humani nil a me alienum puto

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 3 janvier 2017

Myriam fit cygne

C’est l’histoire d’un Matthias Heymann en collant totalement gay qui convole avec Karl Paquette avant de tomber sur Myriam déguisée en cygne : coup de foudre immédiat, il devient hétéro. Entre les deux, on a Alu qui fait un plan à trois entre Hannah O’Neill et Léonore Baulac. Le lac, c’est érotique. Paraît que j’étais le seul à ne jamais avoir noté que c’est gay friendly au dernier degré. Bah, c’est que déjà, je n’ai jamais eu autre chose que du second balcon, il me semble, et c’est peut-être même la première fois que je n’étais pas tout au fond. Enfin, c’était le fond quand même, quelque part, puisque juste devant la porte (bbbrrrr, courants d’air) dans une place qui montre le niveau de créativité de l’opéra de Paris : un strapontin en travers (ouille le cou) derrière la rambarde, avec finalement une fort bonne vue. Meilleur que les galeries, quelque part (quitte à se tordre le dos et le cou). Heymann, il saute (flotte ?) comme un cabri, s’il y a une vraie étoile masculine dans cette compagnie, c’est bien lui. Mais que serait le monde sans Karl Paquette ? Le jour où il part, il n’est pas improbable que le ballet mette la clé sous la porte — mais peut-être que Alu prendra sa suite ? Et puis MOB. Voir MOB en cygne et puis mourir. Une très belle distrib, avec de la future étoile en plus, et une superbe interprétation de Tchaikovsky en fosse. C’était la soirée immanquable, même si deux autres par la suite on été plein de paillettes et de promotions. La souris a eu le museau creux.

mercredi 28 décembre 2016

Roméo & Preljo & Juliette

Quel ennui ! À Chaillot, le dimanche, c’était Roméo et Juliette, un vieux Preljocaj. Il faut virer tout ce qui n’est pas un pas de deux, grosso modo. Vous voyez les jardiniers du Parc ? Ceux qu’on oublie tout le temps ; et bien là, c’est un peu tout le temps, mais en nazis-de-service (déjà qu’ils sont à l’opéra, ils sont partout !). Les Montaigu sont des manants, les Capulets des fachos. Certes… C’est mou, c’est plutôt grossier, ça ne tient pas debout, c’est souvent inintéressant — et la musique de Prokofiev est aussi modifiée de manière pas terrible.

Et puis les pas de deux, fabuleux parfois. On enlève une heure sur les 1h30, au moins, et on a un quasi-chef-d’oeuvre. Si ce n’est que ça termine en se découpant au coupe-chou, un ridicule final. Il y a des oeuvres qu’il ne faut surtout pas hésiter à remodifier quand on gagne en expérience (sauf quand on s’appelle Spielberg ou Lucas, là au contraire on ne touche pas !!). En plus, Preljo était là, aux saluts.

mardi 20 décembre 2016

danser sur un volcan

Le théâtre de la ville peut se targuer d’être le seul théâtre au monde à ne pas faire du duplicatas. Et puis cette année, c’est aussi sûrement bien le seul à être « itinérant » : heureusement, à la Villette, squattée pour l’occasion, on est rudement moins con (et arriéré). Je n’étais d’ailleurs pas le seul dans ce cas-là, à me retrouver avec un billet « fait à la main » pour un Akram Khan qui tapait dans les 32€ de l’heure, tout de même. C’était la première fois que j’allais sous les halles — la souris aussi —, une arène fort adaptée mais pas vraiment chauffée, avec des sièges très précaires et fort mal alignés. 32€. Je ne dois pas vivre sur le même plan d’existence, il faut que je perce ce mystère.

