humani nil a me alienum puto

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mardi 1 décembre 2015

708ème semaine

Pendant que l’Assemblée vote des pleins pouvoirs (pas encore tout à fait, mais ça ne saurait trop tarder), et que l’on interdit à tout va les rassemblements, une armée de l’ombre du bon goût et de l’élégance a tout de même pu se rassembler dans les salons Guerlain des Champs Élysées, pour une soirée d’exception marquant la parution d’un épître de l’homme distingué, LE livre d’Hugo et d’Andy (toujours à la photo !).

L’ampleur du phénomène Parisian Gentleman (qui est donc aussi le titre de l’ouvrage, en toute logique) est absolument extraordinaire. Autour d’un blog se retrouvent tous les égarés esseulés du bon goût dit “à la française”, dénaturé à l’extrême par la médiocrité du monde contemporain et du costume trop grand, thermocollé, mal taillé qui hante la Défense. La résistance est en marche et recrute à tour de bras. Bientôt, nos représenterons 0,02% de la population parisienne. Tremblez pauvres inélégants !

Voici donc que les costumes les plus raffinés, travaillés, originaux (Ô une chemise à boutons de manchettes recto-verso chez Hugo ! Un pantalon retroussé avec bouton de manchette, un gilet de travers, des manches de veste retroussées et boutonnées sur un couple de barbus de Côte d’Ivoire ! Du tweed et du tartan ! Du velours dans le revers intérieur de la veste de votre serviteur ! Un qui a cousu son pantalon avec pattes de serrage sous forme de ceinture incorporée. Andy en tailcoat d’époque aux fabuleuses manches cousues bouffantes. J’en passe). Le sur-mesure fait place à toutes les extravagances du bon goût. Ici, tout est unique : le costume comme celui à l’intérieur.

Les piles de livres disparaissent aussi vite que le foie gras. Et puis il y a quelques filles, aussi, et comme c’est la soirée, elles sont souvent à tomber à la renverse — comme cette journaliste-photographe et sa belle robe “LOVE” prémonitoire, une rousse habituée du premier cercle, une demoiselle à nez qui furète, etc. C’est une bulle spacio-temporelle où l’on peut converser avec le plus divers des personnages, du tailleur à l’héritier en passant par le représentant du commerce de passage. Et où avoir un blog est encore vu comme merveilleux — bonjour à tous !

lundi 16 mars 2015

671ème semaine

« Imposteurs de la complexité ». Après avoir été applaudi, Jean-Marc Daniel rajouta une couche qui courrouça quelques peu le public d’avocats. Eux, les fervents défenseurs de la veuve et l’orphelin, la main sur le Code et gardiens du Temple de la Loi, de la Justice, de la Civilisation ? Eux qui portent haut le verbe, forts d’une expertise difficilement acquise, d’une position sociale enviée, quoique toujours menacée ? Impossible, inacceptable !

Voilà ce qui en coûte de vouloir sortir de sa confortable bulle. Aux États généraux du droit des affaires, on s’est félicité du changement de nom « entreprises » (jusqu’à la quatrième édition) par « affaires » (cette cinquième). Pourtant, c’était déjà le révélateur. Croisant au buffet les rares qui ne sont pas du sérail — une juriste d’entreprise conspuée d’une grande boîte, le gestionnaire de la holding de Nature et Découverte (qui a accueilli Laurent Grand-Guillaume, étrangement aussi absent de cette journée que Thierry Mandon, les simplificateurs dont on ne manque pas de souligner que souvent, ces bons sentiments mènent à encore plus de complexité), consommateur de droit, et deux startupers échappés d’études juridiques —, le constat est sans appel : mais les avocats se rendent-ils compte qu’ils vivent sur une autre planète, tout en clamant défendre la nôtre ? On pourrait y ajouter les professeurs de droit, très chers…

