humani nil a me alienum puto

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mardi 16 décembre 2014

dans la vague

Ce n’est pas la première exposition Hokusai qui ait eu lieu à Paris ces dernières années. Mais la rétrospective du Grand Palais, par l’entrée de côté, attire bien du monde depuis quelques mois, notamment après la période de roulement des oeuvres exposées, pour raison de conservation. Il faut dire que s’il fait noir, froid, et qu’il faut se pencher souvent, les estampes présentées sont dans un tel état exceptionnel pour leur âge plus que bicentenaire, que l’on se plie bien à ces exigences.

L’exposition a un ordre évident : chronologique, suivant les changements de noms et les phases du maître, depuis sa jeunesse d’apprenti jusqu’à ses 89 ans — il avait prévu vivre jusqu’à 110 ans pour achever la totale maîtrise. Un défilé de carpes (« noires comme celles du Japon de la fin du XVIIIème siècle », nous précise une fois le cartouche…), de personnages animés, de dragons, de paysages splendides dont l’inspiration chinoise saute assez souvent aux yeux (les Chinois ne semblent pas très avares sur la paternité de l’oeuvre japonaise, tandis que la leur n’a pas connu le même succès…).

Mon accompagnatrice Hinata-chan me fit la même remarque que la souris : « c’est beau, mais je n’y comprends rien ! » Il est vrai que sans plus connaître précisément de la technique nipponne, mon exposition personnelle quoiqu’indirecte (puisque n’y ayant jamais mis les pieds, à mon grand damn), je n’en ai pas ressenti le manque ; mais pour le total néophyte, qui ne parcourt jamais Guinée ou l’A&V museum, le dépaysement doit être certain… Nombre d’oeuvres y figurent pourtant au catalogue, comme les 36 vues du Mont Fuji (là encore partiellement présentées), dont la fameuse Vague, ici présente en exemplaire unique (j’en ai déjà vu bien plus… Ne serait-ce qu’au British Museum, dernier étage dans le coin).

Dire que certains kakemono, rouleaux dans des états de conservation parfaits, sont issus de collections privées ! Moi aussi, je veux un dragon dans mon salon, pardi. Quel plaisir de voir rassemblés autant de petits livrets de la série Manga ! Voilà un héritage historique décisif. Une très bonne exposition, attirant un monde fou, avec un ensemble d'oeuvres très complet et plus rare d'Hokusai (mais toujours une absence de « la femme du pêcheur »).

vendredi 4 juillet 2014

Takenoko

La princesse Kaguya, ou Kaguya-hime, que l'on a vu ré-interprétée à l'européenne sur musique japonais par Jiri Kylian dans un ballet homonyme (vu trois fois en 2010), est un personnage de la mythologie nipponne qui apparaît particulièrement important. Avec le manga "Le Conte de la princesse Kaguya" de Isao Takahata (co-fondateur de Ghibli prenant aussi sa retraite), on apprend qu'il s'agit en fait du conte du coupeur de bambou (mais parfois aussi "Conte de la princesse Kaguya") du Xème siècle (le plus ancien écrit japonais !). Et si l'on retrouve des motifs communs à l'humanité, le côté résolument animiste est typiquement nippon. Kaguya naît dans une pousse de bambou, envoyée de la Lune, et y retournera avec les siens malgré elle et ses attaches terrestres — impensable en pays chrétien.

Avec 2h17 de dessins extraordinaires, d'une technique au fusain faussement simple qui a coûté une fortune (10 millions de dollars, ai-je entendu, un record), le scénario a été étoffé par rapport au conte original. Kaguya est en effet rendu princesse malgré elle, car sa (deuxième) prime origine campagnarde est celle qui l'a rendu la plus heureuse. Le déchirement est ainsi un thème récurrent, avec celui du destin et de la peur de faire fausse route (avis divergents du coupeur de bambou et de sa femme). Kaguya, surnommé "Takenoko" par ses amis enfants ("pousse de bambou", en raison de sa croissance accélérée), ne prend son nom définitif que très tardivement : cette divergence avec l'original illustre le conflit de personnalité mis au centre de l'œuvre. Une fois qu'elle découvre qui elle est (résolvant le mystère de la chanson innée qu'elle ressasse), il est trop tard — l'ignorance aurait-elle été salvatrice ? Son refus des hommes qui se présentent trahirait-il, outre son désir d'indépendance et son amour de la liberté, son refus du destin ou quelque conscience de son passage éphémère ? La structure narrative est bien différente — jamais en occident n'aurait-on éconduit un prince (qui bien souvent "collecte" sa princesse héroïne pour la sauver). Le conte (moral ?) a ici une issue radicalement différente (et d'interprétation du monde dans sa version pleinement japonaise, dont le manga a escamoté la fin pour raison dramaturgique certainement — le nom du Mont Fuji et sa nature de volcan).

