humani nil a me alienum puto

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dimanche 19 janvier 2014

511ème semaine

Il est des fois comme cela où l'on est content d'avoir fait du droit, pour bien percevoir les tenants et les aboutissants (techniques) ; tout en n'étant pas impliqué par un quelconque corporatisme, ou une participation telle que, dans la mêlée, on n'y voie plus rien. La décision qu'a rendu Bernard Stirn, pour qui j'ai énormément de respect (et dont le manque total de charisme est proportionnel à sa sympathie naturelle et à sa connaissance encyclopédique du droit public, aux choses de l'État et à son attachement aux libertés), m'a plongé dans une sorte de grand abyme de perplexité. Grosso modo, 80% des juristes sont contre, et pas qu'un peu ; le reste est pour, assez souvent chez les juristes de cette manière désinvolte que l'amour du pouvoir, de celui qui détient la Vérité, confère à qui manie le verbe. Il y a eu peu d'article équilibré. Peu aussi à considérer le point de vue non de la justice mécanique en tant que telle, mais de l'intérêt premier de l'État.

Je n'ai absolument rien contre une approche machiavélique. Je suis moi-même en faveur d'un pouvoir fort de l'État, je garde de fortes sympathies napoléoniennes, et chevènementistes pour l'incarnation la plus récente du mouvement — ce qui ne veut pas dire que je soutienne économiquement une espèce de soviétisme à la française, héritant de l'État providence dont on trouve une origine au XIIIème siècle, dans laquelle on baigne actuellement, qui ne nous mènera qu'à la ruine (c'est un sujet connexe cependant). L'État doit trouver de bons équilibres : il ne faut pas être naïf sur la nature de l'homme ; mais il s'agit aussi de ne pas se tirer une balle dans le pied, soit en donnant trop de pouvoir justement aux hommes que l'on doit rééquilibrer (car l'État ne peut être que par l'incarnation humaine du pouvoir, et des hommes qui ont eu tout pouvoir, on a bien su ce qu'il en a été : ce n'était pas très lumineux), soit en discréditant la parole de l'État, devenu arbitraire, absolu, délié des hommes qu'il est censé organiser et canaliser.

Dieudonné est un con. Ça arrive à plein de gens. Ce n'est pas pour cela qu'il serait antipathique ou autres. Il y a plein de gens intelligents et exécrables, et plein de gens à la réflexion peu poussée mais adorables (c'est quelque chose que les amis gauchistes ont du mal à comprendre, ce qui les attire souvent vers la première catégorie, et c'est même un risque certain pour chacun d'entre nous). La question est de savoir quand la connerie fait boule de neige et devient dangereuse pour l'État et au-delà, pour tous. Je ne pense pas que cela soit le cas actuellement, nous baignons dans un bain idéologique différent que celui de l'épouvantail des années 30-40, quand bien même nous n'en avons tiré aucune véritable leçon (on a préféré donner dans le victimaire, droit cessible par héritage, dans un grand mouvement de psychose collective — nous sommes tous pareils mais d'origines différentes revendiqués : l'identité attaquée par le paradoxe à la racine). Nous sommes, par les temps qui courent, encore dans la catégorie des "cons sympathiques", pas des "cons belliqueux". C'est la famille beauf qui s'exprime en groupe, c'est tout. Nature humaine lambda (l'autre est le mal, parce que autre : il n'y a pas eu beaucoup de nazis "M'Bala M'Bala").

La bulle médiatique du micro-monde parisien (parce que, comme d'habitude, ça a peu dépassé cela) a eu une origine mystérieuse et soudaine dans la découverte d'un signe de ralliement sot, au nom culinaire. J'ai été assez surpris de voir que beaucoup se rallient à la thèse de "l'antisystème", ce qui par ma foi a autant de consistance intellectuelle en soi qu'un mélange d'anarchisme et de mai-soixante-huit, ce qui est dire le niveau abyssal de la chose. Quand on ne comprend plus le monde complexe dans lequel on vit, avec bonheur ou malheur, c'est encore le plus simple ; on a tué Dieu, il faut assumer les dommage collatéraux et assurer le SAV. L'un de mes amis s'affiche clairement à la droite extrême, plutôt par facilité, mais sans manque de finesse (mouvance GUD, en somme) ; il n'aime pas beaucoup Dieudonné, qui arnaque l'État et ses fans (qui se cotisent, ai-je appris), en ne payant pas ses amendes — et en cela, faut-il rappeler que l'extrême droite est justement partisane d'un État extrêmement fort ? Mais la décision du CE, particulièrement incompréhensible pour qui n'est pas juriste (le CE lui-même une aberration typiquement française, que le citoyen ne comprend pas : faut-il ensuite s'étonner d'une défiance ?), cela ne passe pas beaucoup. Alors antisystème ou antisémite, finalement, tout le monde s'en fout (mis à part ceux qui se sentent concernés — probablement pas à tort, mais arrêter de pleurnicher parce qu'il y en a qui sont des méchants et que c'est pas juste nous ferait aussi des vacances).

Le recul très soudain de Manuel Valls dans les sondages cette semaine, après avoir monté artificiellement cette histoire en surfant sur une vague parisianiste de microcosme, irait dans ce sens : voilà comment se tirer une balle dans le pied. Peut-être que l'affichage de convictions fortes et assumées (ou simplement la volonté de se réafficher à gauche — chez ceux qui aiment les Rroms, surtout quand ils ne campent pas sous leurs fenêtres de bobos), et la preuve de l'homme de pouvoir qu'il impose, lui servira plus tard sur le long terme et les ambitions que l'on sait. Mais pour l'instant, cela écorne, avant l'oubli, autant le gouvernement, la justice, que l'État. Bernard Stirn a sonné la fin de la récré, mais à quel prix ! La décision est contestable sur la forme (rédigée à l'arrache, certainement à moitié écrite avant même l'audition — pour ce que ça change, en administratif... On en est presque encore à l'ordalie, au niveau des techniques de jugement de l'État par lui-même, en France...), et sur le fond utilise une jurisprudence qu'on enseignait plutôt pour son aspect folklorique (le lancer de nains) que pour sa véritable portée toujours très contestée, tout en ajoutant des notions sorties de nulle part et fourre-tout (quand on sait à quel point le milieu juridique hérite des glossateur, c'est de l'inconscience). Le manque de sens politique est totalement criant quand on sait que l'on peut rapidement accéder aux origines (juives) du juge : forcément, ça n'a pas pris longtemps pour que la connerie complotiste reprenne (et ce n'est pas JM Sauvé qui sauvera la mise : personne ne sait de qui il s'agit, son pouvoir n'est relatif que dans les hautes sphères ! Ce sera donc plutôt perçu comme du corporatisme, je vous le parie).

Le Conseil d'État, dont le nom dit bien de quoi il s'agit à la base, a forgé son pouvoir au service et contre (dans les deux sens du mot) le pouvoir exécutif de l'État français, sans aucune prérogative (écrite), par pure appropriation à l'anglaise ou à l'européenne (CJUE, aussi CEDH par certains aspects), s'arrogeant des pouvoirs au fil du temps, par la lente tradition. Il avait failli disparaître, Garibaldi avait tout de même tenu à le garder. Les citoyens ne le connaissent pas. L'équilibre est fragile : voilà ce qui est payé ici. Il reste l'espoir d'enterrer avec le temps ce qui a été rapidement décidé, dans un empressement de décision que je n'aurais pas aimé subir — parce que je ne sais toujours pas, à titre personnel, ce qu'il aurait fallu faire, et je reste pour cela bien coi devant tant de certitudes des croyants juristes, qu'ils soient très pour ou très contre. Quoique par défaut, je pense que l'Histoire nous ait plutôt appris à privilégier par défaut la liberté, et à essayer autre chose de plus malin que la subite violence de la coercition, car on n'influence jamais ainsi les esprits faibles, si ce n'est pour les enflammer encore plus.

Lorsqu'il y a un risque d'infection, on ne devrait pas attendre la gangrène et de devoir couper un membre. Il y a un manque flagrant de prévention qui tient à une technique de l'autruche toute propre à la démocratie (et au pouvoir en général, mais celui qui y tient par autre chose que la flatterie aurait plus tendance à faire attention à ce qui pourrait le concurrencer, je pense). La paresse nous mène à ébranler (par une vaine censure mal goupillée et précipitée là où l'urgence était artificielle) ce qu'il a fallu beaucoup de temps à monter, et la réaction des juristes, qu'ils soient tout à coup frappés de doute devant cette liturgie qu'ils ne reconnaissent pas, ou qu'ils soient contraints à une dissonance cognitive digne des plus grands jésuites dont ils héritent (l'art de justifier tout et n'importe quoi en distordant la logique), montre qu'il n'y avait pas trop intérêt à bouleverser quoi que ce soit : personne n'y est vraiment prêt...

samedi 7 septembre 2013

492ème semaine

Voilà, c'est officiel, j'abandonne les études facqueuses de droit ! Je précise bien "facqueuses", parce que je continuerai par moi-même dans mon coin, sans me presser, mais aussi sans avaler de travers un programme, parce que tout est fait pour inciter au recrachage par coeur, et donc tout oublier au bout de six mois. J'ai fait un sondage assez simple, auprès de juristes et d'avocats : j'ai interrogé sur des points du programme qu'on annonçait absolument indispensables, primordiaux, fondateurs, et j'ai regardé la réaction. Exit canal de Craponne, Gavarny, Baldus ! Voici ce que connaît le professionnel : sa matière, sur le bout du doigt, les articles dont il y a tout le temps besoin (les autres sont hyper rarement consultés, d'ailleurs l'achat de code est optionnel, au pire il y a Legifrance).

