées l'attente, tu es béatifié par quelques milliards de dollars à planquer en Suisse).

C'est dingue tout ce que l'on découvre de fondamental dans notre monde hyper-moderne. Il faut fabriquer des choses utiles. Révolutionnaire, au moins.

Alors, heureusement l'État français ne décide pas encore totalement de ce qui va plaire au consommateur, si ce n'est par les dossiers OSEO/BPI et les financements du grand emprunt (dont je peux assurer que c'est tellement la merde à obtenir, en réalité, que ceux qui arrivent au bout de l'aventure sont ceux qui savent faire les meilleurs dossiers, mais comme on ne peut pas être bon partout, certainement pas les bons produits — ok, je connais une ou deux exceptions, mais qui sont plombées par le système lui-même et ses contreparties, dont celles de sauver des dinosaures ou d'embarquer des escadrons de fonctionnaires de recherche). Mais il y a le CIR, qui estampille la "vraie innovation" du reste qui ne sert à rien. Il y a tout un filtre qu'utilisent les organismes rigoureux (car il faut être accompagné, pour s'en sortir, et évidemment tout le monde prend sa commission au passage : une vraie théorie de l'agence comme on l'aime, avec des coûts de transaction, mais on n'apprend pas ça à l'ENA), qui sert à déterminer qu'entre la voiture à moteur et la charrette à cheval, il y a un monde.

Mais dans l'informatique, va savoir ce que ça veut dire, coco. Si demain je recode un logiciel, quelle va être la part d'innovation, alors qu'il va falloir déjà dans un premier temps rattraper le niveau de ce qui existe déjà ? Quelle partie pour le codage, quelle partie pour l'intégration, quelle partie pour la maintenance ? (Je vous le donne dans le mille : seul le dev compte, au final) Alors évidemment, on triche, parce qui va vérifier que THE feature extra qui va tout changer (ah ah !) a été codée en une demi-heure parce que l'architecture du logiciel a été bien fichue (et ça, c'est un vrai boulot totalement sous-estimé, l'architecture), et non pas suée en deux mois ? Parce qu'il faut pouvoir mesurer l'innovation avec un décimètre, en France, alors l'unité de base, ce sont les frais, en premier lieu de personnel, parce que c'est là que ça plume. Et c'est ainsi que l'an passé, je ne me suis pas assez payé pour que le CIR soit rentable : je dois donc m'augmenter. Mais pour ça, j'ai besoin que le produit marche, et donc je dois développer un produit non aidé, qui une fois qu'il existera pourra me permettre par ses ventes de me payer... mais il sera trop tard pour faire valoir une innovation déjà effectuée les années précédentes. La blague. Forcément, le CIR, ça gave les grosses boîtes qui ont de la tréso. Trop bien.

Alors dans la mouvance idéologique mondiale de l'innovation, la France avec sa culture soviétique se retrouve à courir derrière, avec ses solutions âgées et plus éprouvantes qu'éprouvées. Tout cela sent la branlette intellectuelle de bas étage. En attendant le Messie innovateur, le monde tourne bien mal. Mais ça, apparemment, ce n'est pas si grave, il faut garder l'espoir.

jeudi 1 décembre 2011

le baseball à l'heure du crétacé-tertiaire

"Moneyball" a été traduit par "le stratège" : ce n'est pas bête, mais on se demande qui est ce stratège, à moins qu'il ne soit bicéphale ; en tout cas, on peut regretter la disparition d'un terme qui est devenu incontournable, en dix ans, dans le monde du baseball américain.

Tout commence dans une équipe pauvre d'Oakland : leurs résultats sont intéressants, mais ils se font sans cesse dépouiller de leurs meilleurs éléments. Le manager (Brad Pitt) le sait bien, mais comment faire ? Il cherche une nouvelle voie, et va la trouver par hasard, en la personne d'un jeune diplômé de Yale (Jonah Hill), geek de l'informatique, mais surtout... économiste ! [attention, ça va spoiler]

Et là, il apprend que non seulement ses meilleurs joueurs sont essentiellement victimes d'une bulle spéculative, mais qu'en plus, ce n'est pas parce qu'on a les meilleurs joueurs qu'on a la meilleure équipe ; non, on a la meilleure équipe parce qu'on peut répondre à une problématique avec un mécanisme, un engrenage, une utilisation stratégique de pièces spécialisées qui, ça tombe bien, peuvent être modélisés par des fonctions du jeu, associées à des points comme évaluation de performances précises. Des tableaux, des chiffres, des formules de maths : on hache, on fait du data mining, et on en sort... de l'improbable.