Trois danseur. Le premier, j’ai mis longtemps à deviner que c’était une première ; la souris a pensé l’inverse ; j’avais raison, c’est bien une fille (le bassin a quand même fini par un peu me la trahir). Christine Joy Ritter. En regard, Ching-Ying Chien n’avait aucun doute sur sa féminité : dieu quelle beauté (non que la précédente ne soit pas aussi magnifique dans son genre androgyne, d’ailleurs). Pas bien grande, musclée au dernier degré sans en paraître, à peine moins désarticulée que la précédente, impressionnante de bout en bout. Et le troisième larron, Akram Khan himself, pour nous raconter un extrait du Mahabharata, donc une histoire incompréhensible par essence. On a compris qu’il y avait une figure tutélaire, un gros macho, une opposition, un volcan qui s’ouvre et qui finit par engouffrer le pénible de service. Grosso modo. « Until The Lions », sans lions.

C’était rudement bien, entouré de chanteurs-musiciens, le tout en mode oumbah-oumbah — surtout avec des lances en bois partout. Dommage qu’ils n’aient pas fait un vrai feu sous le faux volcan, pour se réchauffer un peu.

mardi 29 novembre 2016

foutue dans les tutus

« Polina » retrace la naissance d’une artiste. On la voit toute petite (et méga mignonne-choupi Veronika Zhovnytska, dont on n’oubliera pas le nom), gigoter, avoir du naturel, mais se faire (dé)form(at)er dans le non-naturel de la danse classique, qui enseigne rigueur et discipline. Et en Russie, on ne rigole pas. Quelques années plus tard, Polina (cette fois devenue Anastasia Shevtsova, une vraie danseuse du Mariinsky), visage triangulaire et yeux vitreux, a acquis la technique, un peu de mordant et d’envies sexuelles (avec le français de service Niels Schneider). Mais elle sent bien qu’il y a un truc qui ne va pas. Elle veut suivre son coeur, quelque part. Alors même prise au Bolchoi, enfin, son rêve (ou plutôt celui de ses parents ? Compliqué la vie de famille chez les Russes pas bien riches), elle décide de suivre le Frenchy jusqu’à Aix, pour aller voir le co-réalisateur du film (avec sa compagne, Valérie Müller, un peu plus créditée), Angelin Prejlocaj.

Ah non, c’est pas ça, c’est Juliette Binoche qui tient son rôle. Mais on a compris. Alors Polina, elle plaît bien, mais on n’arrive pas à en faire ce qu’on veut, on l’a trop formaté. Retournera-t-elle à Moscou retrouver son Bojinsky-tuteur ? Elle a été touchée, puis un peu humiliée, elle va de nouveau s’acharner, mais cette fois dans l’autre sens, pour se dé-former. Ou se re-former. Et pour ça, il va falloir vivre. Parce que pour « danser sa vie », comme le dit niaisement le sous-titre, encore faut-il avoir vécu en espace non protégé : c’est un peu le paradoxe, son père avait mouillé la chemise jusqu’au cou pour justement la protéger autant qu’il le pouvait. Oui mais technique n’est pas grâce. Elle ne met pas de mot dessus — elle ne met pas de mots sur grand chose, et ce n’est pas par manque d’intelligence, c’est par russisme et par discipline technique de la danse classique à haut niveau —, mais elle a l’intuition.

C’est Jérémie Bélingard (oui oui…) qui va la faire éclore. Parce qu’il la bouscule et la couve en même temps, il la récupère de la perdition pour catalyser ce qui a été accumulé dans le désordre (et qui à un certain point risquait peut-être de la détruire). Et on voit enfin naître, d’une froide interprète en quête de perfection du geste, une artiste assurée du mouvement qui a (re)découvert le plaisir et le doute, l’expression d’une personnalité propre, enfin originale et unique. Quelque part, peut-être plus que la BD originale de Bastien Vivès, au-delà du roman d’apprentissage en tant que tel, c’est peut-être un plaidoyer artistique qu’ont livré Valérie Müller et Prejlocaj (Benjamin Millepied est dans les remerciements — seulement pour avoir prêté un Bélingard qu’on ne voit sinon jamais ?).

