humani nil a me alienum puto

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mardi 17 juillet 2018

garder MOB

Y aura-t-il jamais meilleure fille mal gardée que Mathilde Froustey ? Probablement jamais — la preuve, elle s’est enfuie loin. Mais clairement, la deuxième meilleure mondiale, c’est bien Myriam Ould-Braham. Comment se fait-il que celle qui a accédé au statut de MILF puisse encore être aussi crédible dans ce rôle ? Mystère de la longévité extraordinaire des danseuses… Cette soirée n’étais pas prévue à mon agenda, et puis je devais rejoindre la souris, et puis j’ai carrément fini par lui piquer sa place. Surtout que si MOB était Lise, Mathias Heymann était Colas. On sait qu’à l’opéra de Paris, ce genre d’alignements de danseurs compétents est assez rare pour ne pas justifier de se jeter dessus. D’ailleurs, ma saison dans les murs de Garnier a été rachitique, et ce n’est pas totalement pour rien.

Mais de fait, j’ai raté plein de new faces. Certes, en poules, c’est difficilement reconnaissable. Et si l’on a une nouvelle Mère Simone en Alexis Renaud, c’est en l’occurrence pour Axel Magliano en nouvel Alain (rôle jusqu’à présent affecté à Allister Madin, qu’il a alterné avec Adrien Couvez jusqu’à cette prise de rôle non lâchée jusqu’à la dernière), que la souris comptait assister à cette soirée. Car c’était le petit bonhomme de son cours de danse. Le petit poulet parmi les poulettes, en somme. Qui deviendra grand, et qui a recueilli un très franc succès auprès d’un public tout acquis, manifestement découvrant l’oeuvre, et marchant à fond — autant aux blagues qu’à l’âne.

Et puis il y a aussi les new faces dans le corps de ballet, une fois déplumé, et manifestement de danseuses « racisées » très miamesque, ce qui change de plan-plan blanc-blanc-blanc, pour le plus grand plaisir de nos mirettes. Comme quoi, on penserait avoir affaire à du classique abattage quand on se retrouve avec du jeune jeune, et des jeunes anciens toujours très talentueux, bondissants et à croquer. Et après une énième rediffusion (j’ai arrêté de compter), se rendre compte que ce ballet on ne peut plus niais mais malicieux marche toujours autant.

été du Pacifique, suite

Le 2e programme des étés de la danse, qui était donc le 1er, était toujours aussi vide. Avec un meilleur placement, la souris et belle-maman, on se recule un peu pour être un peu plus haut et profiter de la scène en passant sur la grande fosse d’orchestre cette fois vide. Ça débute avec un superbe Christopher Wheeldon, sur la musique de Joby Talbot, « Tide harmonic », avec des mouvements novateurs, désarticulés, des pas de deux, des groupes, le tout dans une ambiance de combinaisons bleu métal sur fond sombre.

Inversement, la deuxième pièce, « Red Angels » d’Ulysses Dove, est très rouge ! Sur la musique de Richard Einhorn, interprétée sur violon électrique sur scène côté jardin, c’est très graphique, aussi très fluide. Après ça, on est préparé pour une tournée des musiques contemporaines « classiques » (Beirut, Andrew Bird’s Bowl of Fire, Alexandre Desplat, Philip Glass, Max Richter, Tom Waits et Kathleen Brennan), qu’Alejandro Cerrudo exploite fort bien dans « Little mortal jump ». Ça foisonne d’idées. On commence par un danseur esseulé qui va du public à la scène avant de se jeter dans la fosse. Puis il y a beaucoup de pantomime, avant de commencer sérieusement… Ou pas. On scratche quand même 2 danseurs sur de grandes boîtes, à un moment. Ça doit certainement raconter quelque chose, de poétique…

Entracte. Cette fois, visite du bâtiment jusqu’au bout (immense, vide, succession de bars sympas accessibles uniquement par le dehors — peu pratique !), et de l’extérieur à l’extrémité, qui donne sur la boule. Pas mal, on aurait quand même pu un peu mieux faire que ce style Palais-des-Congrès toujours un peu froid qui manque de splendeur. Misère des bâtiments modernes.