Les statistiques ne s'embêtent pas de ce que les vieux dinos pensent d'un joueur pas assez beau (ou de sa petite amie pas assez belle : certainement un manque de confiance en soi), trop fêtard, trop vieux, trop étrange : froide réalité et jeu d'échecs — ou de black jack, c'est selon. Butinage de ces joueurs en solde, modélisation de la partie parfaite, mais ça ne prend pas : le problème, c'est aussi le management. À commencer par les dinos qui peuplent les instances sportives ; on en vire un, mais on doit bien garder le coach (Philip Seymour Hoffman), qui n'écoute pas ce qui lui semble contre-intuitif. Comment le faire s'exécuter ? L'équipe s'engouffre, le plan génial prend l'eau. Idée de génie du manager-entrepreneur : donner dans la coupe de rosier, se séparer des meilleurs éléments qui font de l'ombre pour obliger à se servir des autres ; sacrifice de la reine. Et intervention directe auprès des joueurs, aussi.

Et paf, ça marche ! Records historiques. Pour de vrai, parce que oui oui, c'est basé sur une histoire vraie — avec de vrais morceaux d'images d'archives dedans. La théorie : sabermetrics. Les économistes et les managers, en symbiose, contre les dinosaures qui pensent toujours avec des méthodes d'il y a 150 ans, parce que bon, elles ont 150 ans, quoi (et que ceux qui veulent remettre le système en cause ont certainement quelque chose à lui reprocher — bein oui, justement). Très belle réalisation de Bennett Miller, tant sur la dramaturgie que sur le rythme (formidable scène de trading de joueur, on dirait du LBO — faudrait qu'un trader nous dise ce qu'est cette méthode, ça va très vite). Un très bon film, en somme.

jeudi 13 janvier 2011

294ème semaine

Chers lecteurs, cette semaine je vous ai chatouillé. Il convient de s'assurer que cela n'a pas été stérile. Cette semaine, la Russie a condamné encore une fois son premier opposant interne au pouvoir, malgré sa fortune. Cette semaine, la Tunisie a massacré les siens pour les empêcher de s'exprimer : le peuple tunisien avait, comme le peuple russe, formé une sorte de contrat informel. Leur liberté contre leur bien-être. Ils n'ont plus ni l'un, ni l'autre.

Pas de liberté pour les ennemis de la liberté : Comité de Salut Public, 1793. Destruction des idéaux par l'extrémisme idéaliste même. Nous sommes plus de deux siècles plus tard. Nous sommes instruits, de l'Histoire et des penseurs. Nous avons accès aux cultures étrangères, à leur mode de vie, nous pouvons comparer. Nous voguons dans la société de l'information.

40% Allemands et des Français ont peur de l'Islam. Les idées du front national progressent au-delà des 22%, plus de 40% au sein de l'UMP, où 20% seulement y sont opposés. On reproche massivement aux musulmans trop de visibilité ou... trop de droits accordés. Voilà à quoi mène le chiffon rouge de l'Islam. Voilà à quoi mène le dévoiement d'une valeur noble, la laïcité, à travers la stigmatisation. Les vrais chiffres ? En Europe, un seul et unique attentat sur l'année 2009, pour 294 actes de terrorisme. Pourquoi s'obstiner à soutenir ceux qui ne pensent pas, ceux qui ne se confrontent pas au réel, ceux qui ne trouvent d'exutoire que dans la dénonciation d'un ennemi imaginaire ?

La souris m'a dit, ces derniers jours, que l'on me comprenait bien plus à l'oral qu'à l'écrit. Elle n'avait pas compris pourquoi j'étais révolté contre les palpation et les scrutations continuelles dont on est victimes consentantes. Ni pourquoi le sujet de la tolérance et de la liberté individuelle me tenait tant à coeur. Mais que j'ose me défendre : ce problème n'est pas seulement le mien.