Passionnant visuellement et sur le fond.

jeudi 5 juin 2014

troubles du voisinage

L'île de Giovanni de Mizuho Nishikubo (61 ans, trois animés au cinéma après une carrière la télé, mais aussi aux côtés de Mamoru Oshii, notamment pour Ghost in the shell) est une oeuvre souvent rapprochée du poignant Tombeau des Lucioles, en ce qu'elle raconte aussi l'après seconde guerre mondiale du point de vue japonais, pays défait et déshonoré pour la première fois de son histoire, et comment, avec un potentiel dramatique tout aussi intense. Mais le manga léché (par Nobutaka Ito, Samourai Champloo)prend une direction tout autre, celle de l'espoir. L'espoir que les peuples russes et japonais, après l'adversité, malgré la mort, avec le temps, finissent par s'entendre.

Shikotan fait partie des quatre Îles Kouriles (avec Etorofu, Kunashiri, Habomai) qui sont le plus proche du Japon (île d'Hokkaidô) et qui suite à un flou de traités post-seconde guerre mondiale, ont été rattachés plus ou moins abusivement par la Russie : L'île de Giovanni (c'est-à-dire du jeune héros Jumpei, d'après l'un des romans qui, entre autres, inspire l'animé, Train de nuit dans la voie lactée, inachevé, de Kenji Miyazawa, dont il est mention tout le long du film) conte cette annexion, un peu étrange, où le peuple Anouï devenu japonais au fil des trois siècles précédents, s'est tout à coup fait envahir par une garnison russe, avec leurs familles, qui ont commencé peu à peu à les exproprier, puis à les déporter, avant d'autoriser leur retour au Japon (sauf pour une partie qui a été assignée en Russie), sur Hokkaidô, où ils vivent toujours. Que d'histoires pour quelques cailloux stratégiques, et une poignée d'habitants (environ 1500) spoilés de leurs terres, baladés dans l'absurdité de raisonnements stratégiques et de quête de pouvoir (ces îles permettent l'accès aux russes au Pacifique, et permettent de maintenir une pression militaire sur le Japon, paradoxalement devenu ami des USA dans l'adversité anti-soviétique...).

La petite histoire rejoint la grande dont il n'est fait aucune mention, tellement tout cela dépasse totalement les pauvres habitants ballotés (depuis des siècles, mais pas forcément sans s'en apercevoir autant qu'une déportation...), au gré de considérations étatiques occidentales n'ayant aucun sens pour des pêcheurs qui ne demandait rien à personne, si ce n'est de vivre simplement sur des îles peu accueillantes qu'ils considèrent comme "le meilleur endroit du monde" (étymologie Anouï de "Chikotan"). Mizuho Nishikubo, à travers le personnage de la jeune blonde Tanya, de l'innocence bafouée de ses personnages enfants, qui découvrent un nouveau monde et l'amour, appelle au dialogue des cultures. L'animé est doublé à la fois en japonais et en russe. L'image forte restera, après l'affrontement de chorales dans les deux parties de l'école divisée, les chants repris par l'une et l'autre population enfantine, avant que la décision de la séparation définitive ne soit prise par une instance de pouvoir invisible, à laquelle il faut obéir, et qui cassera tout. Des dizaines d'années plus tard, le retour est toujours difficile, et si l'espoir est mince, le propos est d'y croire encore.

Bel animé, sans concession, fort émotionnellement, pertinent, humain, plein d'espoir malgré tout.

mercredi 2 avril 2014

really?

