Lundi, i>télé ne parlait que de ça, je veux dire : toute la journée, non-stop. Le lendemain matin, Guy Birenbaum déclarait même, sur la même chaîne, et sur le sujet du "en parle-t-on trop ?", qu'effectivement ça dépassait toutes les bornes -- il a apparemment été personnellement touché par un drame du même type. C'est que le journaliste ne fait pas qu'informer de la catastrophe (supposée durant un certain temps, car on peut aussi se poser en urgence et réapparaître ; ou tourner un épisode de "Lost"), il veut l'information en elle-même. Ça implique par exemple de dépêcher des équipes sur place, qui jusqu'assez tard ne servent pourtant pas à grand chose ; jusqu'à ce que ce ne soit plus le cas, et aux images indécentes des familles dans la tourmente, on se dit qu'on préférait finalement quand on avait des images d'avion au décollage en fond.

"Pourquoi ?" En voilà une question ! L'événement "inexplicable" se doit d'avoir une réponse de causalité : pendant qu'on tanne la compagnie pour lui faire cracher des bribes de scoop, les experts se succèdent, et par chance sont les uns plus compétents que les autres. On assiste alors à une scène ubuesque : alors que les journalistes se sont trouvés l'explication "foudroyé en plein vol", parce que l'avion devait être autour de l'équateur (on a fait le calcul en direct), les experts se succèdent toujours pour expliquer que tout avion prend deux à trois fois la foudre par an, que tout est prévu pour (on donne force détail), et que jamais au grand jamais on a explosé à cause de ça, au pire du pire, on a dû une fois réamorcer l'électricité. Comme j'ai bossé à côté d'un des très rares experts dans ce domaine, je confirme. Et à la fin de l'expertise technique, le journaliste de reprendre : "l'avion aurait donc été foudroyé", en précisant parfois, "même si ça n'a jamais crashé aucun avion". Heureusement, aucun journaliste n'a jamais prétendu être scientifique...

Le lendemain, Obama supplante tellement notre avion qu'on parle durant à peine trente secondes de la découverte des débris de l'appareil. Finalement, l'information importante n'était pas si importante... (a posteriori, les journalistes auraient peut-être eu raison : ce ne seraient pas les bons !) Et comme ça tombe bien, les experts ayant déclaré que les journalistes racontent toujours de la merde dans leurs hypothèses et que mieux ne valait donc pas en faire, juste avant que le présentateur au retour plateau ne recommence avec son histoire de coup de foudre, voilà que ça ne colle plus : on invente alors le "désintégré en vol". Bah oui, un avion, parfois, c'est biodégradable, faut le savoir... De fait, les journaux changent de une, "foudroyé" devient bien "désintégré". On n'arrête pas le progrès.

Pendant ce temps, les journalistes-interviewers sont allés chercher les familles des victimes (quand bien même il existait un espoir infime qu'elles n'en soit pas). Durant toute la première journée, le suspense était à son comble : quelles étaient les nationalités à bord ? Finalement, l'info arrivera le lendemain. En revanche, on ne saura pas pourquoi le directeur de la com' d'Air France était près de pleurer en annonçant la nouvelle de la disparition c'est étrange qu'il n'y ait pas eu d'enquête. Parce que sinon, les familles en question vont être interrogées au quatre coins du monde, prouvant que ce n'est pas seulement le journaliste français qui est atteint d'un syndrome étrange...

Et puis on pourrait accuser la téloche, mais les journaux ne sont guère mieux. Match (qui propose de "voir le visage des disparus", c'est dire le niveau de voyeurisme abscons !) publie en couv' un "la douleur", "aucun survivant", et certainement deux membres d'une famille de victime qui s'enlacent. Vous me direz, c'est Match, dans le genre raccoleur on ne fait guère mieux ; certes, mais les autres journaux papiers n'y vont pas de main morte non plus ! Je ne me rappelle pas que pour chaque avion de plus de 250 passagers qui s'abîme, on fasse tout un foin. D'autant que dans la plus pure logique, on sait qu'il y a une chance sur 2,5 millions que ça arrive, et par ma foi, il y a juste dix fois plus de morts sur les routes chaque année seulement en France...

Mais ne faisons pas dans la proportionnelle, c'est horrible. Quoique : trois jours de deuil national au Brésil, pour une soixantaine de ressortissants dans l'appareil (de mémoire), on imagine que pour la grippe espagnole on serait toujours endeuillé. Mais surtout, en France, on fait mieux : pour la quarantaine de Français, ou par "solidarité" avec les autres nations, voilà qu'on a organisé une messe, catholique, à N-D de Paris, en présence de Sarkozy (il n'avait que ça à faire ? Il était déjà dépêché sur place le jour même, pour dire qu'on ne savait rien, super...), Borloo (c'est là où l'on se rend compte qu'avoir rattaché le ministère des transport comme secrétariat d'état à l'écologie est un rien débile -- Bussereau et lui étaient aussi évidemment à Roissy le jour même, les emplois du temps de ministre sont décidément pas si remplis que ça), mais aussi Aubry (quoi ?), Bayrou (logique, catho), ou encore Chirac (ah, ça explique pourquoi il y avait Sarko, tout à coup).

Quel est le plus choquant ?
a) on organise une messe oecuménique alors qu'on n'était encore sûr de rien, seulement deux jours après le drame (un frère d'une victime passe à la télé -- pour changer --, en interview, communiquer son indignation)
b) tous ces braves gens n'ont rien d'autres d'intéressant à faire
c) on met un représentant catho et un autre musulman (y'avait des musulmans dans l'avion, au moins ? Entre les Brésiliens et les Allemands...), et roule ma laïcité
d) le politique est devenu expert dans le racolage putassier larmoyant compassionnel (et dans pas grand chose d'autre)

J'hésite... Je n'en veux donc pas à la télé et aux journalistes, dont le but est de vendre : tout comme le politique, ils dénote d'une inclination malsaine de la société. À laquelle ils participent, mais il faut se rendre à l'évidence, si la dérive a eu lieu, c'est qu'il y a de la demande. Et c'est certainement ça le plus triste.