"They who can give up essential liberty to obtain a little temporary safety, deserve neither liberty nor safety." Voilà ce que disais Benjamin Franklin en 1775. Qui en a retenu quoi que ce soit ? Qui a retenu quoi que ce soit des écrits de Foucault, qui dans "Surveiller et punir" a démonté scrupuleusement les mécanismes du contrôle du corps, notamment dans sa façon de vêtir, à travers la normalisation, pour contrôler les esprits ? Qui a retenu la lettre persane XIV, où Montesquieu à travers l'histoire des Troglodytes montre comment un peuple devenu vertueux va sacrifier sa liberté, trop lourde responsabilité, pour son confort supposé ? Qui a retenu, avant ça, les écrits de Montaigne, d'Aristote, de Confucius ? Qui donc ? Lisez les commentaires sous mon billet "de la laïcité" : pas grand monde, j'en ai bien peur. Ça me désole, et ça me révolte.

Car quiconque a les moyens de penser se doit de penser. S'extraire de la matrice de ses préjugés, de ses acquis. Déconstruire, pour faire référence à un autre billet de cette semaine. Penser la société. Pour son bien, pour notre bien, pour le bien de chacun.

Voici une autre citation de Benjamin Franklin que j'apprécie particulièrement : "Our new Constitution is now established, and has an appearance that promises permanency; but in this world nothing can be said to be certain, except death and taxes." (1789)

Les jeunes sont mal partis (ou en version plus complète et plus noire encore). Jeudi noir réagit sur le logement et occupe le terrain : dénonciation des 200 immeubles vides répertoriés à Paris, 112.000 logements vacants, 330.000 en Île-de-France. Tout ça pour de la spéculation immobilières de compagnie d'assurances ou de banques, très françaises, qui ruinent impunément leurs co-citoyens, en toute légalité. Une solution : taxer le capital, lourdement, pour les entreprises comme pour les particuliers ; et taxer la succession, pour les jeunes. Ce qui se passe en pratique ? L'inverse. Pourquoi ? Parce que quasiment personne ne réfléchit, laissant progresser la corruption des dirigeants -- tout en ne se privant pas de se plaindre des effets directs comme indirects.

Je ne vois qu'une seule solution : il est de la responsabilité de ce qui ont les moyens de la pensée de rechercher le pouvoir. Les penseurs ne l'ont jamais fait. Confucius changeait de pays chaque fois que le souverain n'y était pas vertueux. Plus de 2500 ans plus tard, rien n'a changé. Évasion sociale ou non, j'entrerai en politique, lorsque je m'en sentirai prêt. Malgré le système abscons des partis. Par devoir responsable. Tant pis si ça chatouillera.

mercredi 10 novembre 2010

285ème semaine

4016+562 = 4578. D'impôts. Sur un an. Alors, en France, on n'est pas foutu de faire le prélèvement à la source. Du coup, quand l'année suivante on gagne beaucoup moins de pognon que l'année précédente, au hasard parce qu'on donnait des cours au 2ndes et 3e années et que là, à plus personne, on a franchement mal au porte-monnaie. Et il se trouve qu'en plus, l'impôt n'est pas prédictif : ce n'est pas parce que l'État sait mieux que vous au centime près ce que vous gagnez (il y en avait, des lignes de salaire[s], sur la déclaration de l'année dernière...), qu'il sait ce que vous allez payer. Non, ça, c'est vous qui l'estimez, y'a même une case pour ça. Heureusement, il y a un simulateur (en ligne, par chance : enfin un très bon point, tout par Internet !), alors à la louche, je remets dedans mon vrai revenu de cette année, et je m'aperçois que tout à coup, en touchant 5000€ net imposables de moins (au passage, je rappelle que le net imposable est plus élevé que le net tout court : par exemple, les tickets resto, c'est sujet à impôt sur le revenu, vous échappez juste aux taxes sociales, et vous y perdez le droit de manger pour moins de 9,15€ -- dans mon cas --- par repas, merci le lobby de la restauration), je paierai théoriquement 1200€ de moins (les impôts locaux, pour leur part, devraient continuer d'augmenter "normalement" afin de maquiller la mauvaise gestion de l'État par la décentralisation, de manière beaucoup plus inégalitaire -- qui pait 440€, hors redevance télé, pour 33m², dans Paris ??).

Donc, si j'enlève la prime exceptionnelle, bosser trois mois en donnant six heures cours d'affilée tous les samedis me rapportait déjà un peu plus de 4000€, ce qui n'est pas grand chose (par exemple, si j'étais indépendant, c'est ce que je pourrais gagner en une semaine bien remplie ; mais mieux, si je donnais des cours de maths au black à un collégien pour 30€/h, ça reviendrait quasiment au même ! -- en fait, on gagne pas mal sur le fait que le CDD de prof est "précaire", ce qui donne droit à une prime et aux paiement des vacances non prises à la fin du contrat, sinon le tarif est identique). Hé bien sur ces heures bossées comme-un-malade (et je ne compte pas la correction des 60 copies de 6 pages chacune, ni la préparation pour les cours), on est imposé à hauteur de... 25%. Ah bah ça donne envie, tiens !