Oui, j’aime toujours cet étrange milieu, de gens qui aiment le beau et le bon, deux distinctions fondamentales qui les éloignent définitivement des ingénieurs grossiers. Mais dans les hôtels particuliers et grands immeubles haussmanniens, rivalisant sur l’épaisseur du tapis facturé à des tarifs indécents, nos vaillants chevaliers usent et abusent surtout d’une position de sachant contre les non-sachants, pris dans une machine bureaucratique administrative qui bat sur tous les plans la Rome antique au plus haut de sa décadence pré-écroulement. Pétris de contradictions, comme nous tous, ils subissent eux aussi la pression des règlementations, directement ou indirectement à travers des clients de plus en plus complexes à conseiller correctement — car le chaos et l'entropie mènent à l'incertitude, à l'imprédictibilité la plus totale. Mais à l’inverse de toute autre profession, il suffit de regarder qui possède les clés du pouvoir pour résoudre la seule question qui vaille (et qui donc est refoulée) : à qui profite le crime ?

La sailli provocatrice de l’économiste, qui ne peut être penseur par définition, fut l’un des rares semblants de réflexions idéologiques de la journée. Les juristes français sont toujours coincés entre leur rôle qu’ils ne peuvent définir faute de miroir pour se penser, et leur travail quotidien bassement technique. De ce point de vue, la journée fut pleinement remplie. Mais il y a un storify pour cela…

mardi 26 novembre 2013

cru 2013 de la danse

C'était un peu tristoune, cette année, la remise des prix AROP de la danse. Amandine Albisson, discours sage, Pierre-Arthur Raveau, idem. Promotion pour ces deux-là au terme du concours, le public aropeux avait bien senti la chose. On évite toujours les sujets sensibles, comme de savoir s'il faut compter Mathiiiilde parmi les primés devenus étoiles ; Bribri nous fait un de ces discours WTF dont elle a le secret, et qui me manqueront beaucoup, parce qu'au moins, ça sort des sentiers battus, c'est franc du collier, et ça ne manque jamais d'humour. Mais bon, c'est vite expédié, on ne fait pas de blagounette sur les chèques distribués, le buffet est réduit au strict minimum de crise, et on se fait rapidement mettre dehors alors que le public et les grands pontes avaient rapidement disparus.

Non, vraiment, heureusement qu'il y avait B#4 cette année (et quelques nouveaux ninjas, certes, et B#5 aussi, et toujours le petit rat, la souris, la clique des balletomanes, mais B#4, quoi), pour donner du relief à tout ça. OK, ça fait toujours plaisir, mais c'est-plus-que-c'était.

samedi 28 septembre 2013

495ème semaine

Semaine geek ! RMS samedi, kernel recipes mardi et mercredi. La souris découvre les libristes. Puis le gratin du développeur noyau dans l'hexagone. Je revois les vieux amis. Et rencontre enfin ceux qui gravitent sur les mêmes plans que moi, mais avec qui il est difficile de se synchroniser. Ça fait réunion de famille étendue, à la Cité des sciences, autour des cassolettes et de bon pain. Une bonne partie se retrouvera bientôt à Edimbourg pour la grand messe européenne. Une espèce de micro-monde où l'on se dit qu'il serait dur de se reproduire, avec deux femmes sur la centaine de personnes qui ont au final assisté à l'évènement (il y en avait un peu plus samedi). Pour ne pas choquer le gender, le barbu possède souvent des cheveux longs (en option : les cheveux sans la barbe, qui reste interne et non exprimée physiquement).

jeudi 19 septembre 2013

les raisins de la luxure

Je dois à Chaumet d'avoir été invité aux vendanges de l'avenue Montaigne, cette année. Il faut dire qu'avec le turn over de ST Dupont, ça devient dur d'être dans des petits papiers de vendeurs. Assisté de mon petit rat, nous allâmes donc tester petits fours et champagnes (et jus de fruits pour ma part) des différentes boutiques, tout en essayant de ne pas enfiche partout sur des vêtements aussi beaux que chers. Mission peu facile chez Elie Saab, qui recèle de pures merveilles, pourvu qu'on puisse mettre plus de 2500€ dans une robe (d'un autre côté, à ce prix, vous avez le haut et le bas : ça reste moins cher que du sur-mesure masculin, donc) ; avec de délicieux petits-fours Dalloyau, autant dire qu'on est passé près du drame.

