humani nil a me alienum puto

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vendredi 2 octobre 2020

heure du thé

Après nous avoir cuisiné des dorayakis chez Naomi Kawase (les délices de Tokyo), voici que Kilin Kiki, 75 ans, nous sert le thé dans un film de Tatsushi Ōmori (à la filmographie recensée rachitique), "Dans un jardin qu'on dirait éternel" — dans la grande tradition des films de bouffe asiatiques, en mode métaphore philosophique de la vie. L'apprentie est cette fois Haru Kuroki, 30 ans au compteur, qui joue donc un intervalle d'âge de 24 ans (de 20 à 44) ; idem pour la sensei du tcha ; on refait vaguement la coiffure pour signifier le temps qui passe : l'avantage des Japonaises, de toute façon, est que ce n'est pas trop la peine d'investir sur les effets spéciaux pour truquer l'âge.

En V.O., le titre donne Nichinichi Kore Kôjitsu, soit la formule-mantra qui revient tout au long des 1h40 de film, "chaque jour est un bon jour". C'est beaucoup mieux que cette histoire de jardin qui est peu présent en réalité. La cérémonie du thé est une métaphore du mouvement toujours répété jusqu'à l'absurde perfection. On apprend cela en répétant les gestes des années durant, jusqu'à atteindre un nirvana que ne peuvent manifestement égaler que les petits gâteaux servis avant sur le tatami. Il y a ce côté doux-amer et totalement investi à la japonaise, le dépouillement de la vie comme but ultime, le geste codifié à l'excès pour rechercher le sens (de la vie, comme tout le monde). La durée fort étendue a ici toute son importance (et permet aussi d'aborder le deuil sous multiples formes). C'est une ode à l'accomplissement par la persévérance, en somme. Tout japonais, malgré la modernité des années 1990 qui voient déjà poindre la crise s'étendant jusque dans les années 2010 (et où certes les filles font des études, mais un bon mariage arrangé et deux gosses dans la foulée, c'est quand même mieux) ("entre-tradition-et-modernité"™®©).

Diffusé avec deux ans de décalage en France (et vu à sa cinquième semaine : la seule salle des Halles la diffusant encore était bien pleine, en milieu d'après-midi), ce n'est pas un grand film, mais ça se laisse bien regarder, dans le dénuement relatif du propos — comme un jardin japonais (qu'on dirait éternel, etc.).

lundi 17 février 2020

faisons du climat

J’ai vu une interview de Makoto Shinkai sur Gong où il disait qu’il ne pouvait pas traiter directement d’écologie et de réchauffement climatique dans son dernier animé : au Japon, on s’en fiche éperdument. Pas bien Greta-compatible ! Ce sont pourtant des thèmes qui lui sont très chers.

Quand « Les enfants du temps » débute, on voit la version anglaise du titre, « Weathering with you », et comprend que ce n’est pas le temps en tant que quatrième dimension, comme dans « Your name », mais la météo, le climat. Ironiquement, « enfant du temps » est une meilleure traduction de la VO « Tenki no Ko », mais souffre donc d’ambiguïté sémantique. La souris fut de même prise au dépourvu.

Comme dans le précédent opus (qui a un peu plus de trois ans ! Déjà !), nous avons deux ados, de très beaux dessins, une histoire fantastique et poétique, des histoires de vie et de mort, bref des thèmes similaires. Tokyo y est très minérale, et sous la pluie. Beaucoup de pluie. Heureusement, notre jeune héros fugueur va tomber sur une fille-soleil, et à eux deux, ils décident de faire du beau temps. Insouciants, livrés à eux-mêmes (avec quelques semblables), ils sont pourchassés par les autorités, comme victimes du temps (quatrième dimension), de leur jeunesse, de la fatalité…

C’est parfois bancal mais c’est joliment mené, et donc même si c’est moins bien mené que Your name, ça reste une fable originale et fort agréable.

lundi 21 janvier 2019

amour introvertie

La toute jeune Erika Karata, 21 ans, belle comme le jour, n’a pas dû beaucoup se forcer pour incarner l’introvertie de service qu’est Asako. Ryusuke Hamaguchi, adepte du saucissonnage, qui avait déjà découpé son Senses en 5 épisodes de trois films, nomme donc celui-ci : Asako I&II. On ne sait pas même quand termine la partie I et commence la II, mais c’est peut-être lorsque Asako perd son grand premier amour de jeunesse et rencontre le second, quelques années plus tard, sous exactement les mêmes traits — du bel Masahiro Higashide (qui a donc survécu à l’Invasion de Kurosawa).