"Real" promettait. On ne savait pas trop quoi, mais ça promettait. Et puis un film japonais, ça promet toujours, surtout quand le réalisateur est un Kurusawa (Kiyoshi Kurosawa, l'autre il est mort). Adaptation d'un roman de Rokurô Inui, A Perfect Day for Plesiosaur : méfiez-vous des plésiosaures... Ça commençait fort bien, dans cette veine de l'exploration de la psychée d'autrui (intrusion dans l'esprit d'une comateuse), qui recoupe quelques thèmes philosophiques occidentaux (cf les films tels que Existenz, Matrix, Inception...) mais aussi nippons, avec la place prépondérante des yume (rêves). En même temps, avec mon oeil aiguisé, j'ai détecté le premier twist assez longtemps en avance...

Il y a un moment où l'on se demande où l'on va aller. Le problème avec les rêves, c'est que le délire n'est jamais trop loin, ça peut partir dans tous les sens. "Real" a le problème des mangas qui laissent un goût de non-fini. On a trop voulu en faire, et du coup, on n'en a pas fait assez. Pis encore, lorsque le public rit de certaines scènes flirtant avec l'absurde, et que ce n'était point le but recherché, on peut dire que c'est contre-productif. Restent, pour compenser, des acteurs formidablement beau. La souris a bavé sur Takeru Sato, que je lui laisserais volontiers contre la pop-star Haruka Ayase, de ces filles à la beauté infini qui n'ont jamais froid. On touche d'ailleurs là à la plus grosse incohérence du film : même dans le coma, si tu pénètre mon esprit aussi bien gaulée (ou inversement), crois-moi qu'on ne va pas jouer au scrabble...

dimanche 16 février 2014

retour des nippons battants

J'avais vu Kodo en 2009 (déjà !) et en avait gardé un fort bon souvenir. Il n'y avait pas beaucoup de dates possibles cette année, et j'ai bien failli la manquer : ce n'est que le matin même que j'ai pris décision de remplir ce trou de mon agenda, mardi dernier, et une heure avant que j'ai pu avoir la certitude d'y assister. Comme au bon vieux temps de l'arrache.

Il y a des petits tambours, des gros tambours, et de plutôt jeunes japonais tambourineurs pendant deux heures. Chorégraphié, le boom-boom mérite aussi quelques originalités supplémentaires, mais toutes en tradition s'il vous plaît. Comptons : deux femmes parmi les treize musiciens, de la flûte (voire même : de la flûte sans tambour !), du chant, et une apparition de quatre de ces messieurs (par groupe de deux, pour s'attaquer à une maxi-tambour géant, à membrane plastique transparente) en string-couche culotte traditionnel.

Fort bon spectacle, vu depuis le 1er balcon (2e étage donc), où ma casquette posée sur mes jambes vibrait fort bien.

vendredi 31 janvier 2014

maître du kaze

"Le vent se lève" est le dernier Miyazaki. Le der de der, normalement (on nous l'avait pas déjà fait celle-là ?) (En même temps, vu son âge...). Le vent se lève en français dans le texte, s'il vous plaît : la fin de la citation de Valery est "il faut tenter de vivre" (évidemment, le nippon égratigne pas mal le français, autant que l'anglais — "naïssou catchi !" —, moins que l'allemand). Une fois n'est pas coutume, l'œuvre est bibliographique ; et ce n'est plus l'homme-cochon Porco Rosso qui vole (au secours) mais Jiro Horikoshi (1903-1982) qui conçoit des avions. Le jeune Jiro ne peut pas voler, il est myope ; il met donc ses efforts dans l'ingénierie, et comme il est appliqué, combattant et très doué, il arrive à ses fins rapidement, pour intégrer les ateliers de conception Mitsubishi. À l'époque, au Japon, on tracte les avions d'essai à l'aide de bœufs. On va s'inspirer en Allemagne — que l'on n'aime pas beaucoup. On emmerde déjà les voisins chinois et on veut conquérir le monde (tout en durcissant le régime interne), aussi, mais cela le jeune Jiro, même à 35 ans, il ne veut pas trop le voir : ce qui l'intéresse, c'est rattraper le retard technologique et réaliser ses rêves.

Et dans ses rêves, justement, son mentor fantasmé l'ingénieur en aéronautique Caproni lui dit tout cela : la réalisation est ambiguë, la création peut être destructrice, le monde n'est pas manichéen, le danger est là. Jiro est un homme bon ; il épouse Naoki, son amour d'enfance sauvée du tremblement de terre de Tokyo, qu'il a retrouvé par la force du destin, ce même destin qui l'en sépare prématurément, comme la force insurmontable de la condamnation par avance. Comme ce Japon qui se lance à corps perdu dans on ne sait quoi, mais qui court sans doute à son explosion. Jiro réalisera enfin son rêve, ce sera le fameux chasseur Mitsubishi A6M Zero, celui dont à la fin du manga, pudiquement, en voyant les pilotes s'envoler au loin, on l'entend dire qu'ils ne reviendront pas. Celui des dieux du vent, les kami-kaze.