D'autres boutiques furent moins accueillantes, rivées à leurs listes d'invités de LEURS boutiques. Ce qui évidemment finit par bloquer les passages d'une boutique à l'autre, et sur-peuple les quelques boutiques qui ont joué le jeu — chez Marni, on fut extrêmement bien accueilli, ce fut fort bon, mais la fringue n'était pas extraordinaire malheureusement. D'autres boutiques étant de fait assez vides ont tout de même transigé : ainsi de Versace et sa nouvelle adresse, où l'on a pu longuement s'entretenir sur les stratégies familiales et les petites tailles — mais pas grand chose d'excitants (voire de pas moche, voire de pas excessivement cher sans trop de raison), si ce n'est un sublime manteau à coupe en biais, mais dont le lainage est assez lourd. Après avoir fait un tour chez nos hôtes sympathiques, tour rapide étant donné qu'il n'y avait pas grand chose à se mettre sous la dent (la montre que je convoite était d'ailleurs à l'extérieur...), nous fîmes une halte chez Smalto, qui filtrait aussi, mais nous a trouvé présentables.

Le DG de la maison a totalement flashé sur le petit rat. Quelque chose d'extraordinaire. Ils sont assez barrés, dans cette boutique, totalement exubérants — surtout lorsque MC Solaar débarque dans le salon de grande mesure à l'étage. Mais la réception fut excellente, en plus de ce délicieux aspect "carnaval des animaux", au pays des riches, où le dérèglement des valeurs standard ne peut qu'amuser les bobos gauchistes qui retournent dans leurs trente mètres carrés avant minuit. Philippe Bilger, qui passait par là en se rendant à RTL, et que l'on a malheureusement raté, fut pour sa part, sur Twitter, fort interloqué que ce genre d'évènement puisse exister — et on ne pourrait le taxer de communisme. Pourtant, qu'est-ce que c'est bon, les vendanges de Montaigne !

vendredi 26 avril 2013

l'âme du chef

Philippe Jordan est plus qu'un chef : c'est un manager. L'entendre traditionnellement chaque année lors d'une rencontre AROP est toujours un moment enrichissant. D'abord, c'est un musicien, et en cela à la fois un artiste et un technicien. Ayant toujours fui le wagnérisme, il a depuis franchi le pas de Bayreuth (pourtant proche de sa Suisse d'origine), en plusieurs étapes d'approche. Il nous explique comment on y joue fort et caricaturale dans la fosse, avec un décalage de quelques millisecondes : le son est d'abord très amorti, puis rebondit, devient moelleux, se mélange aux voix décalées (attention à la position du chanteur, s'il est au devant de la scène ou à l'arrière !), et le tout est enfin renvoyé vers le public. Cette salle est un vrai casse-tête : le chef ne doit pas se fier à ce qu'il entend, ni à ce qu'il a déjà dirigé ailleurs. Mais en vrai, chaque salle est différente (c'est simplement que celle de Bayreuth, avec sa fosse sous la scène, l'est encore plus) ; à Bastille, la fosse est profonde et butte sur un mur métallique affreux ; à Garnier, la moquette tue le son (d'ailleurs au TCE ou à Vienne, on a dépensé des fortunes pour arracher cette mauvaise idées des années 60-70).

Voilà pourquoi il fallait une conque. Elle a coûté un bras, on ne peut la fabriquer qu'en Italie — enfin, c'est eux qui ont la meilleure, elle est même démontable et remontable en quelques heures, et on pourrait potentiellement la transporter à Garnier. Le son va être bien meilleur, projeté vers le public, mais aussi bien mélanger au sein de l'orchestre qui va enfin pouvoir s'entendre jouer sans avoir à forcer le trait : cela va permettre d'être plus subtil, plus précis, d'éviter les décalages autant que les forçages. On pourra faire encore plus de concerts et plus facilement. On verra cela d'ici un mois (je n'y serai pas, d'ailleurs : partiels — mais je serai au requiem de Verdi).