"Sauter une tranche", qu'on appelle ça ; je suis passé de 10% à 12% d'imposition (juste pour l'impôt sur le revenu). Et faire une courbe exponentielle progressive, ça n'est venu à l'idée de personne dans ce foutu pays ? Quelle envie vais-je avoir de m'emmerder pour gagner des clopinettes ? Pas rentable ! Moralité : un impôt à la con tue le boulot. Quand j'aurai bien convenablement sauté la tranche, j'y penserai de nouveau. Dans tous les cas, avec une capacité d'épargne de 1300€, ça fait donc trois mois et demi, plus du quart de l'année, d'économies consacrées au paiement d'impôts. Ouch ! Comment ils font, les autres ?

Bein ils font... des gosses ! J'ai découvert récemment les histoires de "parts". Ou comment on paie deux fois moins d'impôts que moi en ayant un salaire qui doit "sauter la tranche" plus une femme qui bosse. Hu hu... Et en plus, ça profite... aux plus riches. Bah ouais, parce qu'il faut déjà payer l'impôt, pour se le faire réduire. On me dira : oui mais sinon, y'a les alloc' pour les pauvres ! Je suis bien curieux de savoir leur montant, tiens (demander à papa-maman ?). Mais étant donné qu'en tant qu'adulte, je me coûte hors frais immobiliers fixe dans les 400€/mois, je présume qu'une demi-portion doit taper dans les 200€. Et là, je comprends encore moins que moins tous les parents geignards "ça coûte cher les gosses", alors que bon sang, ce sont les CSP+ célibataires comme moi qui les financent. T'as rien à débourser, juste à sacrifier toutes tes soirées, mais ça, tu étais au courant avant, sinon y'avait la contraception !

Alors, socialement, ça me rapporte quoi ? Une retraite ? Même pas (depuis aujourd'hui, merci aux classes du baby boom, bientôt le papy crash, rejoice !). Je pense donc à un système de parrainage : je paie une mioche jusqu'à ses 20 ans, ça m'en fera presque 50, parfait pour mes vieux jours ! Non, sérieusement, le libertaire en moi se choque à ce système ultra-égalitaire de solidarité familiale : on pond, on assume. Comment ça, non ? Je suis sûr que ce sont les mêmes qui râlent contre l'État-providence et les allocs aux polygames qui paient deux fois moins d'impôts. Regardez-donc les graphiques, à combien s'élèvent les salaires et les impôts moyens. Ah ah !! Oh, et aussi, dans quels quartiers (ratio salaire/impôts délirant, seul le second correspondant au niveau de vie réel d'un arrondissement à 12000€/m²) : rentiers rentiers rentiers...

Bon, avec tout ça, je n'ai plus de place pour vous renvoyer chez vieux félin et son billet énorme (on dirait du B#2 dans le texte, en tout cas quand elle me raconte ce qui se passe en classe, ça ressemble à ça), qui lui a valu de perdre son poste. Restons discrets, on est quand même dans un pays de cons, au cas où on ne l'aurait toujours pas remarqué. Je renvoie aussi sur la carte de la non-monogamie (via Maïa, merci à OlivierJ), où je me suis amusé à replacer un peu tout le monde (sauf les monogames sériels, justement, et les prétendus monogames-tout-court -- ce matin, un gus dans le métro lisait "l'amour dure trois ans", vous v'la prévenus ! Je cherche toujours l'intérêt intrinsèque). Et pour en revenir aux rentiers, si l'émission radio était consensuelle, il est confirmé que les économistes sont plus censés que les sociologues, qui le sont bien plus que les politiques (j'aime bien le moment où le gentil UMP -- qui a pris conscience du problème -- dit que l'abattement marche jusqu'à 100.000€ pour ne pas léser les "petits héritages" ; c'est vrai que mettre 100.000€ de côté avant de mourir, c'est vachement dans les moyens d'une moitié de la population non-imposable, et un citoyen sur huit en dessous du seuil de pauvreté).