Bref, retour dans la salle principale (qui n’est donc pas dans la boule) pour un Crystal Pite rempli de bestioles qui grouillent sur la musique d’Owen Belton. Pite est très forte pour les effets de groupe (en l’occurrence une quarantaine de danseurs ! Probablement toute la troupe), et « Emergence » en fait la part belle. Un final en forme de wow, pour un bien meilleur programme que deux jours auparavant, avec une compagnie attachante.

été du Pacifique

J’avais un peu fait mon pré-deuil des étés de la danse. Trop loin, trop cher, pas assez de temps. Même si un jour, aller voir à quoi ressemble la Seine musicale, dont je n’avais aperçu que les fondations, ne serait pas de refus. Et puis l’occasion (et la souris) font le larron.

Quelques euros et une demi-grande traversée de Paris plus tard (même depuis le 15ème, l’Île Seguin est quasi-injoignable, sans compter qu’il faut terminer à pied…), on arrive dans une salle bien trop grande pour ce qu’il s’y joue, qui reste désespérément vide avec les tarifs épouvantables pratiqués (et la distance géographique), malgré les baisses opportunistes via les canaux usuels. Apparemment, c’est habituel. Et si c’est la programme B de la série du North West Pacific Ballet, avec Marina de Brantes et plein d’Américains dans la salle, ça n’a pas suffit. Même avec un vrai orchestre dans la fosse — l’orchestre Prométhée.

La très belle musique de Benjamin Britten en profite d’ailleurs dès le début, avec « Her door to the sky » de Jessica Lang, où les couleurs pastels virevoltent. Un voisin peu content dit que ça fait spectacle de fin d’année. Qu’on le pende. Suit un looooooong précipité, apparemment habituel aussi : manifestement la régie s’entraîne… Le court & beau Forsythe, « Slingerland duet », sur la musique de Gavin Bryars, fait un peu comme ces mignardises dans les grandes tables. Next. Un plat un peu plus complexe à digérer, après un nouveau précipité (et de nouvelles migrations, selon un mouvement gravitationnel), consiste en du Millepied déjà vu à l’opéra, Appassionata, sur Beethoven évidemment (fourni avec pianiste). Le problème supplémentaire est que même en s’étant déjà avancé au maximum de la deuxième partie de la salle, la distance accentue l’effet télévisuel.

Donc, avant l’entracte, c’est plaisant mais peu passionnant. Après l’entracte, la salle est encore plus vide. L’occasion de positionner vers la milieu de la première partie des gradins. Il y a toujours de la place pour les jambes (ce se paie par la distance, étant donné l’absence de balcon), les fauteuils sont toujours médiocrement confortables. Et puis une surprise d’une grosse demi-heure, « Waiting at the station » de Twyla Tharp, une chorégraphe que j’affectionne particulièrement depuis de lointain Étés de la danse (avec l’ABT). C’est une comédie musicale muette (sur du Allen Toussaint), uniquement dansée. Et même si on y comprend rien, c’est fort chouette.

mardi 5 juin 2018

swan of the times

Un british Lac, voilà l’idée souristique pour occuper son lundi soir à Covent Garden. Avec Natalia Osipova dans le rôle du cygne principal black or white, s’il vous plaît. Une toupie, cette fille. Elle tourne, elle tourne… Sauf les fouettés. Ce n’est pas les seules modifications repérées, la plupart étant signées de Liam Scarlett (sur une base déjà remixée par Frederick Ashton, parce qu’on n’a pas de Noureev dans le coin). Souvent, c’est uniquement les fans durs qui pourront repérer (je m’en tiendrai principalement au 2 grands cygnes après les 4 petits — le compte n’y est pas). Parfois c’est franchement surprenant, comme l’apparition furtive en fin du deuxième acte d’un mini-corps de cygnes noirs (pour mieux masquer une entourloupe en fond de scène avec Rothbart). Fin choisie : suicide faute de vouloir rester un cygne de jour (je vois pas le problème, mais bon…).