Et puis on en arrive à une série de questions (et de questionnaire sur des citations de chefs) afférentes au métier de direction. Philippe Jordan est extrêmement apprécié des musiciens ; déjà, parce que lui-même apprécie leur engagement, leur passion, leur désir d'amélioration continue (et de satisfaction jamais acquise). Ensuite, il a ses méthodes ; par exemple, on doit expliquer ce qui ne va pas en moins de huit secondes, car au-delà plus personne n'écoute : il faut donc être clair et efficace. Mais surtout, il faut faire confiance aux artistes que ce sont les musiciens : ne pas leur imposer telle ou telle interprétation ou manière de jouer, ce sont eux les experts, on indique, on persuade, mais on fait confiance. D'ailleurs, sa devise est celle d'un autre chef (dont j'ai décidément eu du mal à retenir le nom) : "Führen, formen, geschehen lassen". Diriger, former, laisser faire/aller. Dans l'ordre de difficulté...

Une vraie leçon de management, totalement intuitive !

samedi 13 avril 2013

méchants nazis

"Au nom de la race et de la science" était le film en avant-première diffusé à l'école militaire, devant le champ de mars. Entrée gratuite sur inscription libre, mais il faut être sur la liste, prouver son identité, puis traverser l'immense zone qui sert à faire tourner à rond des chevaux d'officiers en plein centre-ville à 15.000€ le m², zone par ailleurs fort boueuse en temps de pluie. C'est avec surprise qu'on arrive enfin à un bel amphithéâtre, où est installé l'écran. Les officiers arrivent pour camper sur les places réservées ; petits discours habituels, et déjà la dimension morale qui arrive : nous sommes tous frères, et à la maison de prod, il n'y a pas de directeur (quelque chose comme un responsable délégué désigné, on voit le délire).

Ce reportage retrace un aspect-méconnu de l'histoire (avec un petit "h"), au sein de la grande Histoire, celle de la guerre 39-45, dont décidément on n'a pas fini d'en explorer les détails, pour n'en tirer rien de bien exploitable. Au sein de l'université de médecine de Strasbourg, il y a une rumeur, selon laquelle on dissèque des cadavres juifs. On commence par cette rumeur (belle mise en scène en trois dimensions, il faut faire du beau !), qui s'avère en réalité seulement fondée sur des faits largement révolus... et qui étaient connus à l'époque, apprendra-t-on finalement à la fin du reportage, avant d'en conclure sur l'habituel "n'oublions jamais, on a mis une plaque" — qui précise d'ailleurs que les vrais universitaires strasbourgeois s'étaient fait délocalisés et remplacés par des nazis, histoire de ne pas les mélanger à tout cela, ce qui était la raison de leur frilosité sur ces évènements, avant le reportage.

En résumé : 86 juifs ont été sélectionnés dans le camp de concentration local (Natzweiler-Struthof, passablement oublié et pourtant en territoire français), remplumés, gazés assez artisanalement (au Zyklon B, mais dans une chambre de 3 x 3 X 2 m, en lots), puis promis au formol, dans le cadre d'un projet digne d'un musée de sciences naturelles, puisque le professeur en médecine local de l'Institut d’anatomie (j'ai déjà oublié son nom...), nazi assez typique pour ne pas dire stéréotypé (ancien grand blessé de la guerre de 14, personnage rude et antipathique, travailleur, revanchard, manipulateur, peut-être un brin mégalo), avait vendu à Himmler l'idée de garder une trace de la race juive en cours d'extermination.