Dans tous les cas, un film où ça sait danser, sans en rajouter des tonnes (aucun effet comédie musicale), c’est tellement rare qu’on peut presque se demander si ce n’est pas la première fois. De quoi faire frissonner les balletomanes.

dimanche 13 novembre 2016

trois fois Balanchine

Le triple-bill Balanchine de Garnier, en hommage à Violette Verdy (l’occasion fait le larron), c’est comme @odette9 qui m’avait pris la place avec elle (mais pas dans la même loge : regroupement familial post-entracte). C’est certes très joli, parfois ennuyeux (on s’en tiendra à « parfois ») et on aimerait bien rentrer dedans, mais décidément, ça veut pas. Ça n’empêche pas de remettre le couvert pour tenter d’avoir de bons souvenirs, un jour — c’est pas mauvais non plus, alors ça justifie de s’acharner un peu.

Mozartiana, qui entrait au répertoire, c’est mignon tout plein, comme une oeuvre de jeunesse qui est pourtant la toute dernière chorégraphie de Balanchine, deux ans avant sa mort : il paraît que la vie est cyclique, quand on est vieux c’est comme lorsqu’on est bébé. Ça se regarde bien, mais en faisant autre chose. Dorothée Gilbert, Josua Hoffalt et Arthus Raveau (Arthus, pas Arthur, mais c’est le même, en différent).

Venait ensuite une rediffusion de Brahms-Schönberg Quartet, au cas où on l’aurait raté il y a 4 mois (l’ironie veut aussi que j’avais acheté une place essentiellement motivée par @odette9, et qu’on était aussi séparé mais proches… Relation asymptotique). C’est toujours pareil, mais les costumes de Lagerfeld, notamment le rose-moche, choquent moins : la plus petite et pompeuse salle de Garnier aurait-elle un effet bénéfique ? Les danseurs s’accordent qu’il est plus facile d’y danser cela. Nous avions au 1er mouvement : Dorothée Gilbert, Ida Viikinkoski, Mathieu Ganio. Au 2ème mouvement : Hannah O'Neill (miam), Florian Magnenet. Au 3ème mouvement : Sae Eun Park (toute promue, joie intérieure intériorisée), Fabien Revillion. Et pour le 4ème mouvement : Valentine Colasante et Alexandre Gasse.

Pour finir, le meilleur de la soirée, Violin Concerto (celui de Stravinsky). Avec Alice Renavand — évidemment, sinon ce ne serait pas le meilleur. 1er pas de deux avec Amandine Albisson et Stéphane Bullion, 2ème pas de deux avec Alice Renavand et Karl Paquette, et une myriade de danseurs tout autour, pour une demi-heure de tableaux. J’ai essentiellement retenu que c’était le meilleur, et que ça méritait d’être revu un jour. Voilà. Et pas de Sonatine (donc trois fois Balanchine, pas quatre), parce que c’était pas le bon jour ou qu’on n’a pas été gentils (quel bordel, cet opéra…).

lundi 17 octobre 2016

femme voilée

« La danseuse » est l’histoire d’une vachère théâtreuse qui tombe dans la danse par hasard, va la révolutionner, et être éclipsée de l’histoire — mis à part une mention rapide entre balletomanes. Il faut bien comprendre qu’en Occident, la danse est institutionnalisée, elle est rationalisée. Le pas (donc le pied) est numéroté. Tout est légalisé. Il n’est pas question de s’exprimer en dehors du dogme établi et immuable. La danse dite « moderne » va bouleverser cela — pour tout simplement revenir au fondamental de l’expression déliée, qui n’a jamais quitté les sociétés dites « sauvages », où l’on tourne, où les bras s’agitent. Loïe Fuller a ainsi été à l’articulation du music hall des folies bergères et de la danse du palais Garnier (qu’elle ne semble en revanche pas avoir approché, mais le film recherchait mieux que l’exposition universelle à montrer), extrêmement fameuse en son temps, oubliée, puis rentrée dans l’histoire des spécialistes — mais moins mentionnée qu’Isadora Duncan et sa vie rocambolesque.