Le prince Mattew Ball a très bien fait le job. Le méchant sorcier de service, Gary Avis, avec son splendide manteau, était tout aussi parfait. Pour 17£, on est tout au paradis, au dessus de l'excellent orchestre (toujours Koen Kessels) et des bataillons en formation de cygnes, et c’est très bien (mis à part le voisin de gauche bruyant et la séparation forcée de bienaimée par l’achat de dernière minute). Et pendant ce temps, Osipova n’en fini pas de tourner et faire tourner les têtes…

lundi 2 avril 2018

miel !

Des places pour Grease au théâtre du Mogador, que je n’avais arpenté depuis plus de 10 ans, sont tombées du ciel. Le temps de vérifier que même gratuit, ce n’était pas un cadeau empoisonné, et zouh, j’accompagne la souris. Il y avait quelques raisons d’avoir peur. D’abord, comédie musicale et France, c’est fort aléatoire ; surtout quand il y a de la traduction dans l’air. Néanmoins ce n’était pas si mal fait, ce mélange : les chansons mineures (qui peuvent faire avancer l’histoire — hum) sont en français, les hits en anglais, les refrains connus aussi (donc du franglais, mais ça passe). Il y a du métier. Le plus étrange restait les surtitres… tout le temps en anglais !

Après, il y a l’aspect théâtre et moulinette grand-public : là, ça pique un peu plus, surtout l’espèce de duo absurde, clownesque, entre la directrice et son élève-geek fétiche. Ça fait rire le public, ce genre de bêtises. Nous n’avons pas les mêmes valeurs. C’était parfois même inutilement très long : avec un seul entracte, la soirée durait tout de même fort tard ; on pouvait donc faire quelques économies de pitreries.

Et enfin, il y a l’interprétation. D’abord orchestrale, avec en fond de scène et en hauteur la fanfare du village, beaucoup trop sonorisée dans un espace si petit, mais qui fait le job. Ensuite scénique, avec une troupe qui tient la route, clairement emmenée par LE Travolta français, Alexis Loizon (son alter-égo Alyzée Lalande paraissant bien plus pâle à côté, même une fois qu’elle se dévergonde), et par une danseuse talentueuse, de très loin la meilleure, Luna Chiquerille (c’est aussi le seul bon plan hétérosexuel du groupe de filles). Il y a à boire et à manger dans le reste, les garçons se prenant moins au sérieux que les filles, ce qui les rend bien meilleurs en général.

Pour une soirée gratuite, c’était en tout cas bien dans l’ensemble, quoique perfectible et à recouper. On apprécie la décoration dans le ton de Mogador, qui vend des goodies hors de prix, mais toujours dans l’ambiance des fifties. S’il avait fallu payer le prix affiché de notre place, j’aurais en revanche été sûrement moins clément, et aurais exigé un dédommagement en Luna Chiquerille.

lundi 26 février 2018

plein de Carmen(s)

Une place qui tombe du ciel, ça ne se refuse usuellement pas. Ce qu’il y a de terrible avec la vieillesse qui s’installe et le temps qui passe, c’est qu’on peut écrire des choses du genre : ça fait 10 ans, il me semble, que je n’avais point assisté à un ballet avec B#2 (et encore, je ne vois plus lequel…). Damned. Bref, usuellement aussi, on ne rate pas José Montalvo. Mais quand il n’y a plus aucun moyen d’avoir quelques réductions à Chaillot, on ne se bat pas non plus pour un abonnement quand il n’y a rien qui n’emballe outre mesure. Nous sommes dans la catégorie du « pourquoi pas » et de la propension à payer. Pour du gratuit, c’est très bien. À 35€, j’aurais un peu tiré la gueule.