Il y a quelques temps, mon cousin a été auréolé d'un premier prix au Concours Général de mathématiques. Calqué sur le programme de Terminale S, je sais fort bien que ce ne sont pas de "vraies" mathématiques ; ni que ça l'aiderait à passer le GMAT, avec des maths à l'américaine. On ne peut qu'être fier, et en même temps, c'est encore cet élitisme pourri qui gangrène la France. Mais peu importe. Je parlais mathématiques avec lui, ensuite, et je me suis rendu compte, de manière claire et précise, que je ne sais quasiment plus rien faire de ce que j'ai appris en prépa et en école d'ingénieur, et que dès que je fouille dans ma mémoire, j'ai une chance sur deux de raconter des conneries. J'ai gardé la structure, ceci dit, et c'est peut-être (clairement pas sûr !) réactivable. Tout n'est-il pas perdu ?

C'est surtout que tout cela ne sert pas à grand chose. Je ne dis pas à rien : je dis que c'est très vain. Avec la suffisance, l'arrogance scientifique, que j'ai retrouvé en droit, avec ses mêmes corporatistes (ici à un niveau assez inégalé : des profs refusant de se prononcer sur mes copies, corrigées par d'autres profs ; c'est commun à toute la justice ensuite, si j'en crois une interview de Michel Rocard, sur ses années au pouvoir). Le scientifique sait tout, il n'a pas besoin des "humanités". Plus tard, il pourra donc devenir un gestionnaire médiocre, un manager détestable ou au mieux paternaliste, un chef d'opérette, un professionnel ne sachant pas collaborer, ni avec ses collègues, ni avec ses clients, ni avec ses sous-traitants. Mais il aura étudié, à un moment de sa vie, les séries puis les transformées de Fourier, qui se seront évaporées trois ans après avoir obtenu le bon bout de papier. Quelle réussite !

De manière amusante, certaines m'ont dit de continuer, et c'était les plus universitaires. La souris m'a dit de larguer ce truc qui l'emmerdait aussi indirectement ; mais aussi parce qu'au bout de quelques M2, elle a bien compris la pourritude de notre système scolaire. Le problème des profs, surtout à l'université peuplées de doctorant qui ne se sont jamais frottés à la vraie vie professionnelle (ils envahissent aussi les écoles d'ingénieurs, maintenant, éreintant quelques responsables pédagogiques au passage), c'est qu'ils vivent dans une bulle extraordinaire. Tout le monde vit plus ou moins dans sa bulle — ouvrez un compte Twitter, c'est effarent. Mais là, il s'agit d'une bulle où l'on ne connaît comme référent que l'élitisme, la sanction, l'épreuve. Où ceux qui ont passé patiemment toutes les étapes, et après avoir été sélectionnés endogamiquement par leurs aînés qui se sont reconnus, sont incapable de penser au-delà de leurs paradigmes d'anciens élèves appliqués. Et donc de s'adapter, de changer de méthode. Le système éducatif est foutu, en l'état.

So long and thanks for all the fish! Si j'ai du temps, dans quelques années, je ressortirai mes notes déjà obtenu et repasserai les quatre ou cinq matières manquantes. Pour le fun que j'ai perdu. J'ai d'ailleurs récemment appris qu'avec mon diplôme d'ingénieur, en le faisant passer pour un M2, j'aurais pu avoir directement une équivalence de ma L1. Cuisine pédagogique de chiffres sans intérêt. Un ami a bien pu commencer en M1 parce qu'il était à Sciences Po trente ans avant, en parallèle de Centrale, donc aussi par équivalence. Absurde de A à Z !

Donc je me barre, et je vais plutôt me concentrer sur mes affaires. Et lire librement des choses intéressantes, comme je le veux, quand je le veux.

vendredi 23 août 2013

490ème semaine

Il y a quelque temps que je voulais écrire un billet sur la fragile notion de justice, installée sur plus de 2500 ans dans le monde occidental, pour un résultat encore peu satisfaisant, et surtout très partiel. Et puis Jacques Vergès est mort. Et alors, sortant du bois, un bon nombre de ce qui constitue "les gens intelligents" lui a alors craché dessus. Outre que cela est toujours fort peu élégant, ce qui était reproché à cet immense avocat et personnage, était clairement et en première ligne, d'avoir défendu Klaus Barbie. Que Vergès ait défendu le FLN au péril de sa vie, ou qu'il ait participé très tôt et de manière active à la Résistance, cela nos beaux penseurs bobos n'en avaient cure. Que Vergès ait été un rouge cramoisi sa vie durant, cela les féministes gauchistes l'ont consciencieusement ignoré — selon une thèse qu'il faudrait que je développe : le darwinisme intellectuel, ou comment les extrémistes se bouffent invariablement entre eux, laissant la place nette.

Défendre un nazi est donc le pire des crimes. Voilà qui en dit long sur l'état végétatif de la "pensée" parmi la frange de la population la plus cultivée, la plus intellectualisée, la plus instruite en tout cas. On pourrait se dire à première vue que la bêtise est de croire que celui qui défend un nazi est nazi lui-même. Mais non, il en va différemment : n'ignorant point que Vergès avait défendu bec et ongles Omar Raddad, ce qu'un nazi, un vrai, un "faf" comme on dirait aussi par magie sémantique de ces milieux (le fasciste étant nazi, par simplification — de toute façon, son existence statistique est d'un tel ridicule...), un raciste en somme, n'aurait jamais fait. Donc, c'est bien d'avoir défendu un criminel, le pire-de-tous (bon, comparé à quelques communistes, le mec était amateur, mais il mettait personnellement du coeur à l'ouvrage, dira-t-on), qui est reproché.

Les criminels, les pédophiles certainement, les violeurs à n'en pas douter, ceux-là ne méritent aucune défense. Eh bien, je le dis : c'est extrêmement grave. Cela montre que le concept de justice, et donc de défense, n'est toujours pas rentré dans le champ de compréhension décidément très limité de l'humain standard, même un peu plus évolué que la moyenne. À l'intérieur du cerveau d'homo sapiens, nous en sommes toujours à l'ordalie. La science-fiction ne s'y trompe pas d'ailleurs, en montrant à quel point dès que la société aurait ses repères actuels bouleversés, la justice serait pour le moins expéditive (Judge Dredd est un très bon exemple). Il est évident que le pouvoir des institutions s'acquiert avec le temps, l'ajout progressif par les générations, de préférence les plus éclairés, selon une sédimentation fragile qui ne solidifie qu'avec les centaines d'années et le respect de tous. La disparition du droit romain au profit du droit barbare, où l'on pratiquait une sorte de magie païenne dont faisait partie l'ordalie, qu'a dû faire reculer l'Église chrétienne rationnelle, avec cet important aspect qu'est la preuve (ce qui est de plus en plus oublié !), montre à quel point on peut à tout moment revenir brusquement en arrière.

De mes amies professeurs, j'ai entendu parler des conseils de discipline. Il est proprement ahurissant que des sanctions d'une gravité très importante, intervenant dans l'éducation d'un jeune élève, dans un système où la pression éducative est primordiale et engageante pour le futur tout entier du concerné (ce que celui-ci ou celle-là se rend certainement beaucoup moins compte que ceux qui possèdent un immense pouvoir sur sa personne), puissent être prises en dehors de toute règle de procès civilisé. La preuve est par exemple de l'ordre de l'ordalie — autant brûler une main ou regarder si le mécréant flotte ou coule. L'accusé n'est pas vraiment entendu, et sa défense n'est pas assurée. Le recours est administratif, devant le rectorat, puis aux instances administratives de l'État (un jour, cela arrivera-t-il jusque devant la CEDH ?).

Il existe tout un degré de "justice usuelle" qui échappe aux règles de l'équitable. Pensons aux relations au travail (le simulacre veut qu'un DP — s'il y en a un ! — puisse assister le mis en cause, et des délais doivent être respectés, mais au final, la décision est forcément déjà prise par un juge-partie féodal — l'employeur —, et la contestation est des plus pénibles, quasiment réservée aux seuls syndicalistes ou aux désespérés), ou encore aux sanctions prises dans les prisons (qui ne se sont arrangées qu'assez récemment, sous pression européenne, me semble-t-il), et ne parlons pas de l'administration (composée, rappelons-le, d'humains, on l'oublie trop souvent), qui peut procéder à une véritable guérilla, la contestation coûtant de toute façon trop cher.

Il y a quelques semaines, je voulais donc aborder ce thème sans trop en avoir le temps. Et cet homme mystérieux appuyant toujours où ça fait mal, Jacques Vergès, a disparu, permettant d'assister à une scène surréaliste d'alliance d'un jour, et une claire sortie des imbéciles intelligents, poussant à rappeler quel est le rôle primordial de l'avocat pénaliste. Avocat pénaliste, c'est se pencher sur toute la misère qui fait l'homme. C'est embrasser la part obscure et complexe que les bisounours-à-goulag ne veulent pas reconnaître, ou du moins qu'ils voudraient changer par enchantement pour "le meilleur", mais qu'ils ne considèrent pas, dans leurs schémas simplistes en noir et blanc de bien et de mal, comme faisant intrinsèquement partie de l'Homme. La répulsion, le rejet est leur seule réaction. L'avocat pénaliste met les mains dans le cambouis et se frotte à la crasse de l'espèce humaine — et même, parfois, il s'avère que celui que l'on croyait sale ne l'était pas le moins du monde, mais quand bien même, quand bien même l'accusé serait le pire des salauds, il ne mérite pas la peine de mort, c'est le même raisonnement qui y pousse. Les parangons de la civilisation du meilleur (égalitaristes, souvent, libéraux à n'en pas douter, progressistes ouvertement) échouent à comprendre cela, et révèlent ainsi la supercherie de leurs raisonnements dans l'ensemble.