L'approche est donc scientifique. Pardon : "pseudo-scientifique", nous répèteront les différents intervenants. Car outre le fait de rapporter un fait assez négligeable vu l'ampleur des crimes nazis (ou est-ce le fait d'avoir voulu faire disparaître les corps concernés en les mutilant et coupant en tranches qui doit être plus choquant que la moyenne, justifiant le qualificatif de "l’un des projets les plus inconcevables" ?), le reportage a un très fort relent de moraline qui fait parfois bien peur. D'une manière générale, on reste sur le désormais fortement ancré "devoir de mémoire" et sur les qualificatifs de "crime", "barbare", etc. Tout est de la faute de quatre ou cinq hommes, au final, que l'on aura pris soin de qualifier de médiocres et autoritaires ; d'ailleurs, mis à part un qui s'en est sorti avec une peine assez rapidement expurgée, ceux qui ne se sont pas suicidés auront été vertueusement pendus par les alliés, après leur jugement (une manière civilisée de tuer les gens, prenons-en de la graine). Pire que cela, une intervention pour porter au pinacle ces "atrocités" : le régime nazi, nous dit-on, fondé sur son fanatisme de race supérieure, est un instrument de mort fondamentalement mauvais ; ce n'est pas le cas d'autres régimes totalitaires. J'entends : tuer des gens par eugénisme, c'est le mal absolu ; mais tuer le même nombre de gens (quelques millions) au nom de l'égalité, là ça se discute (à la Rousseau : je vais te libérer malgré toi, qui à t'envoyer dans le goulag). C'est pas gagné...

Le problème du régime nazi, c'est que c'est l'arbre idéal pour cacher la forêt : ils ont tout du méchant idéal pour ne pas voir que sans administration, on n'aurait jamais pu monter un camp (invention anglaise, rappelons-le), gérer 86 personnes quelques mois, puis en expédier les cadavres, et les stocker dans du formol plusieurs années. C'est inouï de vouloir faire croire que ceci est l'oeuvre d'assassins (de serial killers, dirait-on à présent), isolés, seuls responsables ! Par la petite histoire (que l'on voudrait encore étoffer : il faudrait, nous a-t-on dit avant la projection, faire un film sur chacune des 86 personnes), on masque non seulement la grande, mais surtout la véritable réflexion sur l'humain, qui tombant de son piédestal des Lumières, se rend compte qu'Homo homini lupus est (après 2200 ans d'hésitations à ce sujet), et influence l'école de Francfort tout autant qu'un Zygmunt Bauman qui montre que le régime nazi s'inscrit parfaitement dans le monde moderne.

Faire de la dissection de cadavres juifs ("générés" pour l'occasion, avec l'aide de quelques circulaires) serait donc de l'anti-science à dénoncer, puisque s'en servant de prétexte (horreur !), mais balancer une deuxième bombe atomique aux fin de tests en grillant quelques dizaines de milliers de personnes, ça c'est de la vraie science. Tant qu'on restera sur des dogmes pareils, je ne vois pas très bien quels "enseignements" on pourra tirer. En attendant, l'idée implicite est que le génocide a été inventé par les nazis (le mot n'existait pas avant, nous dit-on), alors même que les Anglais et avant eux les Espagnols avaient des idées assez artisanales pour zigouiller des peuples entiers (non européens, certes : ils ne nous ressemblaient pas tout à fait). Ce qu'il faut voir, c'est qu'avec les nazis, on industrialise le processus, selon des méthodes managériales naissantes, selon une administration enfin rodée, signe de la toute-puissance de l'État technicien, organisateur, procédurier, légal. Ce qui est intéressant de penser, ce n'est pas seulement le classique "mais pourquoi est-ce que les juifs ne se sont pas rebellés ?" — ce que se demandaient mes compagnons avant projection, et qui ont tout aussi ressenti le malaise idéologique du film qui refoule bien des aspects trop proches de nous —, alors même que les techniques sont connues (division, peur continue, violences extrêmes, espoir de fin non tragique, etc.), mais plutôt : "comment des personnes lambdas peuvent tout à coup se mettre au service d'une telle folie ?".