Je vais peut-être arrêter de râler (et encore, je ne vous ai même pas raconté la semaine de merde au boulot à se battre avec windaube... Oh, et le fait que pour réduire les coûts, le chef qui a déjà un leadership tout à fait nul a été déplacé sur un autre projet, alors même que la livraison est censée être la semaine prochaine -- la blague -- : c'est ce que j'appelle un "projet-kibboutz", projet en autogestion), parce que quand même, y'a une grande histoire d'amitié en construction avec Mathilde (je commencerais même presque à me demander si elle n'est pas encore plus chouette au civil... D'un autre côté, il est vrai que mes lectrices sont toutes formiiiiidables).


PS: à Londres pour 3 jours, retour samedi soir

Et ça, ma foi, ça compense bien des choses...

mercredi 13 octobre 2010

baby lost in babyloan

Le microcrédit me laisse quelque peu perplexe. Il faut dire que si Attali me laisse toujours un peu méfiant, des espèces de gaucho-écolos sponsorisés par HEC me laissent tout aussi bien dubitatif. Pour avoir rencontré la (très, très sympathique) fondatrice du microcrédit pour femmes (car de part le monde, il y a des individus qui cumulent : pauvres ET femmes), j'ai bien compris que bon, c'est pour le bien de l'humanité, mais ça rapporte tout de même gros (de quoi rembourser un EMBA en pas beaucoup de temps).

La philanthropie lucrative, ça me dépasse un peu. Et à lire wikipedia, le pire, c'est que si ça empêcherait les pauvres de devenir plus pauvres, ça ne leur permet tout de même pas de devenir plus riche. Bref, ça ne leur apprend pas à pêcher (et puis d'ailleurs, comment les trouve-t-on, ces pauvres ? N'est-ce pas l'inverse du commerce équitable qui réduit les intermédiaires ?).

Je reste très circonspect quant aux notions de "solidarité" prônées (il faut dire que si j'ai bien compris, certains microfinanceurs vous remboursent votre microprêt avec un taux d'intérêt de... 0%), pour une activité somme toute commerciale. C'est mon côté chrétien, sûrement.

En tout cas, si une caractéristique est commune, c'est la difficulté à trouver ces sites de microcrédit : le référencement Google, c'est pas encore rentré dans les moeurs...

mardi 12 octobre 2010

pourquoi Thalès est typique de la bêtise française

Thalès s'apprête à sacrifier 10 à 15% de ses effectifs, pour économiser 1,4 milliards d'Euros. Les chefs de division ont pour mission de tailler dans les effectifs. Mais quels sont-ils ? Chez Thalès, au moins 50% est composé de prestataires. Dans mon ancien openspace, ça devait même taper dans les 75%. Pour ceux et celles qui ne seraient pas au courant des méthodes ubuesques de l'informatique et de l'électronique, un prestataire est un ingénieur payé par une SSII, qui va travailler "chez le client". Le problème, c'est que ça se transforme souvent en interim ad vitam aeternam. Ce qui est strictement illégal (délit de marchandage), puni de deux ans d'emprisonnement et 30.000€ d'amende pour la personne qui a signé le contrat, et de 150.000€ d'amende pour son entreprise. À l'heure actuelle, il y a donc des milliers d'ingénieurs qui sont ainsi exploités, notamment par une entreprise détenue à 30% par l'État, Thalès, à tel point que certaines SSII ont même leurs bureaux (trois ou quatre pièces tout au plus : de quoi faire passer les entretiens et maintenir un lien fictif tous les trois mois avec ses moutons ingés) dans les locaux même ! (par exemple, à Colombes, je le sais fort bien, j'y ai passé un entretien)

Certains ingénieurs sont ainsi embauchés depuis plus de 10 ans, toujours au même poste, totalement oublié de leurs entreprises véritables, qui ont automatisé la paie. À leurs postes respectifs, ils sont absolument indispensables, car ils ont su développer des techniques, et ont une vision, que eux seuls possèdent. Mais ils ne sont pas embauchés : parce que chez Thalès, on embauche pas après 30 ans. Il suffit donc d'être resté en moyenne 5 années dans la même SSII au même poste, et voilà, fini, condamnation à vie. À noter que ces ingénieurs pourraient se faire embaucher automatiquement : il suffit d'aller aux Prud'hommes ; mais un ingénieur, c'est aussi con que pas syndiqué, alors ça ferme sa gueule.

Un ingénieur de SSII ça coûte trois à quatre fois plus cher qu'embauché pour de vrai. Bah oui, faut nourrir tous les commerciaux de la SSII, et payer plusieurs fois les taxes (à 19,6%, pour rappel). Alors pour économiser du pognon, c'est simple : il suffit de respecter la loi.