 1h15 à peine pour ce remix "Carmen(s)" inspiré de loin par Bizet, mais il n’en fallait pas plus, on avait bien fait le tour. En même temps, les danseurs mâles de hip-hop (épatants) ont dépensé une énergie folle. Il y avait tout de même bon nombre de temps morts, théâtreux (des doublages, des simulations, des délires un peu étranges et souvent longuets). On se dit aussi que les danseurs s’éclatent plus que le public, mais à voir ce dernier entonner des « toro, toro, toro ! » sur l’injonction d’une danseuse extravertie chauffeuse de salle assez épuisante à suivre (qui pourra se reconvertir plus tard en gourou, certainement), il ne faudrait peut-être pas sous-estimer l’enthousiasme facile de l’audience.

Bref, il y a du très bien, du bien, un poil de bof, et une propension à remixer du Carmen à la fois originale et un peu tarte-à-la-crème bon-sentiment (car Carmen représente toutes les femmes, surtout la mère du jeune rebeuh qui se faisait battre, mais que c’est grâce à elle qu’il danse, nous dit-il lors d’un des nombreux témoignages filmés et dansés des interprètes…). On sent quand même que Montalvo devient — comme d’autres chorégraphes et artistes en général — un rentier de soi-même, s’auto-recyclant à l’envi. La substance de base pourrait s’appauvrir à un certain point, mais l’on en voit qui vivent des dizaines d’années à faire la même chose mais en différent, après tout.

mardi 31 octobre 2017

Astana à Paris

Où trouve-t-on des places ? Les annonces sont quasi-nulles, une vague semi-affiche dans le métro. Et pourtant, l’Astana Ballet est bien annoncé à la salle Pleyel. Ah, ces Kazakhs ! Toujours aussi doués avec le pognon. Ils louent la salle et oublient de vendre les places. Opération de comm’ qui se termine entre Kazakhs eux-mêmes. Les invitations distribuées à gogo se divisent en deux catégories : première moitié de salle, pour les huiles, aussi élégamment habillées qu’au pays (surtout les dames, ah, les Kazakhes, c’est quelque chose de miamesque…) ; deuxième partie de salle, après le cordon, le tout venant, invités par Pleyel qui a tenté de faire du bourrage. Placement libre. On y trouve du non-Kazakhs, aussi : notre voisine a vu de la lumière, alors elle est entrée. Le problème du Kazakh, en revanche, c’est que c’est un public très médiocre. On ne se débarrasse pas de sa paysannerie comme ça. Photos au portable, ne sait pas se tenir, voisin de devant explosé de rire en permanence (et pourtant, il ne semblait pas d’origine…), le photographe officiel pas discret du tout prime, c’est toujours pénible.

C’était ma première fois à Pleyel depuis la réouverture. Peinture noire partout, et marron foncé. Aspect salle des fêtes communale. Pas pratique de se déplacer entre les parties de salle, pire qu’avant je dirais. Et de la danse à Pleyel, c’est l’assurance d’avoir des problèmes de têtes devant, même quand on se souvient qu’il faut viser le couloir.

Comme l’hôte français, mettons de la chanson française, s’est-on dit au ballet. Un piano sonorisé sur scène (l’habitude de leur opéra à acoustique médiocre ?), le programme grand format, trois langues, plastifié, photos magnifiques, et évidemment gratuit, nous révèle que c’est la vie d’Édith Piaf que l’on va voir. Ah. Joli. Pas de deux : Dilara Chomaeva - David Jonathan ; Riza Kanatkyzy - Farkhad Bouriev ; Tatiana Ten - Kazbek Akhmediarov. Les Kazakhes sont toujours miamesques. Les Kazakhs au goût de la souris. Tout le monde est content.

Après « love fear loss » (oui…), « l’héritage de la grande steppe » (oui oui…) est une suite de kazakheries kitsch mais intéressantes. La souris en fait une excellente description. Original et sacrés costumes, comme à l’accoutumé. De très beaux moments, dans le lot. Après l’entracte, du Forsythe-like sur fond rouge : très chouette ! « A fuego lento », avec du tango dedans, et une belle troupe. Excellents moments au programme et un belle synchro d’ensemble. La fin, en revanche, marque le retour du démon égyptien parmi les Kazakhs — c’est une manie mystérieuse, à l’origine d’un certain nombre pyramides à Astana. Voilà le Boléro de Ravel le plus improbable qui soit. En costumes kazakhs, une « histoire méconnue » de l’accession de Cléopâtre au trône. Certes.