Le droit n'est pas seulement une succession de techniques — ce que feint d'ignorer l'Université française (un bon repère d'idiots intellectuels). Le droit est l'expression de tout cela, de cette sédimentation (je répugne à utiliser le mot "évolution", dans ces circonstances : il est trop attaché à présent à l'idéologie du progrès), de cette adsorption de ce qui est constitue l'équilibre le plus abouti entre le bien individuel et le bien commun. Défendre le pire des salauds, ce n'est pas être un salaud soi-même : c'est aller au bout d'une logique qui veut que l'on interroge toujours, que l'on doute toujours, et que quiconque a le droit d'être défendu du mieux possible (déjà que la représentation publique est partout, entre l'accusation et la juridiction !). Ce n'est malheureusement toujours pas compris, et quelque part, cela montre bien que l'on atteint là l'une des très nombreuses limites de l'esprit humain.

dimanche 14 juillet 2013

484ème semaine

Un beau ratage en règle pour cette L2 de droit. Certes, il reste le rattrapage, comme pour énormément de monde. Certes quasiment personne ne passe du premier coup — mais évidemment, il n'y a aucune statistique, comme pour les notes de droit administratif, qui semblent rarement dépasser 6/20, mais sur lesquelles l'omerta règne. Mais voilà : j'étais certain d'avoir rendu quelque chose de bon. Il y a les notes où c'est la déception relative, du type l'oral qui s'est très bien passé, et où la note est sur la moyenne, sans qu'on comprenne bien où l'on a pu perdre autant de points. Il y a une note qui surprend, en droit des affaires, parce que 8/20 en rendant quasiment rien est assez extraordinaire (pour rappel, le sujet était d'une stupidité révoltante n'ayant rien à voir avec la vie réelle). Mais il y a les notes comme ce 5/20 en fiscal, alors que cela tombait sur ce que je pratique tous les jours avec ma société — mais un gamin de 18 ans qui n'a jamais vu une feuille d'impôt peut être meilleur avec du rabâchage, n'est-ce pas ?

Il y a ce 10,5/20 en administratif 2e semestre, arraché après que la première correctrice a trouvé le devoir intelligent, mais ne citant pas les arrêts aux bons endroits, révisant son 12 en 11, puisque la seconde correctrice s'est basée sur les remarques de la première pour classiquement (c'est TOUJOURS le cas avec cette double correction !) baisser encore plus la note à 10/20. Déçu, mais en même temps, j'ai appris cette matière en deux jours à peine (oui, vraiment, c'était très accéléré, je n'ai même pas fini de l'écouter... J'ai même fait une partie dans un commissariat, en allant porter plainte). Il y a pourtant, en contrepoint, ce 6,5/20 au 1er semestre, où l'on perd des points à chaque question sans trop savoir pourquoi (les commentaires en marge sont sibyllins), avec une réponse d'une page tranchée par un "vous n'avez pas compris la question" — laquelle faisait une demie-ligne de long : peut-être était-elle trop ambiguë ? En tant que professeur, je sais très bien que cela arrive même avec des questions fort précises, et quand on distribue les 4/20 à tour de bras, ce ne serait pas si étonnant.

Et puis, outre le pénal et la procédure pénale à 6,5/20 (je n'aurai pas à repasser la seconde matière, car l'UV est supérieure à la moyenne), car "le prof note sévèrement" (c'est aussi le jeune responsable pédagogique...), il y a ce 5,5/20 en droit civil, sur la responsabilité. Et celui-là, c'est un vrai mystère. Impossible de voir la copie, puisqu'il fallait se rendre sur place le jour de remise des notes, quelques heures avant (donc sans l'avoir encore), et cette date a été déplacée au dernier moment, alors que j'avais calé un client (en faisant attention à ce que je ne sois pas chez lui le jour de consultation initialement prévue, où seul l'administratif a pu être consulté). J'ai donc demandé une photocopie, ce qui m'a déjà coûté une semaine d'attente, puis bientôt une semaine avant envoie : j'espère donc connaître le pourquoi du comment QUATRE semaines après la remise des notes. J'en ai marre de la fac, je n'ai jamais vu des crétins pareil. Si, à ma mutuelle peut-être. Ce pays meurt du fonctionnariat généralisé, c'est clair.

J'avais travaillé à fond ce cours, appris certes à l'arrache (un client surprise à Quimper...), mais révisé à coup de cours en ligne de l'UNJF, avec des quizz, une étude approfondie de jurisprudence et de sa casuistique absurde, les jurisprudences sur les échelles (qui sont tombées, d'ailleurs), et la méthodo sur les études de cas, un exercice enfin intéressant. Bim, 5,5. Et ce n'est pas une erreur, j'ai fait vérifier (je crois qu'on m'a facturé cette vérification 1€ supplémentaire — parce que c'est payant, les photocopies). Rattrapage en septembre, mais tellement la sensation de se faire prendre pour un con...

Pendant les oraux, une jeune fille donnait ses calculs. L'année dernière, déjà, ça avait payé : elle avait pu deviner le sujet de droit civil du premier semestre, par exemple, et avait recraché non pas le cours mais carrément le livre de la prof. 18/20 (la dissertation portait sur le domaine de la loi, de mémoire, soit de quoi écrire plusieurs thèses... J'avais donc passé mon tour). Cette année, elle avait deviné que ça ne pourrait tomber que sur le 1384 dans tous ses états. En droit administratif, la prof lors de la consultation des copies justifie le massacre : elle avait plus ou moins averti que l'arrêt serait du fascicule (environ 150 arrêts reproduits) mais pas du GAJA, alors par élimination, on pouvait en tirer une liste de 15 arrêts, qu'il suffisait d'étudier à fond ! Puis, faisant l'effort de se rappeler ce qui serait au partiel de rattrapage : c'est la même chose, "il ne vous en reste plus que 14" !

Tout cela me rappelle ce que je lisais dans "l'inflation scolaire" (Marie Duru-Bellat, sociologue, éd Seuil, la République des idées — excellente collection) : "Le contenu de l'éducation s'oriente alors vers la préparation aux examens, de manière parfois caricaturale et aux dépens de ce qui faisait l'intérêt intrinsèque des formations. Pour les élèves et les étudiants, l'essentiel devient de décrocher le parchemin. La curiosité intellectuelle et le plaisir d'apprendre reculent devant l'obsession du résultat. Le ritualisme, l'ennui et l'utilitarisme envahissent les classes. On accepte de s'ennuyer, on trouve normal de tricher, tout est bon pour réussir. Dans ce système, il ne s'agit plus d'apprendre que d'être certifié par le diplôme comme ayant appris" (page 74-75, concernant les pays pauvres, avant de se demander si nous ne sommes pas aussi concernés : mais tout à fait !).

Dérogeant à une règle du billet hebdomadaire (qui va de mercredi à mercredi), je vous conte une rencontre avec deux jeunes juristes stagiaires de M2, juristes d'entreprise auprès d'un syndicat patronal. Elles s'avouaient désemparées, et quelque peu contrites de ne pouvoir à peu près rien savoir faire après cinq années d'études juridiques. Les plans en deux parties deux sous-parties ne servent à rien : ce sont des notes qu'il faudrait savoir écrire. Le canal de Craponne est très loin (pourtant à la base de la théorie anti-imprévision et donc anti-business, cet arrêt est on ne peut plus important pour les entreprises françaises ! Autant que Compagnie générale d'éclairage de Bordeaux du CE, qui dit exactement l'inverse dans les relations avec l'État français...). Et malheureusement on ne connaît pas Christophe Jamin — mais à ce niveau c'est réparé (ça m'aura permis de vérifier la notoriété de l'arrêt Baldus, que l'on me reprochait de ne pas avoir cité, auprès d'une de ces anciennes étudiantes de Paris I : aucune, comme je m'en doutais). Les avocats les avaient de toute façon prévenues : leurs études ne servent quasiment à rien.

N'y a-t-il pas un problème ? Professeurs de droit, vous ne servez quasiment à rien, et sur cinq années, au final, l'équivalent de deux ans seront peut-être au mieux sauvées. C'est au-delà du médiocre. Je vous donne une clé (on trouve la même idée dans "l'inflation scolaire", qui malheureusement n'étudie pas assez la notion de miroir — la France a le système scolaire pompeux et stupide qu'elle mérite —, mais je ne retrouve pas la référence). Les professeurs d'université, a fortiori le Président et les responsables pédagogiques, et l'administration aussi, ne connaissent rien à la vie réelle. Strictement rien. Ils ont fait des études brillantes à l'école puis à l'université, reproduisant le modèle enseigné, qu'ils pourront à leur tour immédiatement transmettre, en y ajoutant leurs fantasmes d'intellectuels distingués et élitistes. Ils ne savent pas ce qui se passe dans la vie de 95% de leurs promotions, ou des promotions à qui ils enseignent : la vie professionnelle. Il ne suffit pas de manger des petits fours une fois par mois ensemble. De la même manière qu'il faut pratiquer pour prétendre apprendre correctement, d'une manière générale — exactement ce qui n'est pas fait à l'université, qui se gargarise de théorie intellectuelle (ceci est à moduler avec les rares nouvelles filières d'alternance). Je me souviens d'Eolas me disant que dès qu'il voit "docteur en droit" sur l'en-tête d'un confrère (ayant passé le pas : ça arrive tout de même), il sait qu'il va bien se marrer et qu'il a déjà gagné. Le droit est le summum de la maladie universitaire, parce que contrairement aux mathématiques ou aux lettres qui ne donnent quasiment, en France, que des professeurs ensuite, les ratios avec les professionnels sont inversés.