Vous savez ce qu'ils vont faire, ces pignoufs ? Je vous le donne dans le mille : ils vont virer les prestas. Pari tenu.

vendredi 17 septembre 2010

fiscalité

En ce jour mémorable, nous avons enfin les chiffres précis du bouclier fiscal : pas seulement les 18.764 contribuables à qui on a remboursé 678,99M€ (ce qui fait déjà un peu beaucoup, n'est-ce pas), alors qu'ils étaient 3000 de moins pour 563M€ l'année précédente (avec la crise, les riches gagnent moins d'argent ?), soit une moyenne de 36.186€ (en baisse), mais des informations sur leur distribution. Et c'est là où ça fait vraiment, vraiment mal. Voici ce que l'on apprend :

_ 9.789 bénéficiaires (environ 50%) ne paient pas l'ISF, avec un revenu moyen de 3.428€ (on imagine à quel point ils sont rentiers, pour être tout de même assujettis à l'impôt), se sont partagé 5,4M€ : ça fait 550€ chacun
_ les "plus riches", avec un revenu moyen de 43.761€ (ie des gens qui touchent 55.000€/an brut, un ingénieur de 33 ans, en somme, mais dont la famille a su manifestement "capitaliser"), ont touché 91% des sommes allouées (623,50€)
_ 1.169 contribuables des plus aisés se sont partagé 62% des sommes, soit 423 millions, c'est-à-dire en moyenne un chèque de 362.126€

Je vois mal comment on pourrait encore prétendre défendre ce système. La franche naïveté, les agriculteurs retraités de l'Île-de-ré ou autres conneries du genre, une fois confronté à la réalité des chiffres, ça fait mal. Vous me direz, on peut toujours tenter de l'esbrouffe (ou comment faire "visuellement" disparaître les disparités énormes dans le pays). Encore faut-il évoluer idéologiquement.

Tout à l'heure, OlivierJ m'envoie ce papier, écrit par un avocat fiscaliste : en shorter, l'Oréal va devenir suisse et causer un cataclysme dans notre économie nationale parce qu'on n'arrête pas d'embêter les riches qui fraude juste un peu, alors qu'ils sont déjà vraiment sympa de rester payer des impôts en France, d'ailleurs on devrait à tous leur donner la légion d'honneur pour ça. Écoutez, c'est tellement scandaleux, immoral, et salopard, surtout quand on prend la défense de purs héritiers (et je ne parle même pas de la bêtise profonde en terme d'économie : encore un qui croît que Total est français), que les bras m'en tombe d'apprendre que l'on peut trouver ce que ce type raconte d'encore acceptable. Pas quand la moitié de la population française ne paie pas d'impôt sur le revenu parce qu'elle n'en a pas les moyens. Heureusement, en commentaire, le rigolo se fait gentiment démonter par 90% des lecteurs (comment peut-on publier papier pareil dans le Monde ? Le Figaro, qui n'a parlé de l'affaire Woerth en tout et pour tout pour clamer son innocence, à la rigueur, mais là...). Pour rappel, les riches (les vrais, hein, parce qu'il y a une sacrée différence entre un patrimoine de 1 millions d'Euros et un autre de 100 millions : un facteur 100 ; et je ne vous parle par de 10 milliards -- d'ailleurs, qu'est-ce qu'on ne peut pas faire avec 9 milliards que l'on pourrait avec 10 ?) paient grosso modo 9% d'IR (les avocats fiscalistes, justement, ne servent pas à rien), alors que la "classe moyenne" tourne autour de 12% ; depuis qu'un collègue a appris ça ("quia cæcus cum essem, modo video"), il a arrêté de soutenir le bouclier fiscal, comme quoi il y a une marge de progrès.