Tout cela était bien et bon. Et Kazakh jusqu’au bout.

dimanche 9 juillet 2017

Hollandais virevoltants

La dernière soirée de la saison, du moins de l’abonnement (il peut toujours y avoir du rab, sait-on jamais), aura été son paroxysme. Il faut dire que le NDT aide toujours pour avoir une soirée de danse de qualité. Avec le concours d’une triplette de chorégraphes exceptionnels, on obtient une extraordinaire soirée à Chaillot.

Le premier Sol Leon/Paul Lightfoot, ancien couple de danseurs de la compagnie, a monté « Safe as Houses » sur un patchwork de Bach et avec l’idée fort originale d’une grande porte blanche qui tourne, divisant toute la scène, ne laissant qu’une maigre blanche noire devant pour en réchapper. Les danseurs apparaissent par magie (ou plus simplement et visuellement par les côtés), et l’astuce (de passer sous le rideau mural du fond) marche tellement que l’effet de surprise est total pendant un bon bout des 33 minutes. La scène blanche (avec du noir qui dégouline en hauteur), devenant entièrement noir à la toute fin, sert de fond pour trois danseurs noirs et les autres blancs (dont un noir), qui jouent donc avec le mur tournoyant, plus ou moins vite, avec une grammaire chorégraphique qui achève de rendre le tout génial.

À l’entracte, on se dit que ça va être compliqué d’enchaîner ; mais que Crystal Pite ne peut pas être le plus mauvais choix. « In the event » commence avec une sorte de situation d’accident, avec massage cardiaque d’une danseuse-victime, le groupe de danseurs derrière, en mouvements saccadés. Le stop motion est le thème des 23 minutes de chorégraphies à l’effet sculptural, aux jeux de lumière bluffants, surtout avec les séquences de foudre qui fendent l’ensemble fort noir, qui finit par boucler mais avec le seul protagoniste sauveteur, effectuant son massage cardiaque dans le vide, alors que la musique d’Owen Belton (interprétation Jan Schouten) s’achève. Impressionnant.

Après une dernière pause servant essentiellement à tenter d’aérer vaguement une salle plus que surchauffée, « Stop-Motion », à nouveau de Leon/Lightfoot (forcément présents aux saluts et copieusement applaudis), à nouveau 34 minutes, mais cette fois une ambiance radicalement différente : scène très noire, et en suspension côté cour, une projection de demoiselle gothique en grisaille effet 3D, généralement zoomée, qui finit par trouver un écho sur scène avec la même tenue en dentelle et très longue traîne. Danseurs complètement dingues, avec notamment un pas de deux incroyable, puis une séquence un peu étrange où les danseurs tirent un long tissu blanc en avant puis en arrière, recouvrant puis découvrant la scène. En réalité, ils ont laissé du sable (ce qui fait comprendre la projection du dessus, où il tombe comme dans un sablier), et le premier a s’y coller est notre ami le danseur à peau noire, toujours fantastique, surtout quand il se roule dedans : effet garanti, et alors que la musique de Max Richter soutient la note, une succession de frissons survient dans une salle surchauffée. Fantastique, vraiment.

Il faut parler un peu de la playlist, justement : Ocean House Mirror, Powder Pills Truth, He is here, Everything is burning, November, Monologue, A lover’s complaint, On the Shore, End title, Sorrow Atoms, How to die in Oregon. Ça joue beaucoup dans l’affaire ; mais l’art est aussi d’y correspondre, dans cette succession de pièces musicales diverses, alors que les pas de deux et de trois se font dans poudreuse, jusqu’à ce que la projection prenne toute la longueur du fond de scène, qu’un aigle passe, que la scène soit totalement dénudée de ses rideaux noirs, et qu’on regrette que tout cela se finisse.