Car il faut se rendre à l'évidence : si les écoles d'ingénieurs massacrent l'Université, ce n'est pas par la prétendue sélection. Il existe énormément d'écoles, de niveaux très variés, qui prennent des gens qui parfois s'expriment difficilement en français, qui sont passés par des baccalauréats techniques. Mais il y a une dimension pédagogique, et l'on y apprend un métier, enseigné par des professionnels majoritairement (les cours très théoriques étant réservés aux chercheurs — en laboratoire, collaborant avec des entreprises —, mais limités). Voilà la grande différence. Ce n'est pas la panacée, et là bas aussi on trouve une administration parfois pénible et inefficace : en tant qu'ancien étudiant et à présent professeur de différentes écoles, je puis assurer que ce n'est rien par rapport à la catastrophe universitaire. J'aime le droit : on a réussi à m'en dégouter de son enseignement. C'est grave ! Et en parlant, le jour de la consultation, avec quelques autres personnes plus âgées que moi, ayant différentes trajectoires et buts (il y avait une femme ingénieur et professeur en école, ceci dit !), le même constat a été fait : à l'Université, on est traité comme de la merde, sans égard, du chiffre à abattre, aucune pédagogie, des résultats catastrophiques qui n'interpellent jamais, malgré leurs remarques à l'administration et à la direction.

C'est minable. J'en viens à penser, moi qui trouve le système des écoles d'ingénieur profondément franco-élistito-débile, qu'il faut entièrement privatiser les Universités, et virer à tour de bras. Pour information, une école d'ingénieur totalement privatisée (elles sont très majoritaires) coûte autour de 6000€ par an, la première année servant à financer les années suivantes (il y a plus de cours en amphithéâtre). Sur cinq années de droit en France, trois années sont à éliminer, les connaissances spécifiques pouvant être au mieux déléguées à la formation continue. Le budget de l'État est de toute façon déjà, dès à présent, capable de prendre ce coût en charge. Il faut schumpeteriser tout ça !

En attendant, je ne sais pas si je continue mes études. Il ne manque probablement pas grand chose pour décrocher des moyennes et "tuer le big boss qui donne accès au niveau suivant". Mais à quoi bon ? J'apprends plus en lisant le Lefebvre. Je voulais savoir pourquoi à toute question posée à juriste, celui-ci répond "c'est plus compliqué que ça", et noie immédiatement le poisson ; à présent je sais. Je voulais comprendre la structure de la matière, et de l'enseignement : à présent je sais aussi (et ce n'est pas beau non plus...). Quelque part, le gain est à peu près nul, pour un investissement d'autant plus fort qu'en septembre, par exemple, j'aurai de très beaux clients. Alors j'attends de voir mes copies. Mais déjà, mon opinion sur la fac est faite. L'euthanasie semble inévitable. En attendant, je suis désespéré de ne pas avoir d'équivalent d'école de type EMBA pour me former correctement.

vendredi 3 mai 2013

474ème semaine

Vendredi dernier, j'ai colloqué toute la journée à la maison du barreau (si un jour je monte un sex shop, je l'appellerai comme ça, et il y aura des déguisements fétichistes d'avocates). On y est toujours bien reçu, le petit four est abondant et de qualité, ce qui prouve bien que faire autre chose que des études de droit est se fourvoyer : dans un monde bureaucratique comme jamais (les romains avaient péri avant), c'est clairement le bon plan. Ça ne crée pas grand chose, pour être honnête, alors on mouline beaucoup. Sur "l'action de groupe", la class action à la française, quasiment toute la salle se voyait depuis plus de 10 ans déjà. En fait, mis à part les étudiants (de Paris I essentiellement), le public était soit en partie la vingtaine d'intervenants de la journée, soit des "périphériques" ayant écrit sur le sujet en long, en large et en travers. Cet entre-soi trahit autre chose : outre l'hyper-spécialisation du droit, devenu bien trop vaste pour ne pas se concentrer sur une niche et joyeusement oublier ce qui avait été appris par coeur sans aucune pratique des autres champs (surtout publics), il y a une odeur de endogamie dont on se demande si elle ne bride pas l'imagination, à force. Question restée ouverte.

Toujours est-il que les juristes, professeurs, avocats, directeurs juridiques, sont réellement impressionnants. Certains ont des connaissances encyclopédiques sans fond ; d'autres manient la langue avec une aisance extrêmement bourgeoise (du Bourdieu en puissance) ; quelques uns enfin ont une approche pragmatique qui tout à coup révèle des manquements que les chercheurs n'avaient pu trouver — il suffisait pour cela de faire un graphe de décision, bien complexe tant le texte du projet de loi est alambiqué, pour s'apercevoir que certaines hypothèses ne mènent à aucune décision possible du juge, ou à des indéterminations.

C'est là où l'on se pose deux ou trois questions. Benoît Hamon est passé, nous exposer les tenants et les aboutissants, nous disant et répétant que la première étape est d'avoir "quelque chose qui vole" (en mimant la chose). Soit. Mais on s'aperçoit surtout que l'assez long texte, que les ironiques qualifient bien de français tant il correspond à l'habituel "pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?", est soit pondu par des crânes d'oeufs énarques qui ne se rendent même plus compte de ce qu'ils écrivent, soit que c'est déjà un consensus mou agrégeant la chèvre et le chou pour se retrouver avec une hydre à plusieurs têtes, une chimère vouée à donner tout et n'importe quoi, avec laquelle devra se débrouiller la cour de cassation pour réécrire l'histoire comme il l'arrange (c'est-à-dire en changeant d'avis tous les quatre matins, ce qui fait déjà très peur aux entreprises, à raison).

La première question est donc : pourquoi diable des juristes si bien organisés pour gloser ne sont pas fichus d'avoir plus d'influence sur les politiques ? On n'était pas sûr d'avoir la dernière version du texte ; les commentaires auront probablement peut profité aux services du ministères ou au parlement (je n'ai pas vu d'assistants parlementaires, encore moins de parlementaires tout court !). Autant pisser dans un violon — à moins que cela n'était qu'un exercice intellectuel ? À quoi bon... Dubitatif je suis resté. Cela m'interpelle : comment utiliser toute cette force vive, tous ces travaux savants ? Un an après le colloque "la fabrique de la loi", avec Regards Citoyens, c'est une impression de non-aboutissement, entre deux petits fours, qui se dégageait de mon côté, alors que tout le monde se saluait amicalement — même les adversaires acharnés.

Il y avait un petit stand d'étudiants, pour faire connaître leur section très spéciale, "droit-économie" à Paris I. Pour faire connaître leur double spécialité (extrêmement rare en France, totalement standard aux US ou autres endroits civilisés) non pas aux étudiants, puisque 4000 dossiers sont reçus pour 40 sélectionnés, mais auprès des professionnels. Un sur cent ? L'élitisme de la pré-sélection est le gage de la qualité de l'éducation, m'assure-t-on naïvement, dans ces jeunes bouches françaises d'une vingtaine d'années biberonées à l'esprit français, et dans un cursus pourtant anglo-saxon. C'était bien le symbole de cette journée : le talent de ce pays est de gâcher lamentablement et systématiquement un immense potentiel, dont il reste au final le minimum vital.

En attendant de descendre juste en dessous.

dimanche 7 avril 2013

470ème semaine

Comme à chaque semestre, il est temps de se plaindre de l'université ; question d'exorcisation. J'avais donc passé deux épreuves dites de "délestage", pour ne pas avoir à tout passer en juin. Histoire des idées politiques (de Sieyes à Bakounine), et droit civil des obligations (contrats). Comme toujours avec l'organisation au poil, il fallait noter sur son agenda, à la réception de la convocation, les dates de sorties des notes et de consultation des copies. En fait, les notes sont sorties plus tôt (dimanche dernier), et le temps de trouver quel est le bon site web, et quel est le bon endroit du dédale (il aura fallu passer par la faq), il n'aura fallu que 20 minutes pour tomber sur les notes.

Pour la consultation, c'était écrit à partir de mercredi dernier, lors des "permanences", et impossible de consulter les copies d'histoire des idées politiques. Il fallait déduire : venir durant chaque permanence de professeur de matière concernée, de telle sorte que le professeur des idées politiques n'ayant plus d'autre matière à enseigner ce semestre, il serait impossible de consulter la copie de cette matière. C'est ainsi que pensant pouvoir demander ma copie à l'administration (comme l'année dernière, en fait il y avait même une salle réservée pour cela, la journée), et attendant patiemment au guichet où j'étais renvoyé, j'ai finalement appris qu'il fallait avoir directement le prof, en l'occurrence le responsable pédagogique. Je donne mon nom : il ne trouve pas ma copie. Je vois alors qu'il cherche dans la liasse du droit pénal, sa matière ; je reprécise "droit civil" ; j'apprends qu'il faudra revenir jeudi. Je suis dans un cursus spécialisé pour les gens qui travaillent, et ne sont pas forcément sur Paris, pour rappel. Profondément absurde. Réponse : "oui mais c'est comme ça". Bien avancé, les décisions divines auxquelles chacun se plie sans savoir pourquoi, spécialité de l'administration (on pourrait remplir des wagons d'être humains à envoyer "quelque part" que ça ne les gênerait toujours pas...).