On peut très bien accepter une société comme la nôtre : il s'agit d'une monarchie (inégalités à la naissance) en cours de corruption (Montesquieu nous le dit bien : la fortune doit être constante d'une génération à l'autre). Mais avec un régime démocratique sous forme de république, on crée un système extrêmement mauvais : dès que le peuple comprendra qu'on s'est foutu de lui (et de sa bêtise, mais ça... Même les meilleurs, voyez), ça risque de faire fichtrement mal.

vendredi 2 juillet 2010

management 2.0

Je viens de terminer avec la plus grande jubilation la lecture d'un article de Frédéric Fréry (paru dans l'Expansion Management Review du mois de juin) : "le management 2.0 ou la fin de l'entreprise ?". Il se trouve que je partage quasiment l'intégralité de l'analyse du nouveau Dean de l'ESCP, et j'en ai même pour preuve que j'ai écrit quelque chose de similaire il y a deux semaines (non publié, mais un jour, j'espère dans six ou huit mois, en version brochée, why not ?). Il part du même constat très visible que moi : l'iPhone a déplacé le business model de l'appareil, de la fourniture d'un outil, au service, le logiciel, fourni non plus au compte-goutte, mais massivement. Pour cela, on utilise un levier formidable, la communauté ; le modèle d'Apple est cependant imparfait, puisque assez fermé (le store est incontournable, et Apple se sucre au passage -- désolé pour le jeu de mot foireux). En revanche, Android (non cité dans l'article) va faire très mal ; Nokia a pris aussi le coup, avec une certaine avance (Maemo en 2005/2006 !), perdue face au rouleau-compresseur Google, payant en réalité les changements d'architectures et le peu de plate-formes sorties (leur business model old school marche encore : ils restent de loin leaders sur le marché des smart phones), mais se réorientant vers une solution qui risque de faire très mal l'année prochaine (MeeGo -- Android ayant déjà montré qu'un fractionnement du marché avec des incompatibilités d'architectures, obligeant à redévelopper les applications, n'est pas forcément un problème insurmontable).

Comme l'article le souligne très bien (vers la fin), le modèle de la communauté est typiquement ce qui fait la force du libre. Le web 2.0 n'est pas à l'origine du développement du logiciel libre, mais Internet a été au coeur de sa mise en place, dès le début (1984 !). Linux (1991) est ainsi né sur Internet, et n'a grandi que grâce à Internet. Les processus de développement n'ont été qu'à peine boostés par l'arrivée du "web 2.0" (essentiellement, je pense aux forges, on m'a récemment fortement vanté github, utilisé pour héberger nos projets professionnels libérés !). La nouveauté est donc en fait, au niveau des entreprises, la redéfinition du business model vers la communauté. C'est du moins ce que j'en ai écrit, à titre personnel (chapitre "Un business model émergeant : les collaborations entre commercial et communautaire", soyons précis).

Là où je serais moins dithyrambique que Frédéric Fréry, c'est au niveau de la redéfinition de l'entreprise : je ne pense pas que ce soit du management 2.0, mais simplement du business model 2.0 (qui serait à mon avis aussi plus proche de ce que font Google ou Nokia que de ce que fait Apple, ou dans l'embarqué Arm, qui essaie de monter des communautés autour de ses outils fermés : ce n'est pas viable de manière autonome). Au niveau du management, comme cela est d'ailleurs très bien dit dans l'article, nous n'avons pas encore les profils, et nous (la société) ne nous en donnerons probablement pas les moyens, surtout en France (il y a un paragraphe, écoutez, on dirait ce que j'ai écrit il y a deux jours ! Et c'est un pur produit du système -- Centrale Paris, etc -- qui le dit, on ne pourra pas le soupçonner d'être frustré !). Culturellement, il s'agit de lâcher la bride (jeu de mot pour rebondir à l'étymologie justement étudiée dans l'article de "management" -- qui vient du Français !), ce qui est inacceptable ; si je considère par exemple mon patron, qui pourtant fait et promeut du libre (nous ne faisons même que ça !), il n'est pas différent intrinsèquement de tout autre manager (ou leader) d'entreprise "dynamique" (il a, par exemple, un très bon contact naturel -- quelque chose que je remarque assez souvent). La très bonne remarque sur la problématique de la gestion de groupe, et donc de la possibilité de voix divergentes par rapport à la politique de l'entreprise, chose extrêmement mal vue (raison exacte pour laquelle j'écris ici sur mon blog perso et non pas mon blog pro : je ne prends pas de risques), montre que le management actuel n'est pas prêt pour cette révolution. Pour l'instant, il gère la communauté comme il peut, via des "interfaces" que peuvent être des membres d'association embauchés (ce qui ne va pas sans problème pour leurs statuts sur des événements communautaires -- et une communauté a horreur de se sentir achetée), en fournissant des T-shirts et goodies au mieux, mais du travail reste encore à accomplir.