Stéphanie Di Giusto choisit de faire une sorte de condensation romancée de son histoire. Cela l’amène à créer un personnage d’aristocrate décadent fictif (joué par Gaspard Ulliel) qui correspond plus ou moins au véritable mari éphémère de Loïe, dont l’homosexualité latente est rapidement évoquée dans la relation ambiguë qu’elle lie avec Isadora (la génétiquement avantagée Lily-Rose Depp, à peine 17 ans, mais doublée pour les scènes de danse érotiques), et le fait d’être remarquablement interprétée par Soko. On sent dans le film une relation possible avec Gabrielle (Mélanie Thierry, qui n’arrête pas de devenir de plus en plus belle), sans que cela soit exploité (alors que dans la réalité, c’est avec elle qu’a vécu fort longtemps Loïe) : les intentions dramatiques du scénario en ont commandé autrement.

Le choix du film est donc clairement plus la romance que l’acuité historique. Nous n’en saurons donc guère plus sur ces lourds poids que doit porter Loïe et qui minent sa santé (alors qu’on ne parle que de voiles et de bâtons tenus par les mains à faire voltiger), et cela est bien peu de choses pour une carrière jusqu’à ses 40 ans, tout à coup concentrée sur quelques rapides années sur pellicule (avec une santé très déclinante dans le film qui nous laisse présager peu de choses). L’oeuvre semi-fictive cinématographique n’en est pas moins réussie et contribuera sans doute à la (re)naissance d’un mythe, ou tout du moins à sa redécouverte mystifiée. Il n’en pouvait aller qu’ainsi d’une inattendue précurseur qui dansait avec de longs voiles illuminés.

Sae au travail

Sae Eun Park et Fabien Revillon étaient de séance de travail samedi après-midi pour la prochaine soirée Balanchine, où ils danseront “Mozartiana”, dernière pièce du chorégraphe, avec l’ancienne principal du NYCB Maria Calegari, bras armée du souvenir du Balanchine Trust. De fait, cette séance était aussi une séance d’anamnèse sur ce que voulait Balanchine, comment dirigeait Balanchine, etc. Le Balanchine Trust est à la fois une bénédiction et une malédiction. Il fige l’art comme le tableau ancien qu’on admire des siècles plus tard, inaltéré. Mais il fige aussi un art vivant, et pour le moins améliorable, en tout cas réadaptable, au minimum réinterprétable par nature — mais c’est aussi le paradoxe de la danse occidentale d’une manière générale.

Sae Eun Park commence par un petit morceau, puis ce sont les quelques corrections à apporter. Idem avec Fabien Revillon et une gigue bondissante. Et enfin, les deux ensemble, après une séance de questions pour un peu de repos. Durant cette heure, on aura compris les intentions et la pensée Balanchine, qui éclairent sa fameuse froideur habituelle (quoique cette oeuvre a l’air meilleure sur ce point). Et de même, on aura pu voir de très près Sae Eun Park, dont on sait qu’elle laisse bon nombre de balletomanes pantoise, par son absence d’expression. Nonobstant son incroyable beauté d’aussi près, on ne peut qu’être touché de cette timidité toute asiatique, où lorsqu’un sourire pointe, il en vaut des milliers d’autres. J’aimerais beaucoup connaître et comprendre cette fille.

lundi 10 octobre 2016

ballet-plaisir

La soirée Sehgal/Peck/Pite/Forsythe de l’opéra de Paris au Palais Garnier a connu un succès phénoménal, par la rapide excellent réputation post-gala, et le nombre impressionnant de touristes prêts à débourser une fortune. De fait, annoncé complet sur toutes les dates, je suis venu très tôt être en tête de file de dernière minute, avec toujours le risque de voir débarquer les pass — dont un sûr, la souris. Une seule place, à 19h29, faisant totalement rater les Quatre œuvres de Tino Sehgal dans les couloirs, dont il paraît de toute façon que ça n’était pas très excitant. La souris, belle âme, m’abandonna la place, et par retour de karma, en eut une le jeudi suivant (ce qui tombe bien, car ses comptes-rendus sont bien meilleurs).

C’est donc au pas de course que j’ai rejoint le second rang plein centre de balcon, une place extraordinaire. Impossible donc de voir de qui était la première oeuvre, et sur une musique de Philip Glass (Four Movements for two pianos, qui étaient au fond de la scène), je me disais que ça ressemblait à du Forsythe, puis peut-être à d’autres, sans être totalement abouti, quoiqu’assez ludique, avant de découvrir que c’était encore une fois du Justin Peck — “In Creases”. J’ai bien repéré Marion Barbeau, dont la beauté surnaturelle n’a d’égal que la surprenante petitesse (et le talent, évidemment). C’est du concentré.