"Kaze tachinu" s'attaque à un tabou nippon de manière finalement bien mélancolique, et sans totalement mettre les mots dessus, invite à une réflexion, de celles où les rêves ne sont peut-être pas si bons, après tout. Une œuvre d'une totale maturité, artistique et intellectuelle.

lundi 6 janvier 2014

variation sur un thème albatorien

"Space Pirate Captain Harlock" (宇宙海賊キャプテンハーロック) signe le retour très tardif et surprenant de celui connu sous le nom de Capitaine Albator en France. C'est un paléo-manga, faut-il se bien se rendre compte : le public devrait avoir entre 35 et 50 ans ! Et pourtant, dans la salle, c'était plutôt jeune : comment expliquer cela ? Toujours est-il qu'Albator a vu son histoire plusieurs fois modifiée à un point qu'elle est devenue depuis longtemps incohérente : la voilà une fois encore totalement remaniée pour coller "au monde actuel". Certes. Cela implique-t-il pourtant de sacrifier la musique sublime de Shunsuke Kikuchi et Seiji Yokoyama pour une espèce de resucée zimmermanienne ? Ce n'est pas le même usage des cuivres...

Si tout le monde s'accorde sur la beauté des graphismes 3D en motion capture — quoique l'on peut se demander pourquoi l'on hypersexualise encore les personnages féminins, Mimmé et Kié n'ayant point besoin de cela pour paraître baisables —, j'ai lu quelques complaintes critiques sur le scénario. Je pense que contrairement à moi, ces plaintifs n'ont pas revu les deux séries animées originales 78 et 84 l'an passé (et leurs doublages suspects...) : la plupart des épisodes ont un scénario d'une minceur impressionnante... (Cela reste moins pire que Goldorak, dont je n'ai pas supporté de revoir plus de quelques épisodes, tellement c'était bête) Le mérite d'Albator réside certainement ailleurs : en fait, c'est poétique.

Pour s'en convaincre, je vous invite à revoir cette scène contre les Sylvrides/Mazones de l'épisode 9, avec Mukashi Mukashi en musique (qui n'est joué qu'à ce moment-là, me semble-t-il). C'est sublime, avec trois bouts de ficelle. Certes Shinji Aramaki a repris bien des thématiques d'Harlock, le jeune "fils adoptif", l'ennemi (héritier Zon), ainsi que les personnages principaux et le vaisseau Arcadia (modifiant l'histoire de Tôshiro pour que les nouveaux venus comprennent pourquoi le capitaine parle à l'ordinateur de bord comme de son ami). Mais il lui manque quelque chose de primordial de Leiji Matsumoto, peut-être le vécu au sortir de la guerre qui avait laissé le Japon exsangue et le ventre creux. Il lui manque une mélancolie chantante. Albator est noirci comme on noircit ces temps-ci tous les anciens héros en voulant leur acheter une psychologie enrichie. Mais cela échoue. Il y a quelque chose d'esthétique qui ne colle pas.

Et lors de la dernière scène, alors que le jeune Yama incarne le renouveau d'Albator jusque dans son apparence (poussant plus loin la filiation que les épisodes précédents, mais comme le capitaine ne s'est pas reproduit avec Esméralda et qu'on ne sait pas trop ce qu'il fabrique avec Miimé...), et qu'il pousse le légendaire "Arcadia, ashin!", on espère le vrai générique, mais non. Et malgré tous les mérites de ce long épisode, on est un peu déçu : si l'on prétend à l'universalité des thèmes inter-générationnel (et Harlock en a déjà traversé une ou deux entièrement, mine de rien), ne fallait-il pas aller jusqu'au bout ? On s'est arrêté en chemin...