Une hyper introvertie dans la tourmente des sentiments, polyamoureuse du même physique malgré elle, tiraillée avec ce passé non soldé qui réapparaît (évidemment), c’est très joli, c’est Nippon, c’est à voir.

lundi 7 janvier 2019

famille étendue

« Une affaire de famille » possède la rare qualité d’être une palme d’or regardable, et même agréable. Hirokazu Kore-eda a déjà tourné sur la face B du Japon (« Nobody knows », notamment, il y a fort longtemps). « Manbiki kazoku » en VO, soit grosso modo la famille des vols à l'étalage (titre qui apparemment n’avait pas sa préférence marketing), nous fait suivre le quotidien d’une agrégation de gens peu recommandables mais au grand coeur. Ils adoptent notamment une petite Juri toute choupie qui trainait dans le voisinage avec des parents particulièrement paumés. Et continue de vivre chichement à travers des extorsions diverses et variées. Deux bonnes heures assez contemplatives, mis à part le bordel relatif de la fin (avec quelques révélations). Ça ne révolutionne pas grand chose, ça tourne souvent en rond, mais ça fait le plein de sentiments (assez ambigus), ce qui permet de qualifier le film pour tout un tas d’honneur — mais je ne pense pas qu’il reste longtemps dans les mémoires, comme beaucoup de Palmes.

mardi 4 septembre 2018

forme de la voix

« Koe no katachi », traduit assez librement par « Silent Voice », est l’animé du moment de Naoko Yamada, une réalisatrice manifestement sortie d’assez nulle part, mais dont la finesse d’analyse est fortement remarquable. Si sur la forme ce n’est parfois pas tout à fait sec — et ça dure tout de même 2h09 —, aborder autant de thèmes sensibles est impressionnant : harcèlement scolaire,, suicide, amitié, solitude, amour naissant… Cela va bien au-delà du handicap de la principale protagoniste. Les jeunes en formation sont paumés comme il se doit : violence entre eux, morale et physique, et cette pulsion de mort caractéristique des rapports malsains de cet âge, le tabou absolu.

Et puis il y a cette culture japonaise particulièrement étouffante, où l’on passe son temps à s’excuser d’exister (« gome nasai » est la réplique la plus entendu, même avec l’accent des sourds), et où quand le héros (ex-anti-héros) doit sauver l’héroïne, il se déchausse d’abord pour entrer dans l’appartement.

C’est bien fait, sensible et intelligent.

dimanche 19 août 2018

amours nippons précoces

Après « Printemps tardif » de Ozu, toujours au Champo, toujours blindé, « Printemps précoce ». Est-ce le prequel ? Que nenni. Ozu a parcouru les saisons, il a certainement dû en conclure qu’il n’y en a pas assez et qu’il fallait faire des sous-catégories. Quelque chose de ce genre.

C’est en tout cas encore une fois un conte moral — avec plus grosse scène de sexe : un baiser presque volé du personnage féminin principal sur la bouche du héros que l’on suit intimement, un homme trentenaire vertueux mais alors « fautif » (avec une jeune épouse assez pénible). D’une durée de bien plus de deux heures, c’est le plus long des films d’Ozu, et probablement le plus dans le narratif, donc le plus plat (d’après ma studieuse accompagnatrice qui achevait là son cycle après une semaine d’introversion). Nous sommes dans le Japon de 1956 après la guerre — qui est assez souvent évoquée ! —, avec la nouvelle vie de bureau qui s’impose comme idéal déjà au contre-effet déprimant. On y parle donc de choix (subi) de vie. Un témoignage dans un espace-temps charnière qui reste, au-delà du thème traité assez banal, fort intéressant.

