"Au nom de la race et de la science" était le film en avant-première diffusé à l'école militaire, devant le champ de mars. Entrée gratuite sur inscription libre, mais il faut être sur la liste, prouver son identité, puis traverser l'immense zone qui sert à faire tourner à rond des chevaux d'officiers en plein centre-ville à 15.000€ le m², zone par ailleurs fort boueuse en temps de pluie. C'est avec surprise qu'on arrive enfin à un bel amphithéâtre, où est installé l'écran. Les officiers arrivent pour camper sur les places réservées ; petits discours habituels, et déjà la dimension morale qui arrive : nous sommes tous frères, et à la maison de prod, il n'y a pas de directeur (quelque chose comme un responsable délégué désigné, on voit le délire).

Ce reportage retrace un aspect-méconnu de l'histoire (avec un petit "h"), au sein de la grande Histoire, celle de la guerre 39-45, dont décidément on n'a pas fini d'en explorer les détails, pour n'en tirer rien de bien exploitable. Au sein de l'université de médecine de Strasbourg, il y a une rumeur, selon laquelle on dissèque des cadavres juifs. On commence par cette rumeur (belle mise en scène en trois dimensions, il faut faire du beau !), qui s'avère en réalité seulement fondée sur des faits largement révolus... et qui étaient connus à l'époque, apprendra-t-on finalement à la fin du reportage, avant d'en conclure sur l'habituel "n'oublions jamais, on a mis une plaque" — qui précise d'ailleurs que les vrais universitaires strasbourgeois s'étaient fait délocalisés et remplacés par des nazis, histoire de ne pas les mélanger à tout cela, ce qui était la raison de leur frilosité sur ces évènements, avant le reportage.

En résumé : 86 juifs ont été sélectionnés dans le camp de concentration local (Natzweiler-Struthof, passablement oublié et pourtant en territoire français), remplumés, gazés assez artisanalement (au Zyklon B, mais dans une chambre de 3 x 3 X 2 m, en lots), puis promis au formol, dans le cadre d'un projet digne d'un musée de sciences naturelles, puisque le professeur en médecine local de l'Institut d’anatomie (j'ai déjà oublié son nom...), nazi assez typique pour ne pas dire stéréotypé (ancien grand blessé de la guerre de 14, personnage rude et antipathique, travailleur, revanchard, manipulateur, peut-être un brin mégalo), avait vendu à Himmler l'idée de garder une trace de la race juive en cours d'extermination.

L'approche est donc scientifique. Pardon : "pseudo-scientifique", nous répèteront les différents intervenants. Car outre le fait de rapporter un fait assez négligeable vu l'ampleur des crimes nazis (ou est-ce le fait d'avoir voulu faire disparaître les corps concernés en les mutilant et coupant en tranches qui doit être plus choquant que la moyenne, justifiant le qualificatif de "l’un des projets les plus inconcevables" ?), le reportage a un très fort relent de moraline qui fait parfois bien peur. D'une manière générale, on reste sur le désormais fortement ancré "devoir de mémoire" et sur les qualificatifs de "crime", "barbare", etc. Tout est de la faute de quatre ou cinq hommes, au final, que l'on aura pris soin de qualifier de médiocres et autoritaires ; d'ailleurs, mis à part un qui s'en est sorti avec une peine assez rapidement expurgée, ceux qui ne se sont pas suicidés auront été vertueusement pendus par les alliés, après leur jugement (une manière civilisée de tuer les gens, prenons-en de la graine). Pire que cela, une intervention pour porter au pinacle ces "atrocités" : le régime nazi, nous dit-on, fondé sur son fanatisme de race supérieure, est un instrument de mort fondamentalement mauvais ; ce n'est pas le cas d'autres régimes totalitaires. J'entends : tuer des gens par eugénisme, c'est le mal absolu ; mais tuer le même nombre de gens (quelques millions) au nom de l'égalité, là ça se discute (à la Rousseau : je vais te libérer malgré toi, qui à t'envoyer dans le goulag). C'est pas gagné...

Le problème du régime nazi, c'est que c'est l'arbre idéal pour cacher la forêt : ils ont tout du méchant idéal pour ne pas voir que sans administration, on n'aurait jamais pu monter un camp (invention anglaise, rappelons-le), gérer 86 personnes quelques mois, puis en expédier les cadavres, et les stocker dans du formol plusieurs années. C'est inouï de vouloir faire croire que ceci est l'oeuvre d'assassins (de serial killers, dirait-on à présent), isolés, seuls responsables ! Par la petite histoire (que l'on voudrait encore étoffer : il faudrait, nous a-t-on dit avant la projection, faire un film sur chacune des 86 personnes), on masque non seulement la grande, mais surtout la véritable réflexion sur l'humain, qui tombant de son piédestal des Lumières, se rend compte qu'Homo homini lupus est (après 2200 ans d'hésitations à ce sujet), et influence l'école de Francfort tout autant qu'un Zygmunt Bauman qui montre que le régime nazi s'inscrit parfaitement dans le monde moderne.

Faire de la dissection de cadavres juifs ("générés" pour l'occasion, avec l'aide de quelques circulaires) serait donc de l'anti-science à dénoncer, puisque s'en servant de prétexte (horreur !), mais balancer une deuxième bombe atomique aux fin de tests en grillant quelques dizaines de milliers de personnes, ça c'est de la vraie science. Tant qu'on restera sur des dogmes pareils, je ne vois pas très bien quels "enseignements" on pourra tirer. En attendant, l'idée implicite est que le génocide a été inventé par les nazis (le mot n'existait pas avant, nous dit-on), alors même que les Anglais et avant eux les Espagnols avaient des idées assez artisanales pour zigouiller des peuples entiers (non européens, certes : ils ne nous ressemblaient pas tout à fait). Ce qu'il faut voir, c'est qu'avec les nazis, on industrialise le processus, selon des méthodes managériales naissantes, selon une administration enfin rodée, signe de la toute-puissance de l'État technicien, organisateur, procédurier, légal. Ce qui est intéressant de penser, ce n'est pas seulement le classique "mais pourquoi est-ce que les juifs ne se sont pas rebellés ?" — ce que se demandaient mes compagnons avant projection, et qui ont tout aussi ressenti le malaise idéologique du film qui refoule bien des aspects trop proches de nous —, alors même que les techniques sont connues (division, peur continue, violences extrêmes, espoir de fin non tragique, etc.), mais plutôt : "comment des personnes lambdas peuvent tout à coup se mettre au service d'une telle folie ?".

Cela nous entraînerait sur deux aspects : d'une part, considérer la raison en tant que telle, et s'apercevoir qu'elle se forge dans le creuset de la déraison (terme legendrien) ; d'autre part, se pencher sur l'organisation administrative et la segmentation des tâches qui dans notre monde moderne permet d'avoir une machine de guerre étatique (un Léviathan, dirait l'autre) capable de tout faire dès lors qu'on sait la manier. Très concrètement, je pense clairement qu'aujourd'hui même, on pourrait toujours facilement mettre en place une infrastructure et une gestion de transport pour exterminer une partie de la population, sans qu'aucun des acteurs ne se sente trop responsable (voire même pas du tout). Cette horrible vérité-là est refoulée, pour laisser place, au lieu même militaire où l'on apprend à tuer pour le bien, à une indignation mesurée sur commande, entre deux petits fours de fort bonne qualité.