Cela nous entraînerait sur deux aspects : d'une part, considérer la raison en tant que telle, et s'apercevoir qu'elle se forge dans le creuset de la déraison (terme legendrien) ; d'autre part, se pencher sur l'organisation administrative et la segmentation des tâches qui dans notre monde moderne permet d'avoir une machine de guerre étatique (un Léviathan, dirait l'autre) capable de tout faire dès lors qu'on sait la manier. Très concrètement, je pense clairement qu'aujourd'hui même, on pourrait toujours facilement mettre en place une infrastructure et une gestion de transport pour exterminer une partie de la population, sans qu'aucun des acteurs ne se sente trop responsable (voire même pas du tout). Cette horrible vérité-là est refoulée, pour laisser place, au lieu même militaire où l'on apprend à tuer pour le bien, à une indignation mesurée sur commande, entre deux petits fours de fort bonne qualité.

jeudi 14 mars 2013

romans pour jeunes filles

Depuis que je live-tweete les conférences de la NYU, je ne fais plus trop de billets dessus. Mais le peuple a réclamé un vrai compte-rendu pour y voir plus clair, et l'on ne peut rien refuser au peuple... La séquence de vendredi dernier s'inscrit dans le cadre d'un nouveau cycle, plus axé sur le genre — la grande mode actuelle, et à vrai dire je préférais le précédent sur l'histoire des sexualités. Et justement l'intervenante Daniela Di Cecco venait de Caroline du Sud, mais n'en parlait pas mois un parfait français. Sa conférence : "de la Brigitte de Berthe Bernage à la Bridget (Jones) d'Helen Fielding : l'évolution du roman pour jeunes filles".

Il y a toujours quelque chose de gênant dans ces études très fouillées sur des sujets très précis : on soupçonne que le champ est rétréci, on ne sait pas jusqu'à quel point, et on ne l'avouera que fort tard. En l'occurrence, allons savoir si la série des Brigitte fut réellement le premier véritable roman pour jeune fille en soi ; toujours est-il que seule les écrivains femme étaient considérées, et que la littérature à destination exclusive des jeunes filles ou des femmes, ou à propos d'elles (et de ce qui leur conviendrait) d'une manière plus large (je pense à Fénelon et son Traité de l'éducation des filles, et pourquoi pas à la Princesse de Clèves et autres), n'a pas été évoquée.

En tout cas, le début de la conférence nous rappelle que la littérature pour jeunes filles n'a pas bonne presse, que ce soit pour les qualités narratives intrinsèques ou pour ce que cela raconte d'inintéressant. Toujours est-il que le personnage de Brigitte et l'oeuvre de Berthe Bernage sont spécifiquement destinées aux jeunes filles, sur un mode très moral d'apprentissage. Et en soit, cela est certainement, au début du XXème siècle, le premier exemple du genre.

La salle a très bien fait ses devoirs : l'organisatrice a réussi à nous trouver un des premiers Bernage aux puces, qu'elle fait circuler dans la salle ; une habituée fait aussi circuler deux exemplaire des veillées de chaumières, magazine à forte tendance tradi-catho dans lequel Bernage a pas mal écrit, et qui continue toujours de nos jours le culte de la Brigitte. Un petit mot sur l'assistance par ailleurs : QUE des femmes (une vingtaine), à l'exception de votre serviteur. Le cheveux y est aussi court, d'une manière générale, que ce que l'on nous décrit de la jeune fille moderne des années 1920, la garçonne (pour confirmer le cliché jusqu'au bout, devant moi, un couple militant de lesbiennes).

Dans les années 1920, la modernité est donc anti-traditionnelle : le tir est rectifié avec la littérature de Brigitte, dès la fin de ces années, pour une longue série de romans où l'héroïne se veut moderne dans ses actes, mais en réalité surtout traditionnelle dans ses pensées, sa vie, ses amours, ses émotions. Succès fou, Brigitte devient un modèle dans ces années d'après guerre, où pour des filles d'à peine 12 ans, le problème est déjà de trouver un homme avec qui se marier... La "littérature de mariées" paraît d'ailleurs à la bibliothèque rouge et or, la cible étant claire.