C’était en revanche bien du Forsythe qui suivait, la rediffusion de Blake Works I (avec la musique de James Blake, of course), vu depuis le parterre avec une tête devant il y a quelques mois, et la même distribution du pas de deux entre Léonore Baulac et François Alu (qui paraît-il ne serait plus ensemble, alors ce serait gentil d’avoir une radio-ragot précise, parce qu’il y a des questions de mariage là-dessous). Pendant le précipité pour faire le tour du programme, mon voisin de droite que j’avais tantôt enjambé avec sa compagne, me demanda si je pouvais lui prêter le petit bout de papier. M’exécutant, qui vis-je, qui l’accompagnait ? Tilda Swinton. Quelque part, j’ai sauté Tilda, déesse parmi les déesses, sans le savoir. Damned. Et c’est fichtrement difficile de se concentrer quand on sait qu’on a à moins d’un mètre son idole… À la fin du Forsythe, qu’elle attendait avec jubilation juste après avoir vu que c’était au programme (cherchez pas), elle lançait des bravi, des “woooooh”, et applaudissait autant que tout le reste de la salle réuni. Et à l’entracte elle fait la queue pour les toilettes (avec une troisième larrone) comme tout le monde.

Gardons Ludmilla Pagliero sur scène (parce qu’elle le vaut bien, dans du contempo !), rajoutons Marie-Agnès Gillot (qui fait du MAG jusqu’à la caricature), mais aussi Ève Grinsztajn, Éléonore Guérineau et Alice Renavand, parce qu’aucune création contemporaine ne devrait jamais se faire sans Alice (en face : François Alu, Alessio Carbone, Vincent Chaillet, Adrien Couvez, Alexandre Grasse, Axel Ibot, Marc Moreau et Daniel Stokes : pas dégueu non plus !). “The Seasons’ Canon” de Crystal Pite était fort attendu. Sur une excellente musique de Max Richter recomposant les quatre saisons de Vivaldi, en 35 minutes, on fait le tour de l’année avec une cinquantaine de danseurs, comme autant de feuilles qui virevoltent, qui tombent, qui se soulèvent et retombent dans ce qui ressemble presque à une flashmob, à un mouvement de foule. Oh certes ce n’est pas l’inventivité du siècle, on retrouve des éléments de bon nombre de chorégraphes (c’était l’élève de Forsythe, après tout, m’a-t-on ensuite dit), mais le tout forme quelque chose de jubilatoire. Tilda, à côté, avalait ça avec envie et rayonnait autour d’elle jusqu’à lancer une standing ovation. Tilda, elle vit tout en direct, et elle te recrache le truc par les pores encore plus fort.

Même pendant la pause avant la dernière pièce, elle exultait encore avec son jeune compagnon (qui grosso modo doit avoir mon âge, mais est un de ces blonds beaux gosses comme les aime Claire Chazal et MAG — d’ailleurs, Tilda & co sont repartis avec MAG dans la berline avec chauffeur…). Et puis fondu au noir, musique techno-jazzy de Ari Benjamin Meyers dans la fosse enfin utilisée, et de nouveau des lumières en mode psychédélique, qui monte et descend, et tout à coup le rideau, qui devient fou lui aussi, et les cintres, qui accompagnent la musique : il se passe un bout de temps avant que Tino Sehgal n’emploie quelques danseurs pour cette création (non) nommée “(sans titre)”. Si je ne me trompe pas, c’est Caroline Bance qui est apparue du fin fond du petit foyer et avec deux autres danseurs, arrivés au devant de la fosse, l’ont escaladé jusqu’au public. Et là, des danseurs partout : au parterre, deux de chaque côté aussi au balcon, dans les loges, on doit donner de la tête qui tourne et abandonner l’idée de tout embrasser. Une sorte de happening, avec le classique alibi de la sortie de l’espace scénique. C’est fun ! Comme pour le Pite juste avant, il ne faut pas bouder son plaisir et en profiter.