Là où l'on va trouver une différence, c'est au niveau des micro-entreprises, de l'auto-entrepreneur à la société de trois individus. Problématique pour une "entreprise 2.0" ! En bref, nous avons des indépendants (très souvent libristes) qui peuvent intéragir avec la communauté, qui en sont parties intégrante (je pense à FreeElectrons, par exemple), mais qui ne managent qu'eux-mêmes... J'ai déjà pensé à ce problème. Je pense qu'une association d'auto-entrepreneurs peut par exemple être une solution (cependant, j'en ai déjà trouvé vaguement une, elle n'a l'air de regrouper... qu'un seul membre !). Ce qui implique tout de même que tout un chacun devienne ainsi indépendant : ça se fait beaucoup dans les pays "hors-France", mais par chez nous, l'idée refroidit beaucoup : de toute façon, pour être locataire, il vaut mieux un CDI ou trois mois de salaires bien stables. J'ai donc pensé à autre chose (je n'en trouvé qu'un seul exemple, et ils sont deux, dont un fantôche...) : la SCOP. Il s'agirait alors de partager équitablement richesses et pouvoir au sein de l'entreprise. D'ailleurs, on en parle dans le dernier Michael Moore. Et ce n'est pas nouveau : simplement, avec une taille moyenne de 21 salariés, moins de 2000 répertoriés pour moins de 40.000 personnes concernées, ça ne pèse pas bien lourd. Il s'agit avant tout d'une révolution culturelle et sociale pour le manager : penser le partage. Au royaume où les égos prennent le pas sur le narcissisme, ce n'est pas gagné, tant l'apparente contradiction à surmonter est grande.

Le problème est donc principalement que l'adaptation à une nouvelle forme économique (beaucoup plus optimisée : je renvoie aux études sur le logiciel libre) suppose une nouvelle forme de management inadapté aux systèmes de pensées et de formations actuelles. Qu'un directeur de cursus de MBA de l'une des plus grandes écoles du monde s'en aperçoivent me fait chaud au coeur (et me redonnerait presque de nouveau foi en mon plan quinquennal d'évasion sociale). Je suis convaincu que l'on peut adapter le système du logiciel libre, avec sa sociologie particulière, au modèle capitaliste classique, en cassant la pyramide formelle pour reconstruire un système méritocratique où chacun peut choisir son style de vie, son implication, et donc son salaire ; le tout sous contrôle objectif et démocratique de tout un chacun. Ce que je vois actuellement autour de moi, avec bon nombre de partisans du libre, est révélateur : les individus sont frustrés des choix qui sont faits sans les consulter, des investissements qui ne les concernent jamais (ni en salaire, ni en formation), de l'orientation stratégique ou du peu de retour sur les remarques d'optimisation de management (avec à la clé invariablement les mêmes problèmes qui reviennent : il faut lire la discussion d'autistes sur ma plainte d'absence d'audit technique avant chiffrement des charges et de leur répartition en ressources, c'est révélateur). Pourtant, ces individus sont brillants : qu'on leur lâche la bride sous couvert de salaire indexé sur les résultats, et je suis certain que la motivation va monter en flèche (plus d'open space vide à 18h00), et que la productivité aussi (ne serait-ce que parce que ça ne râlera plus deux heures par jour).

Et si c'était ça, le management 2.0, faire confiance ? Après tout, la dynamique vis-à-vis du business model orienté communauté est exactement celle-là : des tiers produisent de la valeur ajoutée sans contrôle direct sur leur action (tout au plus peut-on proposer d'infléchir les développement vers une certaine direction ; mais si vous voulez quelque chose de précis, il faudra attendre ou se le payer !). Une confiance réciproque doit donc se mettre en place, pour pérenniser les liens. Sans ça, tout s'écroule. La mode financière n'est-elle pas devenue ces derniers temps "l'économie de confiance" ? Le "management de confiance" : tout un concept...



Tout ça m'agite grandement mon neurone, on me pardonnera le style brouillon (le bouquin est mieux écrit !) à "vacances moins 30 minutes" ; j'aimerais beaucoup m'entretenir avec notre homme, en tout cas ; on peut forwarder mon billet sur son tweeter ?  :p

Dernière remarque : ce type d'organisation n'est à mon avis valable que pour du service ou de la valeur-ajoutée sur de l'industriel (conception ou partie software pour un constructeur) ; c'est essentiellement du NTIC, même si l'on peut étendre à d'autres types de services


addendum:
je l'adore ! Et qu'est-ce qu'il casse bien ! (page 6)

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