lundi 28 octobre 2013

Sonezaki Shinju

Je n'avais jamais assisté à du théâtre de marionnettes japonais. Mais les marionnettes, au Japon, je sais que c'est quelque chose. Au-delà du folklore et de la récupération par les ninjas de mangas, c'est même la raison principale de l'avance technologique du pays sur la robotique — tandis qu'en occident, on ne doit pas donner âme à la machine non humaine, à l'opposé. La marionnette nipponne n'est pas la même que la marionnette de chez nous. Et cela commence par la façon même de l'actionner : dans le théâtre japonais, c'est manuellement et à plusieurs, dans le fameux costume noir intégral, à capuche pointue. Certes la méthode est a priori un peu grossière, mais en réalité, cela permet des actions très fines et des mouvements expressifs étendus. Il n'est pas sûr que le théâtre de la ville, même en étant peu grand, ait été idéal, sachant que chaque figurine dépasse difficilement les cinquante centimètres de haut, et qu'en tout cas les têtes en font une quinzaine. Mieux vaut prévoir des jumelles ; coup de bol, la place était au quatrième rang, soit le deuxième quand on est de côté. Parfait.

Le théâtre de marionnette, c'est aussi une narration chantée. Sur le côté, les chanteurs-parleurs racontent l'histoire de ce couple désespérément amoureux, lui endetté et volé par son ami, elle prostituée, qui vont se suicider par impossibilité de vivre ensemble sur Terre. Là encore, impossible à imaginer ailleurs qu'en Orient — et il paraît que cette histoire a inspiré un peu trop de monde... Mais au Japon comme ailleurs, se tuer prend un temps fou. Sur une trame de Roméo et Juliette aux yeux bridés, il en faut pas se tromper sur le fond de l'affaire. On se tue par honneur et amour, à l'arme blanche, consciemment, parce que la situation est inextricable.

L'affaire dure aussi facilement trois heures. Il faut changer de trinômes de chanteur et musiciens régulièrement. Il faut beaucoup de monde, comme on s'en rend bien compte aux saluts. "Sonezaki Shinjû Tsuketari Kannon meguri" de Chikamatsu Monzaemon est aussi revisité par Hiroshi Sugimoto avec un peu de modernité, juste ce qu'il faut, en rares vidéos projetées. Le bunraku le plus classique évolue ainsi juste ce qu'il faut, pour un plus grand plaisir. Tout le Japon était là, sublime.

jeudi 14 février 2013

rencontre chinoise, ou nipponne

Je pensais que le Châtelet ne donnait que dans le kabuki avec les deux programmes actuellement à l'affiche. Que nenni. N'ayant pu assister au premier spectacle, faute de place disponible et de disponibilité, je m'étais cependant bien résolu à aller voir le second, que j'avais repéré comme se déroulant en Chine, ce qui m'avait surpris, sans m'apercevoir qu'il s'agissait en fait bel et bien d'une oeuvre chinoise ! L'ambiguïté tient à l'affiche : c'est le "Trésor national vivant" du Japon, Tamasaburô Bandô, qui incarne les personnages principaux dans les deux spectacles au programme. Une star japonaise du kabuki dans un "opéra" chinois ! Et en VO ! Incroyable...

Si je pensais que la souris serait assez préparée, depuis le temps que je la travaille au corps à coup de japonaiseries, à entendre du Kabuki japonais, je ne m'attendais pas de fait à tomber sur du chinois, bien plus spécial, car donnant dans les sur-aigus (et les coups de timbales), là où le japonais donne dans les graves (et les percussions de tiges). Le rejet a été total pour sa part. Tandis que de mon côté, quel plaisir ! La délicatesse des harmonies toujours dissonantes, dans des sonorités tellement étrangères (bon, pas tant que ça quand on s'est enfilé des filmographies complètes, qu'on a un peu trainé en Chine, qu'on s'intéresse bien à leur culture depuis longtemps, etc.), en tout cas si différentes de ce que l'Occident a pu produire, ne peut que forcer l'admiration. Si l'on considère que l'on est en 1598 (neuf ans avant l'Orfeo !), que l'oeuvre fait en tout 55 actes, alors que seulement trois ont été retenus pour ces trois heures de spectacle, dont quarante minutes de deux entractes (six tableaux : Promenade – Rêve – Portrait – Mort – Souvenir – Renaissance), voilà de quoi être définitivement épaté.