Comme Tilda prenait en photo son boyfriend au blouson de velours parfaitement assorti aux sièges (“you’re wearing chairs!”), après avoir elle-même été prise en photo par des spectateurs qui lui avouaient leur amour. De fait, nous sommes sortis un peu tard (en plus sans trop savoir s’il fallait continuer à applaudir des danseurs disparus), et donc avons raté les différentes petites chorégraphies dans les escaliers, pour essentiellement voir la fin du défilé des danseurs (en mode chant grégorien), qui était la véritable fin de soirée — et me glissant entre les pattes, Tilda ne sut pas que nous partagions le même tailleur à Londres. Au dehors, discutant entre balletomanes, se tenait en tenue momentanément près des grilles, après avoir frénétiquement bougé au parterre, la dernière rencontre de la soirée qui a cassé la rétine : Marion Gautier de Charnacé. Miam. Voilà.

mardi 20 septembre 2016

rencontre de Crystal

Billet de rapide compte-rendu d’une rencontre balletomane à l’amphi Bastille, avec la chorégraphe canadienne Crystal Pite. Elle a l’air aussi intelligente que douée et intéressante. Elle manipule Ludmila Pagliero (qui est plus jeune que moi ??) et Vincent Chaillet pendant presqu’une heure, sur un remix bien senti des quatre saisons, dans une chaleur assez insoutenable, puis répond au questions avec l'aide de son assistant québécois — notamment du petit rat, mais la troupe de balletomanes était presque au complet et disséminée aux quatre coins.

Objectif atteint : il va falloir trouver comment s’y incruster.

lundi 19 septembre 2016

inside Benjamin Millepied

“Relève : histoire d'une création” traduit dès le titre deux pendants en réalité ambigus. La relève est à la fois Benjamin Millepied, nouvellement nommé comme directeur de la danse, et le petit groupe de jeunes danseurs qu’il forme au plus près pour sa création chorégraphique, tandis que ceux-là même qui ont volontairement adhéré au projet, cette petite sous-troupe qu’il a monté de jeunes qui ont faim, c’est aussi sa création — et leur création personnelle, leur auto-réalisation.

Mais le documentaire de Thierry Demaizière et Alban Teurlai dans les coulisses très parcourues et fascinantes de l’Opéra de Paris n’est pas tant à propos de la danse que du management, et en ça il se rapprocherait bien d’un propos de Pierre Legendre, quelque part, sans y aller aussi fort, en retenue comme un Wiseman (et ils sont justement potes, ces deux compères-là), mais avec une touche artistique forte qui se ressent sur les passages de musique techno collée ingénieusement sur les mouvements remontés des danseurs.

Le management, donc. Parce qu’en France, on administre, encore, et ça, Benjamin Millepied le danseur étoile, le chorégraphe, le team builder et leader, l’entrepreneur de la danse, quand il est arrivé à Paris, il ne l’a pas saisi. C’est ce qu’on appelle un choc culturel, que les écoles de business administration (mais qui sont en réalité du management à l’anglo-saxonne) essaient de désamorcer avec des cours ad-hoc. Il aurait dû lire cet entretien passionnant entre Legendre et Wiseman, justement, à propos du documentaire du second :

   Pierre Legendre. Et puis, il y a cette affaire qui mérite grande considération, parce que personne, je crois, n’avait osé faire ça : donner toute cette place à l’administration. Pas celle qui simplement gère et doit accomplir certaines tâches pratiques, mais celle qui a toute son importance pour les danseurs, comme des parents pour leurs enfants, qui les enveloppe de sollicitude et de discipline. J’aimerais bien savoir ce que vous pensez de ça.