Je fais donc une demande de photocopies, sur papier libre, car il faudra qu'on m'envoie un mail avec un devis. Je trouve la procédure un peu complexe pour pas grand chose, d'autant que j'ai réussi à mettre la main sur ma copie d'histoire des idées politiques, car finalement le prof de droit pénal pouvait les délivrer, celles-là, mais ne l'avait pas précisé (tout en précisant au moins trois fois qu'il n'était absolument pas tributaire de la notation). Mais non, me dit la dame de l'administration, c'est très simple, c'est juste que personne ni comprend rien, certainement parce que la population entière est sous-douée, d'ailleurs depuis ce matin, elle s'occupe de dossiers d'inscription incomplets et passe son temps à réexpliquer à tout le monde comment faire, c'est incroyable, c'est pourtant tellement simple ! (Je pense que ces gens administratifs vivent dans une dimension parallèle, en fait) Et de rajouter que par ma foi, si je ne suis pas organisé et rigoureux dans ces dossiers-là, pas d'espoir pour moi d'être un jour juriste ! Prenant ces moments dignes de Monty Python et des douze travaux d'Asterix très à la rigolade (c'est pas une couillonne au SMIC qui chie de la paperasse tous les jours à 50 balais qui va quand même m'apprendre la vie, n'est-ce pas... Je n'ose imaginer en revanche lorsqu'on n'a pas encore de diplôme, puisque ces gens gèrent des pioupious d'à peine 18 ans, normalement...), je l'ai fort décontenancée, mais impossible de lui faire entendre raison (je pense d'une manière générale que les administreux sont les meilleurs arguments pour l'euthanasie).

J'ai eu 12 en histoire des idées politiques. La notation a relevé de l'impressionnisme fumeux. En allant bien plus loin que le cours, sur un sujet que je maîtrise fort bien (Saint-Simon !), avec du Legendre, des morceaux d'idéologie du corps des Mines que je tiens de mineux eux-mêmes (notamment JL Beffa), sur quatre pages avec ma petite écriture, ce n'était pas assez selon le correcteur (qui d'ailleurs s'est laissé aller, en marges, à des fantasmes parfois un peu fous...) : à croire qu'on avait 4 heures (et non une seule...) et Internet à disposition pour composer ! On va dire que j'étais passionnant et que mon correcteur est devenu insatiable — c'est ce que les commentaires en marge laissent penser, d'ailleurs. C'était manifestement l'inverse en droit civil des obligations : 7,5. Bim ! Là ça bavarde trop, ça se perd en dissertation (texto, en marge, sur une demi-page : "bavardages ou dissertation, mais pas un commentaire").

Parce que finalement, j'ai dû prendre sur moi pour revenir le jeudi matin, et je n'ai point eu tort, car je n'ai toujours pas reçu le fameux devis du chèque à envoyer pour avoir une photocopie. J'ai tout de même essuyé une remarque d'une administrativeuse comme quoi de son temps, on faisait confiance au correcteur et on n'avait pas besoin de revoir sa copie (oui, encore une bonne femme de 50 balais aussi qui essaie de sa haute réussite de m'expliquer la vie... Il doit y avoir un examen d'entrée...). Bref, au moins, j'ai pu voir ma correctrice, la deuxième de la copie, en l'occurrence la prof qui assurait les cours du samedi (la précision a son importance), celle qui a trouvé que le 8 de la première correction était un peu trop sur-évalué. Et puisque c'est elle qui était à l'origine du commentaire "bavardage", j'ai donc demandé si j'avais bien compris l'exercice.

Fort simple, me répond-elle (tout est simple, c'est à se demander pourquoi personne n'y arrive — ah oui c'est vrai, nous sommes tous débiles légers) : c'est comme les commentaires de philo. Alors là, je comprends qu'elle me prend pour un peu plus jeune que je le suis, et lui révèle que depuis 2001, j'ai eu le temps d'oublier de quoi il en retourne (et qu'au demeurant, trouvant cet exercice très stupide — d'ailleurs c'était apparemment la même chose en Français —, je le fuyais comme la peste). J'ai appris qu'il fallait faire du mot à mot, et comprendre le problème de droit qui se cache derrière, parce que dans l'absolu, je n'étais guère allé plus loin que la paraphrase, et ça, mes parents auraient pu le faire en comprenant tout aussi bien l'arrêt en question. Soit.

Pour étayer cette impression, trois crimes majeurs présents dans ma copie ont été mis en exergues. D'abord, ne pas avoir explicitement cité l'arrêt Baldus ; en réalité, c'était implicite en intro (j'ai une mémoire horrible des noms, je pense que je suis fichu d'avance pour l'administratif...), puisque cet arrêt concerne la non-obligation d'information de l'acheteur envers le vendeur, et non l'obligation d'information du vendeur envers l'acheteur (ce qui était le cas de notre arrêt à commenter) : je ne vois toujours pas le rapport entre les deux qui nécessitait de s'épancher longuement dessus... Et d'ailleurs, dans mon Terré-Simler-Lequette, grande bible qui m'a servi pour les révisions, l'arrêt est cité en note, sans son nom, sous un autre prétexte que la réticence dolosive (c'est exactement page 248, note 4, au paragraphe sur "l'élément psychologique" dans "l'erreur"). Je me demande donc si mon crime n'a pas surtout été de ne pas avoir cité quelque chose qui avait été étudié la dernière demi-heure de cours... Parce que d'après mon code civil, il y avait un arrêt beaucoup plus intéressant, sur la réticence dolosive du vendeur. Mais celui-ci, on ne l'avait pas étudié. On revient aussi au paradoxe de la jurisprudence qui ne fait pas force de loi mais si quand même, et qui pourrit toute l'étude de la matière.

Deuxième crime : ne pas avoir assez développé sur l'article 2 et la non-rétroactivité de la loi, alors que c'était le quart de mon devoir. Et là, m'a dit la sévère mais jolie correctrice (de 34 ans, bac en 96), les L2 sont horribles, ils oublient tout ce qu'ils ont appris en L1, etc., d'ailleurs M. Lagarde avait donné ce même sujet à Paris X en coupant cette partie, parce qu'on est infoutus de la comprendre alors que c'est simplissime — je résume. Franchement, il n'y avait pas de quoi en faire des tonnes : la solution de la Cour de cassation était simplement pragmatique, et l'avocat avait soulevé tous les moyens possibles et inimaginables, comme d'habitude. D'ailleurs, l'arrêt a été extrêmement coupé... En fait, il a même été réécrit, et tout ce qui était du ressort de l'historique de l'action a été caviardé, ce qui n'est pas sans impact sur le troisième crime, le plus fatal, puisqu'il a été "impossible de [me] mettre la moyenne" simplement à cause de cela.

Je me suis perdu sur l'action en nullité en oubliant le dol incident. C'est bête, je me souviens précisément du moment, au bout d'une heure d'épreuve, ou tout à coup je me suis demandé quelle avait été l'action pour en arriver à notre arrêt. Et n'ayant plus beaucoup de temps, ni de plan, j'ai un poil paniqué et ai rajouté cela à la hâte. Sur le coup, c'est effectivement bien merdé ; de là à perdre 10 points, en une seule phrase sur sept pages, je me demande  s'il ne faut pas réduire le devoir à 3 lignes, ce sera plus simple. Parce que sur quelque chose qui est avancé comme absolument fondamental, mais qui simultanément concerne un mini-encart dans le code civil et un chapitre de moins d'une page dans le Terré-Simler-Lequette, me sortir que je n'ai rien compris à la vie — "comme la grande majorité des étudiants" —, faut peut-être pas pousser non plus... J'en arrive donc à un double-problème pédagogique : d'une part, il est impossible de distinguer le principal de l'accessoire, tout étant poussé pêle-mêle avec la même valeur (et pourtant, si l'on a raté quoi que ce soit, on est immédiatement condamné au définitif : "n'a pas bien compris/appris le cours", tout le cours) ; d'autre part, il semble qu'en France, de la maternelle au doctorat, on ne sache enseigner qu'en insultant la plèbe, qui ne sait "qu'apprendre par coeur" ("c'est d'ailleurs pour ça que vous vous en sortez bien en question de cours à l'oral").

Évidemment, 70% des étudiants seront des bons-à-rien qu'il faudra écrémer. Une autre notion de la pédagogie à la française qui m'échappe quelque peu beaucoup. Ce qui est amusant est que la prof m'a rappelé que l'arrêt Baldus est commenté dans notre fascicule par la note de Christophe Jamin (ce dont je me souvenais, en revanche). Le même Jamin de la cuisine du droit. Or, demandant s'il ne serait pas plus intéressant, au lieu de s'atteler à des arrêts de la Cour de cassation que l'on étudie en rétro-ingénieurie (comme s'il fallait désassembler un programme pour apprendre à programmer !), d'étudier des cas concret et en l'occurrence les différentes voies d'action possibles (puisque je ne sais toujours pas, si vous avez un problème de contrat, comment agir, alors même qu'il n'y aura plus de cours en complément, et je ne saurais même pas rédiger un contrat !! Absurde !), je me suis vu répondre : "ça ne sert strictement à rien, les arrêts sont largement suffisant et on en a vu plein". Voilà. Il faut apprécier l'ironie là où elle se trouve.

Pendant que nos universitaires français creusent toujours plus le gouffre de la stupidité, on ira voir chez les gens qui ont tout compris, les Anglais. Pour rêver un peu :

Why study law in the UK?
_ Around 14,500 international students are currently studying law in the UK – around 17 per cent of all law students. You can choose from more than 1,500 courses at dozens of institutions in the UK.
_ At many UK universities, students work on actual cases in progress, helping solicitors to gather evidence.
_ Law in the UK has a truly international perspective. Many firms have offices in major financial and commercial centres overseas, and English commercial law is often the governing law in international contracts.