Exceptionnellement génial. Et des danseurs tous épousables.

mardi 27 juin 2017

vieux jeunes en quatre

Ce qui est bien avec l’apprentissage, c’est qu’on reste jeune longtemps. Même dans la grosse trentaine, on peut donc être jeune chorégraphe — mais vieux danseur. Il y a eu une académie chorégraphique, dans un bordel politico-administratif dont la France a le secret, et l’opéra de Paris le parfait miroir. Bref, sous la houlette de Millepied (plus ou moins), quatre danseurs ont pu passer de l’autre côté du miroir (ou de la barre) deux années durant, dans un cursus plus ou moins ficelé qui a été débriefé lors d’une rencontre AROP le mercredi suivant. Dans l’absolu, si la souris ne m’avait pas averti de la chose, en plein vendredi après-midi, je serais certainement passé à côté. Alors que c’était enfin une véritable soirée de danse, la meilleure de la saison, et de loin. Quatre représentations seulement ; à un moment on a hésité à passer notre tour, car les places étaient chères, et même avec un tarif réduit, on ne pouvait avoir que du 3e balcon de Garnier. Mais de face et premier rang : ça a emporté l’adhésion.

Avec la première pièce, « Renaissance », je n’étais trop point encore emballé. Sébastien Bertaud, devenu fort attaché à William Forsythe durant son stage, est à présent aussi redevable de Balmain (et de l’entremise de Jean-Yves Kaced) mais ses goûts personnels (avec sa superbe veste en laine noire aspect soyeux, à col châle, sur-cintrée d’une ceinture nouée) me paraissent plus sûr que les costumes moches et clinquants dont il a hérité. Faisant se mouvoir des groupes en léger canon, sur une scène augmentée du petit foyer pas vraiment exploité, je n’étais trop point exalté malgré l’interprétation d’un concerto pour violon n°2 de Mendelssohn par Hilary Hahn, enregistré et probablement un peu trop convenu, jusqu’à une fort bonne suite de pas de deux, franchement brillants, qui ont redonné un intérêt certain. Amandine Albisson, Dorothée Gilbert et Hannah O’Neill (miam) sens dessus dessous, Hugo Marchand, Audric Bezard et Pablo Legasa en face — c’est vrai qu’on a de beaux danseurs, quand même…

Mais ce n’était là qu’apéritif pour une claque totale. « The little match girl passion » s’est retrouvée en deuxième position par un hasard orienté : il fallait prévoir un entracte à cause des problèmes techniques engendrés, essentiellement la pluie à nettoyer, et l’usage de fillettes imposait de pas trop tarder sur l’horaire. Tout simplement. Un peu comme les costumes, magnifiques soutanes : faute de budget, et à l’occasion d’une vente de costumes organisée par l’opéra (pendant que nous étions au Japon), Simon Valastro a pu préempter des restes d’une mise en scène de Carsen, qui pour sa part avait eu un budget généreux. Et de toute façon, il n’avait guère le choix des corpulences des chanteurs engagés un peu au dernier moment à l’académie lyrique à laquelle est adossée celle de la danse : les contraintes de Garnier réduisent à 85cm de large les trappes, pour faire monter une table-autel — îlot central sur lequel danser —, comme pour y faire tomber un protagoniste (en basculant tête en avant…). Ajoutons qu’il est tombé il y a plusieurs années sur cette oeuvre éponyme de David Lang au hasard d’une exploration musicale, et on a là un croisement aléatoire qui ne doit qu’au talent insoupçonné de notre danseur semi-reconverti en chorégraphe pour nous offrir quelque chose qu’on n’avait pas dû ressentir depuis au moins deux ans (certains rappellent Crystal Pite, pas improbable), mais sans l’usage de subterfuge tel des violons baroques, du Philip Glass ou du Vivaldi : quatre chanteurs a cappella, en anglais surtitré, assistés de quelques percussions (dans l’oeuvre originale, les danseurs assurent toute la musique, mais ils ne participent alors pas à une chorégraphie), dans une atmosphère très noire, peuplée de grandes ombres inquiétantes (l’une qui a de la fumée qui lui sort du dos !), racontant l’histoire d’une petite fille (accompagnée au début par sa grand-mère !) dont on se doute que ça ne terminera pas forcément bien. Eleonora Abbagnato, ahurissante. Marie-Agnès Gillot (où ça ?), Alessio Carbone, d’autres intervenants occasionnels encore (dont Éléonore Guérineau et Silvia Saint-Martin). Fabuleux, totalement fabuleux. On l’a fait savoir à notre héros, à la soirée Arop, et il a suggéré d’écrire à la direction pour faire rentrer l’oeuvre au répertoire. On veut !