    Frederick Wiseman. Dans un certain sens, c’est très français. Et ça reflète quelque chose de la vie contemporaine française et dans l’Histoire. La France est vraiment un pays hiérarchisé, un pays de castes même. Si on compare avec le film que j’avais fait sur l’American Ballet Theatre, on voit les différences entre les questions hiérarchiques en France et en Amérique, et ça c’est quelque chose qui m’intéresse. J’avais trouvé la même chose à la Comédie Française, la façon dont c’est dirigé, les luttes de pouvoir là-bas...
L’autre chose, c’est qu’une compagnie de danse de 150 danseurs a besoin d’un appui pour exister. Il y a quelque chose de très pratique dans l’administration, il faut gérer une grande organisation, et ça m’intéresse. Et aussi le fait que l’administrateur est une femme, et le rôle de la femme dans cette administration. Il y a une comparaison à faire entre la façon dont la Comédie Française est dirigée, les luttes de pouvoir, et la façon dont ça se passe ici. À la Comédie Française, on partage le pouvoir. Il y a beaucoup de clans, et ils sont souvent en guerre les uns avec les autres. Ici, l’administratrice a tous les pouvoirs. Elle n’est pas dictatrice, mais c’est elle qui prend les décisions. Et ça, c’est intéressant comme comparaison entre deux grandes institutions culturelles en France...

    Pierre Legendre.  …qui toutes les deux ont la marque monarchique, venue du fond des âges français. Les Français ne conçoivent pas la chose autrement. Pour le regard américain ce doit être saisissant.

    Frederick Wiseman. Mais quand les sociologues disent que l’Amérique est un pays plus ouvert… En un sens c’est vrai. Les classes existent en Amérique, mais c’est beaucoup plus fluide. C’est plus facile de commencer très bas et de monter. Ici on peut, mais c’est très difficile.

    Pierre Legendre. Et dans les têtes, la hiérarchie a ici quelque chose de sacré.

    Frederick Wiseman. Et pour un étranger, quelquefois c’est très comique.

    Pierre Legendre. Ici, c’est souvent lourd à porter, parce que même la critique est codifiée. Il y a les « hérétiques officiels », appelons-les comme ça. Il y a une fonction, très prisée par les universitaires, pour engueuler le pouvoir, acceptée par lui. Et puis, ici il y a la frappe catholique, et pour le spectacle c’est aussi présent. Ces grandes institutions culturelles, soutenues par le mécénat d’État, c’est comme le mécénat du Saint Siège qui fut si important en Europe.

Benjamin Millepied n’est plus français. Il est un type de manager par l’exemple : il montre, il est là, dans les studios, pour créer, pour donner le cours, toujours à disposition, sur son téléphone, mais il s’ennuie à signer, à décider jusque dans le micro-management comment le banc qu’il avait rapidement commandé doit être (une grande affaire qui tourne au comique, tellement cela prend des proportions ahurissantes, sur des semaines), et son assistante haute en couleur lui court après (là encore avec un running gag : “tu n’aurais pas vu Benjamin ?”), pour organiser tout ça. Lui l’écoute à moitié, en regardant des vidéos : sans toutefois ignorer la part de bureaucratie, il trouve que l’important est ailleurs.

Cet ailleurs, il le confie de temps à autre. Comme quand il témoigne de son effarement non-feint face à des danseurs qu’il a tous reçus, une bonne partie en tremblotant de peur à l’idée de rencontrer un nouveau monarque dont ils ignorent tout et auquel ils vont être confrontés en huis clos pour ce qu’ils présagent être une inspection inquisitrice, là où il s'agit simplement de sonder et de présenter. Ou quand il découvre la politique raciste institutionnalisée face aux danseurs pas tout à fait blancs. Ou quand il voit les conditions de travail déplorables dans lesquelles doivent évoluer les danseurs — le suivi médical ou les planchers, notamment. Lui, quand une danseuse se blesse au pied, et qu’il n’a pas encore pu faire venir quelqu’un d’attitré à temps pour s’en occuper, saisi le pied et montre comment il faut faire. La scène n’est pas de la podonipsie viennoise, mais bien l’âme naturelle de Benj ton pote de tous les jours, qui file coups de main et tuyaux.