"Le Pavillon aux pivoines" est du style Kunzu, par le poète Tang Xianzu : particulièrement apprécié des intellectuels, le vocabulaire employé est très savant et recherché (la botanique est au premier plan, la métaphore est de règle), et l'exécution est d'une finesse sans pareille. Le placement du corps, chaque mouvement pesé, réfléchi, le travail permanent sur les longues manches... La voix est parfaitement maîtrisée (il faut en revanche se faire aux tessitures extrêmement aiguës, parfois à la limite du supportable — je m'y suis habitué au bout de quelques minutes, la souris a en revanche vu son état empirer), dans les tonalités employées, dans le vibrato "dissonant", dans les sauts, dans les émotions... On chante, on parle (une espèce de récitatif, quelque part, ou plutôt une déclamation en rythme), on danse, seul ou en groupe, parfois avec des acrobaties à la chinoise époustouflantes, devant des décors simples et épurés (beaucoup de rideaux), dans des costumes formidables de beauté. La technique n'est pas la projection de la voix, et les chanteurs sont clairement sonorisés pour occuper la salle du Châtelet bien trop grande (quoique fort remplie). Peu importe ; la fosse accueille pour sa part un orchestre assez impressionnant, avec des instruments à la taille largement supérieure que ce que l'on voit dans les stations de métro de la ligne 7.

L'histoire commence assez simplement, avec une jeune fille de bonne famille, Du Liniang (Tamasaburo Bando, dans sa spécialité typique de la Chine et du Japon de travesti, à l'âge de 62 ans...), qui rêvasse dans le jardin aux pivoines et autres fleurs et arbres (la botanique et la nature jouent un rôle absolument primordial en tant que thématique permanente — on peut y rapprocher aussi une obsession japonaise !), avec sa suivante (Shen Guo Fang, qui minaude énormément). Intervient le Dieu des rêves (Lü Fu Hai, en costume typique de vieillard malicieux), qui lui fait entrevoir pendant son assoupissement un amour fou, en mêlant ses rêves à ceux du beau bachelier Liu Mengmei (Yu Jiu Lin). Le premier acte est donc assez cul-cul, entre extase devant la nature et ennui profond d'une jeune fille de 16 ans qui n'a pas Facebook, en passant par les thématiques privilégiées de la calligraphie (extrêmement importante dans ces cultures, ce que l'Occident ne comprend pas) et de la piété filiale (toute confucéenne) à l'égard de sa mère (Zhu Hui Ying).

C'est sans compter sur le deuxième acte. Car Du Liniang... meurt en se languissant de désir. La voici, suite à une longue maladie inexpliquée, aux enfers, en plein milieu de l'acte. Et de se dire qu'il pourrait être celui de l'Orfeo, avec son dixième cercle qui rappelle le folklore grec. Le Juge Hu (Tang Rong) doit trancher du sort de la jeune fille d'à peine 16 ans : soumis lui aussi aux lois (intéressant !), il ne peut la garder pour lui, et doit décider si la cause de sa mort est peu conforme aux bonne moeurs (morte de plaisir ?), auquel cas elle devra aller en enfer (le vrai), et non connaître le paradis (ou ce qui en tient lieu pour les Chinois). On objecte alors qu'elle est de fort bonne famille (voilà qui est bien chinois !), et qu'en fait, c'est le Dieu des rêves qui a mis le bazar ; l'enquête montre en effet que la jeune est fille est déjà mariée, mais dans le royaume des ombres ! (C'est une fiction juridique ?) Le juge tranche : la jeune fille n'a rien à faire ici (c'est une nullité ?), elle devra donc rejoindre le royaume des vivants. Mais on ne ressuscite pas très facilement chez les Chinois, et en attendant, elle reste enseveli près du prunier.

C'est donc au troisième acte (plus court, 35 minutes) qu'elle apparaît auprès de son bienaimé (en songe ? Pas très clair), qui lui même était mal en point — ce qui explique qu'il n'avait pu partir à sa recherche avant, la laissant se languir jusqu'à la mort, d'autant qu'il n'était pas si sûr qu'elle existât vraiment, jusqu'à tomber sur le rouleau qu'elle avait dessiné et calligraphié, en répondant à sa requête de poème durant le songe (encore à mi chemin entre la Chine et le Japon : on trouve tellement de point de ressemblance à quelques variations près, qu'il n'est pas très étonnant qu'ils se détestent autant — identité/altérité !). Évidemment, tout se termine pour le mieux, après excavation. Surprenant !