L’entracte a à peine suffit à s’en remettre. On avait encore la musique dans les oreilles… « Undoing world » ne s’enchaînait pas trop mal, avec des musiques live (création de Nicolas Worms, adaptation de The Klezmatics, puis An Undoing World de Nicolas Worm encore) et enregistrées (de nouveau The Klezmatics, Doyna), mais aussi des extraits d’un Gilles Deleuze sur la fin, extrait d’un cours « Spinoza : immortalité et éternité ». Bruno Bouché (accompagné d’Agathe Poupeney à la scénographie !) a fait quelque chose d’original, fort bon dans l’ensemble, évitant quelques poncifs de justesse, pour en tirer une oeuvre pensée et construite, autour de la mort, avec une descente des couvertures de survie (et non des ombres, ce qui lui a manifestement valu quelques critiques acerbes de gens très étriqués), avec d’excellents jeux de miroir et transparence (bluffant, même !), des costumes ocres, le tout disions-nous ponctués de morceaux radiophoniques, mais aussi de piano et chanteur sur scène. Une extraordinaire Marion Barbeau (suspendue tête en bas par Aurélien Houette pendant un temps infini à bout de bras !), dont la relation avec Bruno Bouché a été qualifiée de « libre association » (j’en rêve aussi, pardi !) et plein de nouvelles danseuses mignonnes qu’il serait fort bien d’identifier.

Et puis la dernière pièce, celle de Nicolas Paul, qui s’était déjà essayé à la chorégraphie (j’ai confondu le titre — Répliques —, mais il faut dire que comme la sublime Laura Cappelle a rappelé que c’était en 2009, j’en étais encore plus ému). Excellent choix de musique (aussi enregistrées, parce que pas de budget — mais une billetterie normale…), avec du Josquin Desprez, un ensemble de motets grégoriens du XVe-XVIe siècle. Les danseurs sont en civil, sortent de la fosse vers la scène en flux/reflux. En fond de scène, un grand écran montre les mêmes danseurs plus ou moins zoomés, dans des positions différentes, comme… des répliques. Et dans l’ensemble, c’est très bon ! Valentine Colassante, Caroline Bance, Isa Vilkinkoski, Roxane Stojanov, Lucie Fenwick, Caroline Osmont ; Stéphane Bullion, Josua Hoffalt, Vincent Chaillet, Mathieu Contat, Yvon Demol, Alexandre Gasse, Antonin Monié. Comme les trois autres pièces, une demie-heure.

Les expériences chorégraphiques de ces quatre (pas si) apprentis sont une réussite plus qu’encourageante, un espoir de renouveau salvateur. On a senti un regret partagé pour cette académie chorégraphique qui renaîtra peut-être un jour (apparemment c’est la chasse au tire-aux-flancs de l’opéra par la nouvelle direction, et la méthode fait peu dans le détail…). L’ironie veut que tout cela était meilleur que du Millepied. Excellente soirée, en tout cas !