Le problème, c’est qu’en France, ce vieux pays monarchique schlérosé, on aime la figure paternelle (et maternelle jusqu’à présent, à l’Opéra). On aime celui qui tranche, même injustement. Pas celui qui se considère comme un égal en charge, mais celui qui est au dessus et inatteignable, le patriarche, qui mène son troupeau. Benjamin, il voit tout ça et ne comprend pas. Ou plutôt il le rejette dès qu’il l’a compris, et apporte un nouveau management moderne à l’anglo-saxonne. Quand il voit qu’il y a un problème avec quelqu’un, il l'appelle sur son portable dans la rue et le règle, mais généralement, il évite le conflit — en cela, je pense qu’il est comme moi (je ne sais pas s’il a passé son MBTI, mais c’est typiquement un truc d’INTP). C’est très problématique pour des gens qui sont habitués à s’en remettre à autrui, qui sont dans une optique de servitude volontaire, qui veulent un système féodal, avec une protection en l’échange de leur liberté. L'incompréhension peut rapidement muter en conflit encore plus intense que ceux évités.

Le concours, qui n’apparaît pas dans le film mais qui revient plusieurs fois, est symptomatique de cette incompréhension de la France et ses danseurs allégoriques face à Millepied. J’en ai fait l’expérience sur ce blog même : le peuple français dans son immense majorité ne conçoit pas qu’il puisse en être autrement. On doit s’élever par l’écrasement, en France. Peu importe même que nous soyons unique au monde à procéder ainsi : la dissonance cognitive est alimentée par la névrose commune. Et quand le directeur dit qu’il n’est pas content de comment ça danse le classique, et qu’il y voit autant de joie et d’expression artistique que dans du papier peint, alors que la compagnie semble s’éclater dans le contemporain (dont il est chorégraphe !), pensant même que c’est alors la meilleure au monde, il y voit le signe de toute cette tension du mauvais management par la peur. Mais les danseurs, eux, y verront une insulte qui leur ai faite, n'y comprenant rien au propos (et se fendant même d'une tribune publique, au lieu d'en parler à celui qui reste manifestement ouvert).

Seulement une poignée de danseurs (moins d’un cinquième de la compagnie ! Aucune étoile) adhère réellement à son projet et à sa vision, l’accompagne au bar, se sent libéré et parle des problèmes d’avant, devant la caméra. Et je me demande comment cela va se passer, avec le retour en arrière et la fuite de Millepied (car à force d’éviter, il ne reste plus nulle part : il faut partir ou périr. La conduite du changement ne s’improvise pas comme un pas de danse !). Ces jeunes, ils ont goûté à autre chose, à l’extérieur, et ça leur a plu. On, je veux dire les balletomanes, les a bien reconnu, et on sait que ce sont les plus brillants. Je ne vois que deux solutions : rester dans la matrice et attendre son tour pour insuffler cette fois un vrai renouveau durable, dans une vingtaine d’année ; ou ne pas se sacrifier à attendre et fuir vers le Nouveau Monde. Le statu quo est une non-décision immédiate, mais plus on attend, plus la question sera réellement envahissante.

Je suis dans la même situation qu’eux. Ce film documentaire, c’est plus qu’un compte à rebours sur une création artistique, celle de Clear, Loud, Bright, Forward, dont on sait dès le début qu’elle aura finalement lieu dans la pompe — quoiqu’on la sent déjà plutôt créée contre ou envers et contre qu’avec le système dont le directeur dispose —, dont on voit tout le travail préparatoire avec le compositeur, le chef, les répétiteurs, les cahiers de notation, les danseurs eux-mêmes  : c’est un prétexte à la mise en exergue du mal français, une allégorie (comme l’a toujours été la danse !) de nos forces et faiblesses face à un catalyseur qui a échoué — parce que le chef-dieu est finalement le plus lié d’entre tous. Et comme la grande majorité de l’armée mexicaine qu’est ce corps d’État fonctionnaire de la danse, biberonné à la pensée française, j’ai bien peur que le public aussi ne passe essentiellement à côté.

(À la place d’Helgi Tomasson, je noterais bien les noms, de Letizia Galloni, de Léonore Baulac, de Marion Barbeau [surtout pour l’épouser, au passage] et d’Axel Ibot notamment, et préparerais un stock de pilules rouges. Parce qu’après tout, pourquoi s’arrêter à Mathilde dans le siphonnage ?)

- page 2 de 36 -