lundi 13 août 2018

amours nippons

Retour chez les hétéros. Au Champo, il y a une rétrospective Ozu. Queue incroyable au dehors — pour Ozu, ou pour le frais ? C’est le « Printemps tardif » (Banshun), la saison des mariages. Mission : marier Noriko (Setsuko Hara), en 1949. Un conte moral sur la famille japonaise, en mutation, à la charnière des époques (on parle de divorce, d’ailleurs — sujet devenu fort tabou dans les récents Senses). Longues scènes quasi-contemplatives. Et toujours une grande sensibilité, et un humour subtil dilué. C’est joli tout plein.

mardi 15 mai 2018

deux sur cinq

“Senses” est présenté comme la première série au cinéma. Réalisé par Ryusuke Hamaguchi, aussi au scénario, il est question de quatre Japonaises amies à Kobe. On commence par les épisodes 1 & 2, ce qui semble logique, mais tous les synopsis sont déjà sur la suite, qui doit sortir dans la foulée. Bref, on touche aux tabous nippons, comme le divorce. On touche surtout à la sclérose d’une société qui n’a jamais réellement embrassé la modernité dans la tradition, et le paie actuellement très cher. C’est lent, parfois ennuyeux, mais c’est ça, le vrai Japon : une sorte de mélancolie latente de vivre…

lundi 26 février 2018

dérive nippone

« Oh Lucy! » est le seul film référencé d’Atsuko Hirayanagi. Et il fallait certainement une réalisatrice pour porter ce regard sur trois femmes aimantées par la génétiques malgré elles, avec au centre un homme qui en cache un autre (deux, même). Shinobu Terajima incarne la Japonaise type, triste, dans le carcan des codes sociaux régentés autour d’un travail de bureau classique, pour rejoindre un minuscule appartement encombré. Mais dans les bras impromptus de Josh Hartnett (qu’on ne voit pas assez au ciné), improbable prof d’Anglais aux méthodes spéciales, Setsuko devient Lucy, et Lucy lui plaît bien. Mais ce n’était que sa nièce, la très, très mignonne Shioli Kutsuna, qui lui tendait un piège — une pure ENFP border line, celle-là, attention danger. L’action bascule alors en poursuite de chimère en Californie, et se joue un triangle familial avec la grande soeur (Kaho Minami), à la psychologie radicalement différente (du J vs P), et avec laquelle un abcès n’a toujours pas été crevé depuis très longtemps — un homme, encore. Alors que la solution pouvait se trouver dès le début dans le 2e improbable élève d’anglais (Koji Yakusho), lui aussi transformé à un âge bien mûr. Naïce too meet you. En fond du film, le thème du suicide revient régulièrement, alors qu’on rit bien, parfois gêné par le comportement de ces personnages formatés à la dérive. Je crois qu’Atsuko Hirayanagi est arrivée à croquer le malaise japonais dans toute son ambiguïté, et qu’il faut probablement y être allé pour bien comprendre.

mardi 14 novembre 2017

Hokusai romain

On voit le Museo dell'Ara Pacis quand on traverse le pont en venant depuis la plazza di Spagna vers la place derrière le palais de justice. Manifestement, il recèle beaucoup d’autres choses (on entendait clairement un concert…) que ce que l’on observe directement depuis le pont. Il n’empêche que c’est depuis ce point de vue que l’on a aperçu, avec la souris, la mostra Hokusai. Aller à Rome et voir du Hokusai, c’était tentant. Surtout que c’était franchement vide — mais 11€, quand même, parce qu’à Rome la culture est toujours chère, afin d’assurer certainement que le très nombreux touristes préfèrent rester dehors.

Hé bien elle était fort belle et agréable, cette expo ! Bien agencée, belle scénographie, cartons lisibles, on peut circuler, rien à voir avec Paris. En bonus, la femme du pêcheur — en livre, mais je commence à me demander si elle existe réellement en estampe… Les classiques, de belles vagues, de beau monts Fuji, des cerisiers et des jolis de demoiselles, et puis du Keisai Eisen, son apprenti, mais qui est plus grossier dans les traits. On insiste moins sur sa vie et sa fille, c’est un peu dommage. Mais le contenu est là et sérieux, fort bien agencé. Un grand bain d’ukiyo-e.

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