Oui, dès la première année d'étude (avant celle de spécialisation, qui est assez optionnelle, ce qui constitue le bloc "théorique", le reste s'apprenant directement en cabinet). Rien à voir.

dimanche 30 décembre 2012

456ème semaine

Il y a six mois, je vous contais mes aventures facqueuses au pays du droit made in université française, et les tous derniers paragraphes tiraient un bilan que je vous rappelle ici :

Le sujet était, chose exceptionnelle, extrêmement intéressant : "les unions interdites". Il se trouve que Pierre Legendre tire juste parti de ces interdictions pour établir les refoulements partagés au sein d'une société et ainsi formalisés : distinction humainement arbitraire, sur un sujet touchant à la cellule même de la société (la famille), on peut donc y voir l'essence du droit. J'ai donc établi un plan en deux parties autour de cette problématique : d'abord l'étude des différents types d'union interdites, dont j'ai dégagé les caractéristiques et établi une classification, avant d'en tirer ce que cela révèle de notre société française en terme de refoulement et de conception psychologique exprimé à travers le droit.

Verdict : "des généralités", "loin du sujet", etc. Et j'ai même eu confirmation de la prof, de ce que les correctrices ont voulu dire (oui, "correctrices" — je cite —, le droit de la famille est un truc de femmes, tout comme j'attends de croiser une spécialiste du droit des affaires, ou même du pénal — je rappelle qu'à l'inscription et jusqu'au bout, la gent féminine doit probablement être supérieure à la masculine en nombre). "Il fallait rester dans le juridique". Je fais préciser : la loi, la liste des unions interdites, peut-être parler du mariage gay, mais voilà quoi. Je vous l'écrit en gras, pour la traduction : à l'université, réfléchir sur le droit n'est plus du droit.

Je tiens enfin ma preuve, et j'ai même photographié ma copie, en attendant de demander des photocopies (ah oui, parce qu'après avoir trituré la bonne femme qui filait les copies en séquestrant les cartes d'étudiant, j'ai pu savoir qu'il est possible de demander des copies, toutes cette fois, contre paiement de 18c par feuille). On y voit de gros points d'interrogation sur "psychologique" et sur "sociétal". En droit, on ne réfléchit pas. L'université ne forme donc ni à un métier, ni à la pensée ; bref, elle ne forme à rien.

Au début de l'année, j'avais été surpris par toutes les introductions au droit : il n'y a aucune vraie définition du droit, du juridique. C'était surprenant, et en même temps, pas tant que ça ; mais j'avais une intuition sociale, la raison même pour laquelle je m'étais inscrit, après un long rejet. Et puis j'ai Pierre Legendre, justement (et mes "correctrices" ont bien fait de ne pas déclarer ne pas savoir de qui il s'agit, notons). Le droit, c'est la colle qui fait tenir les hommes au sein des sociétés ; la loi est une formalisation sous forme de Texte (majuscule) de la parole qui lie les hommes. Voilà, c'est simple, c'est beau, c'est exactement ça. Quelqu'un fait un signe aux profs de droit pour qu'ils ouvrent un peu leur cerveau, au lieu de rester enfermés dans de la basse technique, dans de la soupe à courte vue, sans comprendre le champ disciplinaire socialement fondamental qu'ils enseignent ? Pas gagné... Mieux vaut faire des plans en deux parties et deux sous-parties, c'est plus sûr.

Hé bien j'avais raison. Il y a un livre que devrait lire tout professeur de droit qui se dit tel : La cuisine du droit de Christophe Jamin. Enfin une étude épistémologique de la pédagogie de l'enseignement du droit qui traverse le temps et les frontières ! Car pour réfléchir à comment nous en sommes arrivés où nous en sommes à présent, c'est-à-dire à un no men's land contradictoire de la non-pensée absolue, refoulant les contradictions comme on met la poussière sous le tapis, dans l'incapacité de réfléchir sur soi (étymologie de réfléchir, d'ailleurs ?...) et de regarder ce qui se passe hors de chez soi (même parmi les professeurs de droit européen, cette blague !), encore faut-il comprendre d'où l'on vient et pourquoi on en vient, et voir aussi comment on fait ailleurs — modèles anglais et américains, qui sont bien différents du notre, hérité des Allemands et que l'on trouve en Europe continentale et Amérique du Sud. Christophe Jamin est un pestiféré dans les salons des professeurs de droit poussiéreux : non seulement il assume, mais en plus il le prouve à travers ce livre, qui justifie la politique novatrice qu'il mène depuis cinq ans à Science Po, avec son école dans l'école (quand on pense que c'est à présent Science Po qui est le plus en pointe en matière de réflexion et d'action pédagogique dans le supérieur, ça laisse tout de même à réfléchir sur l'état déplorable de notre système éducatif, noterons-nous au passage).

Non seulement j'ai donc pu avoir enfin la confirmation de ce que je ressentais en tant qu'étudiant, sans pouvoir y mettre des mots exacts et définitifs dessus, mais en plus cela vient de la part de quelqu'un issu du sérail qui a longuement réfléchi sur le sujet (il faut voir le nombre de références ! Il y a deux fois Pierre Legendre, d'ailleurs ; et on trouve des critiques encore plus assassines que les miennes qui datent parfois de plus de 80 ans...), n'hésitant pas à taper dans la fourmilière franchouillarde (il appuie souvent où ça fait mal, comme par exemple la manie hexagonale absconse de faire plier les étudiants sous le poids des heures de cours sous prétexte d'érudition — et dans ce genre de cas, je souris très fort).

Retour dans le passé : la bascule se fait autour des années 1920. Un siècle avant, l'université française devait transmettre le nouveau code Napoléon, tout chaud, sorti de nulle part. Et puis les juristes se sont mis à réfléchir : le tournant réaliste s'avançait. Les Français, qui avaient initié ce mouvement, l'ont pourtant rapidement refoulé, alors que les américains l'ont pleinement embrassé, à tel point que les "law and ..." (economy, psychology, society, feminism, etc.) y menacent à présent l'enseignement pratique de la discipline, dilué. En France, rien de tel : autour des années 1920, donc, et encore plus après la seconde guerre mondiale (avec la suppression de l'enseignement du droit romain ?), le tournant de la technique est pris, et ladite technique raffinée de plus en plus. C'est à ce moment-là que nait dans un coin le plan en deux parties et deux sous-parties, qui connait rapidement un succès fou (sur un terreau favorable issu de la jésuitique ?), avant de devenir l'alpha et l'oméga de l'enseignement du droit... français.

Mon interprétation : c'est une armée de clone qui a été fondée en ce temps-là. En tuant toute réflexion qui pourraient venir potentiellement menacer les fondements de la discipline, les professeurs ont, avec la complicité des juristes qui ont adoubé ce fonctionnement (une remise en question aurait pu être fatale pour la justice !), désamorcé leur révolution gödelienne, pour se replier sur une technique maîtrisée, de plus en plus, suivant un délire de détails, de conservatisme, de réflexion délirante poussée à l'absurde, pour tordre une réalité désirée cohérente — car le fait est que le droit est et reste intrinsèquement contradictoire, malgré tous ces efforts de fantasme hilbertien. Dès lors, les professeurs de deuxième génération (Carbonnier par exemple) ont eu pour professeurs ceux qui ont choisi d'éviter le combat pour vivre dans le mensonge ; et la troisième génération, actuelle (la quatrième est en marche, ce sont mes ATER), a eu comme professeurs ceux qui ont été entièrement et uniquement formés à la dogmatique technique : clonés de clones, ils sont donc en déficience génétique avancée, à tel point qu'ils ne se rendent même plus compte de leur état de décrépitude cérébrale avancée. Cela reste mon interprétation, et si vous avez l'adresse mail de Christophe Jamin, je serais très heureux de lui faire suivre ce billet et mes chaleureux remerciements.

Bref, l'enseignement français juridique s'est replié sur la technique, raffiné à tel point qu'au bout de quatre ou cinq ans... on n'est toujours pas près : c'est tout le paradoxe de notre système, où les écoles des corps (CRFPA pour les avocats, ENM pour les magistrats, notaires à présent, et même juristes d'entreprise !) ont pris en charge la formation pratique au métier, tant les étudiants éduqués ne sont pas opérationnels. Quant à l'équilibre de la formation en université, avec les praticiens, il tient en réalité en ce paradoxe que j'avais déjà relevé : d'un côté, on affirme que seule la loi et la technique juridique écrite fait foi, et d'un autre, on étudie pourtant comme source privilégiée (et devant la loi, oui !), selon un décorticage herméneutique, les arrêts de la cour de cassation, source jurisprudentielle (et de dernier ressort, donc non représentative de l'état du droit pratiqué — même soucis aux États-Unis avec les arrêts de la Cour Suprême, notons), dont on essaie de raccommoder les incohérences intrinsèques (notamment avec ce système consistant à considérer la Cour de Cass comme une entité divine autonome, dont pas un seul professeur connait les arcanes humaines...).