On aborde alors en parenthèse le problème du ciblage de public (et de sa difficulté). Par exemple, "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan, en 1954, a fait scandale ; aux USA, le célébrissime "Heartcatcher" a en réalité été poussé vers le public adolescent par l'éditeur (ce n'était pas un souhait de l'auteur). Plus tard, on parlera de "Jeux interdits", qui n'était pas à destination des enfants, tout comme Jules Verne d'ailleurs. La question peut se poser pour Harry Potter, à l'inverse, qui a été beaucoup lu par des adultes. On évoque aussi "Twiligth", manifestement apprécié seulement des jeunes filles — et dont le discours est très moralement conservateur. D'ailleurs, on fait remarquer que de nos jours les héroïnes ont tjs 14 ans.

Des modèles de littérature se détachent, et l'on voit ainsi souvent un père absent, tandis que beaucoup repose sur la mère. On se rend compte aussi qu'il y a très peu ou pas du tout de première fois ds la litt française (plus tout à fait vrai maintenant), alors même que l'on pourrait se dire, dans des romans d'apprentissage, que c'est là un sujet qui taraude bien la jeune fille.

Bridget Jones donne alors une nouvelle impulsion : c'est un journal de jeune fille qui lutte un peu, revêche,  avec beaucoup d'humour, empreint de culture populaire. C'est la fille gaffeuse et attachante qui fait rire, en survivant au quotidien (de l'apprentissage). Toute une nouvelle littérature se calque sur ce modèle, souvent en reprenant le principe du journal intime. L'ancien modèle de la jeune fille devenant directement la mariée et la mère est abandonné au profit de la modernité de la jeune fille paumée qui se cherche — ne me demandez pas où est le progrès dans cela. D'ailleurs, on a pu voir que cette évolution a commencé à partir des années 1960 (ah l'émancipation !?) ; avant, les livres d'apprentissage ne concernaient que les garçons, dont on avait inventé le concept d'adolescence (étape de crise), et ce depuis Werther.

Des extraits emblématiques nous sont lus. Le glissement est certain, et accoler le policer "veillées des chaumières" (dernier numéro du mois dernier, avec l'affreux chat au milieu des roses, kitsch-land), tout droit venu du passé, aux interrogations ultra-modernes d'une jeune fille sur les strings de sa mère dans son journal intime fait, jaillir un décalage impressionnant. La conférence se termine par une petite discussion sur le sujet. On fouille un peu, avec un pinceau, pour dégager des choses.

vendredi 30 novembre 2012

danse primée

Les prix de la danse 2012 de l'AROP étaient vendredi dernier : on y est venu pour les petits fours, pour les pote(sse)s balletomanes, pour le décorum, pour la pipolisation, pour mater des danseuses qui trainent, pour les discours (no comment — pour l'instant ! ;)  ) et puis... pour les gagnants. Non parce que vraiment, y a-t-il eu du suspense ? Chez les hommes, François Alu nous a fracturé la rétine depuis le concours de l'année dernière ; chez les femmes, tout le monde ne jure que par Charlotte Ranson (moi le premier — ou le deuxième après Aymeric). Aucune surprise pour la clairvoyance aropienne, qui a su décorer Fanny Fiat et Mathilde Froustey, plus tard sacrifiées par l'opéra (ce qui a donné lieu à une belle expression euphémistique pour ne pas aborder frontalement le sujet, dans le discours du président). D'ailleurs, ça relève même de la précognition quand on sait qu'Émilie Cozette a été décorée.

Jean-Louis Beffa nous irradie toujours de sa bonhommie et de son sourire. Mais on sent les dizaines d'années d'expérience française à éviter tout sujet facheux. Le discours tombe rapidement dans de la biographie name-dropping sans saveur caractéristique de nos tropiques, où l'on ne peut s'amuser que de la pronociation atroce (non, pire encore) de "In the middle, somewhat elevated" (cette génération de l'arrière-garde où l'on pouvait se permettre de ne parler que la seule et unique langue nationale, là où il faut être à présent trilingue pour vendre des billets de train payé au SMIC, me fascine — et révèle l'état déplorable dans lequel cette génération ne pouvait que laisser le monde, IMHO).