Alors que l'opéra a réussi à se former en occident en détachant l'art lyrique du religieux, le chinois n'a pas ce problème de verrouillage. Sa morale tourne essentiellement autour de la piété, de l'engagement, de la dévotion, de la mesure, de l'ordre. Mais la grande prêtresse-guérisseuse appelée au secours (sans trop d'effet, puisqu'elle n'arrive que post-mortem), nous parle en s'introduisant lors d'un assez long monologue, de ses problèmes vaginaux ("lac asséché") qui l'ont amené à abandonner son mariage, dans sa jeunesse, pour entrer en religion et y mener une carrière réussie ; tandis que d'autre allusions encore sont assez clairement sexuelles, par métaphore. Tout cela donne un goût sacrément inédit, qui dépayse un bon coup. Donné pour la première fois en Europe, alors que les Chinois montaient du Turandot géant en pleine Cité interdite en 2008 (l'année même où le Japonais Tamasaburô Bandô a remonté cette oeuvre en Chine — intéressant transfert !), c'est aussi un rappel aux Occidentaux ethnocentristes que nous sommes qu'il existe d'autres manières de faire et de voir les choses. De celles qui, en l'occurrence, forment les sous-bassement d'une culture partagée par le sixième de l'humanité, qui avale et la malaxe à présent notre culture sans oublier a priori la leur (quoique le Kunzu a été supplanté au XIXème par l'opéra de Pékin, sans vraiment être dépassé en terme de raffinement et de sophistication).

Et ils ont bien raison : quel bonheur !

samedi 8 septembre 2012

louveteau deviendra grand

Les japonais sont décidément très forts : avec quelques mêmes thèmes qui se recoupent (jeunesse, le temps, la nature, le combat, l'entrainement, les poupées et robots, la mort), ils arrivent toujours à nous surprendre avec des oeuvres originales, fortes, poétiques, métaphoriques. C'est bien le cas de "Les Enfants Loups, Ame & Yuki", distribué de manière absolument scandaleuse dans la capitale, obligeant à s'entasser en salle 4 de l'UGC des Halles pour la première séance VO de la journée, à 20h25. Pourtant l'animé dure presque deux heures, et récolte des critiques unanimement dithyrambiques — tandis qu'une bonne promotion est assurée dans le métro parisien. Je ne comprends pas.

Mamoru Hosoda avait déjà réalisé le superbe "la traversée du temps", l'un de mes animés préférés (que j'ai revu un nombre incalculable de fois, pour le montrer à un nombre incalculable de personnes). Il revient avec cette histoire écologique et énigmatique d'une jeune fille rencontrant un homme pouvant se transformer en loup ; pas de quoi surprendre un japonais, il aurait pu se transformer en fille ou en panda, après tout. Mais le loup est intéressant, de par sa connotation a priori négative. Et puis faire pousser des oreilles et un museau aux personnages est aussi une spécialité japonaise (même si c'est plutôt pour transformer en chat, habituellement).

La technique est connue : l'animal anthropomorphique comme distanciation nécessaire à la critique sociale (on a La Fontaine, chez nous, pour ça), et en même temps la "part animale" de chaque être (dualité naturelle). Procédé schizophrénique pour un choix du moi identitaire : le papa disparu, la maman élève seule ses deux bambins pour leur laisser le choix décisif, celui de leur vie, de qui ils voudront être. Humain ou loup ?

C'est là où le film est très malin : le frère et la soeur, Ame et Yuki, le premier plus jeune que la seconde d'un an à peine, vont grandir à l'opposé de ce qu'ils étaient petits, justement parce qu'ils étaient cela. Appel de la forêt, ou relations sociales (et découverte de l'amour) ? Une bien belle fable. Avec ces pointes d'humour et cette sorte de résilience toute japonaise. La rudesse et la solidarité campagnarde, aussi, opposée à un certain mode de vie citadin égoïste (une autre rudesse). Épreuves à surmonter. Poésie et réflexion pouvant s'adresser à toute sorte de public, dans une universalité finalement incongrue pour ce qui est avant tout une oeuvre japonaise où des personnages peuvent se transformer instantanément (mieux que Manimal ! — Remember...) en loup — mais quand on y pense, c'est assez commun de beaucoup de civilisations, sinon toutes.

Encore une réussite nipponne !

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