Christophe Jamin fait d'ailleurs une remarque fort pertinente : la moitié du droit français est administratif (le grand schisme local), entièrement jurisprudentiel et issu de fait de personnes formées en dehors des universités, science po puis ENA : je faisais cette exacte remarque le mois dernier à Bernard Stirn, justement ! (Notons par ailleurs que les éditeurs juridiques sont essentiellement issus de Science Po aussi... D'où l'accueil certainement favorable de cet ouvrage, il faudrait demander à Frédéric Etchart ou Frédéric Fortin. J'ai en tout cas acheté cet ouvrage sur le salon du livre juridique — sans pouvoir croiser l'auteur qui avait déserté son poste, malheureusement —, au Conseil Constitutionnel : tout un symbole — il était par ailleurs en tête de gondole dans la librairie Dalloz) Le refoulement de cette affreuse vérité prend la forme que je connais : l'université conspue d'autant plus les "faux-juristes" qui constituent les rangs du Conseil d'État (et j'ai déjà rapporté le mépris de mes professeurs sur l'interprétation du plan en deux-parties/deux-sous-parties made in Science Po — ce qui est le summum du ridicule consommé, une vraie bataille de Shadoks). Christophe Jamin relève aussi ce que j'ai souvent entendu : en M1, et plus encore en M2, on commence enfin à réfléchir... mais c'est trop tard, les esprits pris au berceau post-bac sont déjà formatés et corsetés dans des modes de pensée dont ils ne se rendent même plus compte. Je confirme d'autant plus qu'issu d'une formation scientifique (et professant/ayant conseillé en école d'ingénieur, donc sensibilisé de l'intérieur aux problématiques pédagogiques), je reste totalement dubitatif devant mes professeurs (ce billet le prouve bien), depuis que j'ai commencé ces études.

Au final, la formation la plus saine, et aussi paradoxalement la plus récente, semble être l'anglaise, en un an seulement (ça explique l'état de leurs manuels — que j'ai commencé à étudier depuis cet été —, pratiques, efficaces, peu nombreux !), après une formation préliminaire (des humanités, par exemple), avant de se former sur le tas auprès des praticiens — le pragmatisme anglais, en somme. Mais il est vrai que l'on pourrait tout de même aller plus loin dans l'étude théorique du sujet juridique, et c'est cet équilibre que cherche l'École du droit de science Po (en deux ans plus une année de césure, dans la forme actuelle) : c'est donc fort intéressant de voir comment on pourrait (et même peut, avec trois années diplômées à présent) enseigner autrement. L'idée : tout croiser, les regards, les langues, les méthodes, les idées, les apports. Approche matricielle, en somme. Sans rompre totalement avec le système français (notamment, si ce n'est surtout, pour ne pas perdre dans ses repères une population déjà établie de juristes qui ne sauraient alors jauger les néo-formés à embaucher/absorber dans les différentes corporations), le système original emprunte partout et garde en tête que le monde a évolué, et qu'il dépasse largement les frontières.

Il y a de grands moments dans cet ouvrage, et la question de savoir si les juristes (méthode exogène) ou les professeurs eux-mêmes (en interne) pourront prendre conscience que quelque chose ne va pas et qu'il faut redresser la barre, changements qui ont déjà pu avoir lieu par le passé (contrairement à ce que la ré-écritude de l'histoire tente de nous faire croire...), reste totalement ouverte. La fin de l'ouvrage parle justement de la difficulté d'embaucher les professeurs correspondant à cet état d'esprit, plus spécialement en France (je ne serais pas étonné d'apprendre que Michel Vivant en fait partie), même si le rapatriement de français est plus aisé depuis une LRU qui évite de passer par un comité consanguin de pairs ignorant les publications non-francophones des expatriés. Il faut faire preuve d'un grand équilibre gestionnaire pour attirer les talents professoraux étrangers, tout en défendant une formation novatrice dans un milieu conservateur au possible !

À un an près, j'aurais pu m'inscrire dans cette école. Diable ! À présent au CAVEJ (centre audiovisuel, qui pourrait tellement être novateur, et qui est simplement une caricature de ces études juridiques — on n'a pas les TD, dévoyés par des ATER qui y font leurs premières armes doctrinaires, il est vrai), je me mets à rêver d'une formule à la EMBA pour ce qui ressemble tout de même furieusement à un procédé de MBA à l'Européenne (c'est-à-dire très international, parmi les professeurs et les étudiants, avec études de cas comme méthode d'apprentissage pratique privilégiée). Pour moi, Christophe Jamin est dans le vrai, et le droit est bien une cuisine, n'en déplaise aux dogmatiques-doctrinaires jésuites fanatiques que sont devenus les clones agrégés de droit. Il est d'autant plus dans le vrai qu'il doute, qu'il questionne, qu'il continue la réflexion : ce livre se ressent comme une étape, pour remettre à plat ce qui a été accompli, comme un point d'appui, bien plus que comme une justification sur la défensive face aux attaques des nantis confortablement installés dans leur rente intellectuelle qui prend l'eau telle une vieille godasse (spécialité française, n'est-ce pas ?).

Ce livre, petit format de 267 pages, est salvateur !

samedi 29 septembre 2012

digressions juridiques sous le tapis

La semaine dernière, j'ai fini de lire "Introduction générale au droit" de Pascale Deumier chez LGDJ, que j'avais acheté mi-octobre 2011. Je l'avais entamé au trois quarts avant de devoir l'abandonner pour d'autres lectures plus urgentes au regard de mon cursus. Ce qui n'est pas sans ironie, puisqu'étant en première année, une introduction devrait se lire au début. Mais en réalité, l'introduction au droit, dès qu'elle dépasse les 400 pages, est bien plus qu'introductive (à tel point qu'on devrait lire une intro à la fin de ses études, ou même une fois en activité ! La faute à l'absence d'enseignement de philosophie du droit qui structure le tout...). D'ailleurs, n'y a-t-il pas que le bon vieux Terré (9ème édition), en face ? L'introduction de Pascale Deumier vise large (sans arriver à Pierre Legendre pour arriver à une définition correcte du droit — reconnue dans l'ouvrage assez impossible à atteindre pleinement, après bien des recherches du sens), et l'exercice de rédaction est probablement l'un des plus difficile qui soit, plus que pour une expertise juridique obscure.

Ce bouquin est donc très bon, soyons clair sur ce plan. Il va même au-delà de l'Univers français, ce qui pour un juriste français défrise : la common law et la charia sont évoqués, on cite aussi Mayotte. On parle à plusieurs reprises de l'opposition entre les monistes et les dualistes. Même si pour la majorité du temps, on en revient au système français ; quoique l'on ne s'aventure pas dans l'implémentation effective du droit civil français (ce qui semble être le cas du Terré), qui serait hors sujet à mon sens. On y parle bien du droit de manière générale, en exposant les vues des uns et des autres, un vrai respect du contradictoire (du dualisme en deux parties, deux sous-parties et deux sous-sous-parties ?). Et c'est fort bien (en plus il y a pas mal d'humour de juriste, qui est vraiment très très bon). Et on finit même sur une partie à propos de la jurisprudence et de la doctrine. C'est là que ça devient drôle...

À la note 141 de la page 373 (je précise que la numérotation des notes recommence à chaque chapitre), on trouve un grand moment. Le texte dit : "si tout juriste peut se consacrer à l'étude d'une question de droit, seuls les universitaires y consacrent l'essentiel(141) de leur activité". Et donc :

(141) Les universitaires ont aussi l'importante mission d'enseigner le droit, mettant au service des étudiants leur activité doctrinale. La diversité des autres tâches dévolues aux universitaires, et particulièrement l'ampleur prise par les responsabilités administratives, a malheureusement conduit à réduire 'Le temps à penser de la doctrine' (expression de M. Gobert, Droits, n°20, 1994, p. 97). Les universitaires ont également parfois des activités de pratique du droit, en tant que consultant, avocat ou arbitre. [...]

Priceless, je vous la refais au ralenti : les universitaires ont aussi l'importante mission d'enseigner le droit — entre autres activités plus ou moins rigolotes, mais principalement, ils servent à penser des bulles de savon. Ah oui, parce qu'il y a quand même une prise de conscience : il n'y a que bien peu de toute cette pensée qui ne serve réellement à quelque chose au final, c'est-à-dire à influencer le praticien ou le législateur... D'ailleurs, il faut rendre hommage au tout dernier chapitre, "le droit né de la pratique", qui avoue que l'universitaire s'intéresse très peu à cet aspect du droit. Traduction : le droit comme système, ça excite le penseur docteur doctrinaire ; à la rigueur, on va zieuter la jurisprudence, enfin les grands arrêts (surtout si on est publiciste, là il n'y a pas le choix puisqu'il n'y a que de ça, mais les publicistes n'écrivent pas de bouquin d'intro au droit, ils vivent sur une autre planète, un autre plan d'existence, même) ; mais oh mon dieu, le droit pratique, celui est qui est appliqué pour de vrai, interprété et réinterprété, qui gouverne au final tout un chacun, ça c'est saaaaale. Pas touche.

Les digressions sur la jurisprudence donnent lieu aussi à des demi-aveux assez savoureux : il est difficile de ne pas voir les nombreux errements dont la jolie mécanique juridique est victime (problème de pratique, justement), et il est en fait assez courageux de traiter le sujet, dans le milieu, ai-je l'impression. Mais tout l'art est de dire sans trop dire. La note 98 de la page 364 est ainsi savoureuse :

anecdote célèbre contée par A. TUNC, préc. [ndlr : "La Cour de cassation en crise", Archives de philosophie du droit, tome 30, 1985], sp. p. 165 : 'Un jour, [M. Touffait] lit une décision et ne la comprend pas. C'est déjà quelque chose d'assez frappant de penser qu'un des deux plus hauts magistrats de la nation peut ne pas comprendre un arrêt de la Cour de cassation. M. Touffait téléphone donc à l'avocat général qui avait présenté des conclusions dans cette affaire pour lui avouer son embarras. Il s'entend répondre : "Naturellement, M. le Procureur général, vous ne pouvez pas comprendre cette décision puisque vous ne participiez pas au délibéré".'