Bribri est toujours aussi fraiche et délirante (dira-t-on). La franchise désarmante qui laisse assez souvent interloqué. Elle laisse assez rapidement le micro à la première lauréate, Charlotte : et là, c'est passablement catastrophique. Elle est mignonne et extrêmement sympathique, la Charlotte, mais à son âge, ne pas savoir construire un discours autrement que par des accès d'émotion ("c'est confession intime ?!", s'est-on demandé) laisse bien songeur quant à une maturité que les danseurs de l'ONP semble décidément ne pas avoir (le contre-effet de la secte). Même le tout vert Alu (tellement vert qu'il a été doublement primé), qui a tenté un mélange de modestie et de pirouette (Bribri le trouve brillant, mais peut-être pas assez artistiquement impliqué, ou du moins pas au fond de son immense potentiel "trop facile" ? — Difficile à exprimer correctement, même pour moi), qui n'était pas totalement réussi, faute à sa jeunesse, déméritait beaucoup moins. Mais bon, Charlotte est a-do-ra-ble — et après tout, c'est tout ce qui compte (très joli autographe).

Bref, le discours, en France, ça reste toujours la catastrophe. Que l'esprit de Jean-Louis Debré arrive un jour à éclairer les esprits — ou à défaut, faire des stages aux USA ? Allez, après cette séquence émotion, retour aux fondamentaux : la princesse, le petit rat et les petits fours. Peu nombreux, ces petits fours : est-ce la crise ? J'ai remarqué partout, ces temps-ci, une réduction de la free food ; c'est inquiétant. Avec Hugo, on arpente la foule. Je touche un mot à Bernie sur la guéguerre minable franco-française entre fac et Science Po ; je qualifie le président de colbertiste, et il me corrige (me laissant pantois) : "Saint-simonien !" (ce sera le thème du billet hebdo...). Je demande au dirlo J-Y comment le fameux chèque (de 5000€) est fiscalisé : mystère (en fait, mon Lefebvre fiscal indique que pour un prix artistique reconnu âgé de plus de 3 ans, il n'y a pas de TVA et aucune charge pour le primé — paradis fiscal !).

Je trouve des vieux (anciens jeunes) amis, je pallie l'absence de souris (qui y a vraiment cru quand on lui a dit qu'elle ne pourrait pas rentrer sans carton — c'est moche), et finalement, on se fait mettre dehors.La délégation balletomane se met en route pour une deuxième partie de soirée arrosée — et si vous aimez le petit rat, faites-la boire. Je pars retrouver mon rongeur à domicile.

vendredi 23 novembre 2012

jeunes lyriques sous-traités

Jeudi de la semaine dernière, c'était la classique remise des prix lyriques de l'AROP (celle avec le discours convenu du bon Président, et la blague sur le chèque). À Garnier, cette fois : plus de monde, et surtout plus de bordel (ouverture à l'arrache un peu au dernier moment, embouteillage dans le hall puis devant la salle, enfer et damnation...).

Ce qu'il y a de bien avec le grand retard dans les comptes-rendus, c'est que l'on peut sous-traiter : la souris et JoPrincesse. Juste pour mémoire : Andriy Gnatiuk et Olga Seliverstova (même si elle devrait baisser d'un ton et ne pas risquer de crier). Les deux gagnants sont Ilona Krzywicka (qui chante très net, ce qui est plutôt rare malheureusement dans cette promo de l'atelier lyrique) et Damien Pass, qui n'était pas là (c'est bête — discours papier lu par le dirlo de l'atelier et horriblement conventionnel : on aurait pu faire beaucoup plus fun, par exemple avec une prise de possession à distance !).

Meilleure pianiste : la p'tite Alissa Zoubritski, rencontrée en fait à la remise des prix de l'an dernier (méga-mignonne, ultra-sympa, modèle de poche qui s'emmène partout avec soi).

Buffet comme d'hab — à la guerre comme à la guerre. Mon haut-de-forme est une émanation divine suscitant la fascination. Et non, ce n'est pas un chapeau-claque, bordel d'incultes : c'est un vrai haut-de-forme en soie, comme on ne sait plus en faire depuis bien 70 ans, et le mien a plus d'un siècle. Rien à voir.

Prochain épisode ce vendredi pour la danse — retard annoncé aussi.

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