lundi 8 mai 2017

Maнoн kazakh

Je voulais me faire l’opéra d’Almaty, juste à côté de mon logement temporaire, mais malheureusement le calendrier a joué contre moi, entre un Verdi et un Puccini. Il restait Astana : avec une grosse semaine sur place, il y aurait bien quelque chose à se mettre sous la dent : un attaché culturel me vendit la mèche, Manon. J’ai naïvement cru que c’était l’opéra : c’était le ballet ! Ratant la première le soir même, il restait la dernière représentation le lendemain. Un samedi, donc, et du beau monde — à se demander si ministre, veuve MacMillan, maître de ballet bis et autre gratin de cocktail n’était pas venu deux fois pour être sûr de se faire voir. L’aventure est de trouver la billetterie planquée en dessous d’un bâtiment très imposant qui a coûté une fortune — 350 millions d’euros, paraît-il, probablement engouffrés dans le marbre intérieur. Pour 34€, on a une place splendide de parterre, idéalement située pour la balletomanie, et juste devant leur rang-15 local.

L’orchestre local dirigé par Arman Urazgaliyev ne m’a pas été présenté sous le meilleur auspice, mais ils restent meilleurs que notre Colonne et la partition reste tout de même un monument du pompier — quoique là aussi, il y a pire et l’arrangement de Martin Yates réserve quelques belles pages lyriques. Les sièges sont très confortables et la salle globalement agréable : j’adhère ! Jusqu’à ce que un ou deux trucs me titillent, mais je n’y fis trop guère attention. À l’entracte, j’apprends qu’en fait c’est sonorisé : ça explique quelques impressions. Et si c’était fort bien fait en première partie, les cors de la deuxième avaient un effet gauche-droite troublant, et grésillaient parfois (à gauche, l’original étant à droite). Heureusement, pour la troisième partie, une oreille s’est bouchée ; malheureusement, c’était la droite, laissant ma balance plutôt sur le haut parleur. Pour 350 millions d’euros, t’as plus rien. Pourtant, il n’y a pas beaucoup plus de moquette infâme qu’à Garnier. Il serait de bon goût de faire venir quelques acousticiens. Mais il semble que le Kazakh soit un work-in-progress de la culture : on y vient surtout pour se montrer endimanché (en même temps cette élégance fait plaisir à voir, surtout chez les dames, car la Kazakhe peut être fort agréable à l’oeil), et il est parfois compliqué de comprendre que le silence et une certaine tenue (par exemple concernant l’usage du téléphone portable) est de rigueur lorsque la représentation a cours…

Sur scène, on se régale. Déjà, parce que Aigerim Beketayeva, en Manon (enfin, Mahoh), est sublimissime. Certes ce ballet, faisant figurer les 2/3 de la troupe féminine en « harlots », sait sublimer la femme ; mais même, cette danseuse déclenche des émotions très fortes. C’est dommage que la chorégraphie n’était pas plus pyrotechnique, de fait, car on aimerait bien voir si elle en a sous la pointe. Difficile de se rappeler, dans la distribution, qui était Des Grieux, entre Rustem Seitbekov et Olzhas Tarlanov, et de même pour Lescaut entre Bakhtiyar Adamzhan et Arman Urazov : j’aurais mieux fait de noter quand je le savais encore… Le premier a fait une fort bonne prestation, même si à un moment il a failli ne pas rattraper la déesse kazakhe Aigerim, ce qui m’a passablement stressé pour le reste de la représentation. Excellent Lescaut, sinon.

On est surpris par la richesse extrême des décors et costumes (Nicholas Georgiadis, Karl Burnett et Patricia Ruanne). Il faut dire que la directrice du ballet, Altynai Asylmuratova, une star en Russie, a carte blanche et chèque en blanc : rien ne lui ai refusé. Elle dépouille Almaty de son historique ballet plus expérimenté et dépense autant qu’elle souhaite pour être du niveau de Garnier, grosso modo. Ce n’est pas forcément très rentable quand on voit la dépense mais le résultat est impressionnant pour un bled paumé dans la province du monde. On ne s’y attendait point, en tout cas. Et c’est ainsi qu’on passe une bonne soirée, avec une découverte hétéroballetomane, une surprise artistique, un peu d’anthropologie locale et du pipole politisé.

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