Ultime (comment trouve-t-on ce texte ? Rien sur le web, on repassera pour le "célèbre"). Le Alain André Tunc (je ne trouve pas [update: beaucoup] d'info sur lui...) et le Adolphe Touffait (1907-1990, qui a aussi été footballer à Rennes et un quart d'heure en équipe de France) ont ainsi écrit sur le fait qu'il faudrait simplifier l'écriture des arrêts de la Cour de cass', qui restent sinon passablement sibyllins. Ça c'est un peu amélioré, notons, ces dernières années : on est passé de la phrase unique avec des points-virgules et des considérant jusqu'à la nausée, à une grammaire bien française. Je me souviens encore qu'en 2004, on étudiait en cours de droit (en école d'ingénieur) des phrases uniques, tandis qu'à présent il y a une vraie ponctuation. Le progrès est en marche — en vrai, ça résiste encore beaucoup. Ceci étant, il faut toujours trois heures pour commenter un arrêt en partiels, et généralement trois ou quatre lectures pour comprendre de quoi il en retourne exactement quand on n'a pas suivi l'affaire (ni les travaux préliminaires) ; déjà, comme la présentation de l'affaire est en ordre chronologique inverse, deux lectures minimum sont indispensables. Essayez avec n'importe quel arrêt de la Cour Européenne des Droits de l'Homme : on comprend tout du premier coup. Tout est clair à Strasbourg, avec de vrais résumés, des bullets points, une numérotation de paragraphes, un vrai exercice d'édition en multilingue. Oulah, des décisions de justice compréhensibles par le justiciable, en France c'est caca ! (Moins vrai pour le CE, qui fait de vrais efforts — Bernie est quelqu'un de bien, de toute façon)

C'est que le snobisme, chez les juristes, c'est quand même quelque chose de première catégorie — il n'y a qu'à voir comment est considéré le cursus d droit à Science Po, alors qu'il ne font que reproduire un schéma standard d'apprentissage dans le monde entier sauf la France. Alors il faut que la Cour de cass' écrive de façon compliquée (en latin serait mieux, satanée Villers-Cotterêt !) et dise beaucoup de chose (enfin, on croit, mais on n'est pas trop sûr) en peu de mots (ça c'est certain — sauf pour l'Erika, là c'est 341 pages... Moquons-nous de la Cour suprême après ça). Même notre bon Eolas trouve ça (régulièrement) fantastique. Et comme ça, on peut occuper les étudiants à se casser la tête sur ces arrêts (puisque c'est ainsi qu'est enseigné le droit, totalement à l'envers, en commençant par la fin — parce que sont les juges du droit, je sais, mais pour un logicien, il paraît très clairement la Cour de cass' module son jugement en fonction des affaires, donc du fond, surtout la chambre sociale, le tout noyé dans les 29 mille arrêts annuels dont seulement quelques uns sont étudiés par le peuple juridique), occuper tout un tas d'universitaire à se secouer la nouille sur leur doctrine, occuper des éditeurs juridiques à mâcher le boulot pour des avocats qui n'ont pas que ça à fiche que de lire en permanence tout ce qui sort, etc.

Encore une fois, dans notre beau pays, on a réussi à créer de la croissance : des snobinards heureux écrivent des choses incompréhensibles mais extrêmement importantes, qu'essaie de déchiffrer tout un écosystème très riche. On pourrait directement faire des choses compréhensible, mais ça mettrait tout le monde au chômage ou presque (après les universitaires devraient se reconvertir pour se pencher sur la pratique du droit, par exemple, beurk quoi). Et puis tout un chacun pourrait comprendre les décisions, il n'y aurait plus de flou artistique qui permet de dire à peu près tout et son contraire (bonne vieille méthode mise à profit par toute religion qui se respecte), vous imaginez ? On n'est pas à la CEDH, ici !!

Ah, le monde juridique français, il n'y a pas à dire, c'est quelque chose... Sinon, je lis à présent The changing constitution, et je vous invite à cliquer sur le "look inside" d'Amazon pour voir à quel point le droit outre-manche n'a strictement rien à voir (hint : pas de deux parties/deux sous-parties). Sans à dire si leur système est mieux ou moins bien (parce qu'au final, le pragmatisme mène à un joyeux bordel tout british... Mais jamais hypocrite : tout est reconnu, discuté, avec de vrais prises de positions argumentées après avoir exposé les vues des uns et des autres !), un autre monde est possible, passé les frontières françaises. Et rien que ça, ça fait du bien... (Il faudrait que je conseille le bouquin à Garance, qui thésardise sur le sujet Ô combien original de "la compétence du législateur", et qui n'entend rien à ce qui se passe au Royaume Uni — ce qui peut être gênant dans le cadre d'un cour de droit européen, à mon avis)

Allez, j'arrête là, je crois que j'ai encore rhabillé les sodomiseur de mouches juridiques pour l'hiver. Qui aime bien...

mercredi 1 août 2012

435ème semaine

Sur le chemin berlinois, j'ai décidé de changer la politique des commentaires : fermé pour tous les billets supérieurs à 10 jours. J'espère que ça limitera l'attaque géante de spams.

J'ai fini de lire mon premier Jean Carbonnier, "Essais sur les lois", peu connu manifestement, difficile à obtenir, mais qu'avait recommandé Jules : une compilation "best of" de préfaces, organisés selon le droit de la famille puis une réflexion plus générale sur le rôle du législateur. Je m'amuse déjà de constater que ce que mes correcteurs avait qualifié péjorativement de "généralités" se retrouve totalement dans ce qu'ils considèrent aveuglément comme une oeuvre divine — car le culte du doyen Carbonnier, comme on l'appelle, n'a pas de limite rationnelle parmi les juristes.

L'érudition du bonhomme est impressionnante, mais elle reste en réalité très "classique" : littérature et latinisme. En dehors de cela, la sociologie est à peine effleurée (il faut dire que dans les années 70 — le livre date de 95, mais pas forcément les écrits eux-mêmes —, on commençait à peine), la philosophie vue de loin, l'économie ignorée, etc. On est très loin d'une vision globale, d'un pan-culturalisme à la Legendre. C'est peut-être cela que les juristes apprécient : ça ne les sort pas de leur monde. On y cite des articles de code à foison sans le texte, par seule référence (qui depuis a changé de numérotation au moins une fois... Pratique à retrouver, un vrai jeu de piste !) ; tout comme les autres références intellectuelles, dont j'ai dû en saisir une sur quatre (on est hyper-content de trouver, d'ailleurs, comme aux mots croisés...), je pense que le juriste aime donc bien avoir l'air docte en faisant semblant de comprendre ce qu'il ne pipe pas en réalité (oui, je suis méchant, mais autant le juriste est bien plus cultivé que l'informaticien moyen, autant il ne faut pas rêver — d'autant qu'il faut compenser par le facteur "rhétorique" assez commun).

Le style recherché est parfois d'une incise remarquable, souvent de la sodomie de diptère. Ceci étant dit, c'est aussi assez variable selon les textes. Et surtout, celui sur l'absence m'a donné plusieurs fous rires : les traits d'esprit (je n'ose parler d'humour, c'est autre chose, de moins français, de plus britannique) des juristes sont après tout les meilleurs.

Mon petit livre blanc tout cabossé (livré tel) du Répertoire du Notariat Defrénois m'en aura donc autant appris sur le droit (et la vision du meilleur-d'entre-nous) que sur les lecteurs eux-mêmes. Intéressant. Mais je vais rester avec mon Legendre.

jeudi 5 juillet 2012

431ème semaine

J'ai mon année ! Au début, ce n'était pas très clair : faut avoir fait l'X pour comprendre comment ça marche, leur système de semestres divisés en matières fondamentales ("UE1") ou non ("UE2"), avec des coefficients partout et évidemment précisés seulement dans la notice de début de l'année, tout à la fin, avec des annexes qui donnent différents cas pour comprendre si l'on passe ou pas (mais mon cas n'était pas assez évident). Il aura fallu toute la magie de twitter et retrouver l'arrêté ministériel pour être bien certain. C'est que si j'ai eu mon second semestre avec 12,55 de moyenne, je n'ai eu que 9,136 au 1er semestre. Le 2e est donc marqué "ADM", le 1er est "AJ", mais le tout est "ADM" (évidemment, il n'y a pas de légende pour ces sigles), avec 10,762. Vous remarquerez donc au passage que la moyenne générale n'est pas celle des deux semestres mais celle des matières de l'année... C'est apparemment elle qui me sauve, n'ayant pas validé un semestre. Il faut dire que dans les matières "d'enseignements complémentaires" (mais néanmoins tout à fait obligatoires), c'est un peu le carnage : 8 en relations internationales, 6 en histoire du droit et 0 en économie.

Pour les RI, on se souvient que le prof s'était comporté comme le dernier des connards ; afin de m'acheter, il m'a donc mis 13 à la méthodologie, afin de faire la moyenne entre les deux, alors que mon devoir était parfait (je rappelle que je l'ai fait relire le lendemain par un avocat de 40 ans d'expérience...). Bref, du n'importe quoi et du vol. En histoire du droit, je suis franchement stupéfait : ce n'était pas un chef d'oeuvre, mais il ne faut tout de même pas déconner ; je me souviens qu'après les résultats du premier semestre, ça avait beaucoup râlé sur la mailing list, je comprends mieux pourquoi (j'avais même attendu le 2nd semestre pour passer cette matière, afin d'être mieux préparé). Je rappelle que c'est l'une des matières pour laquelle j'ai le plus râlé en terme de sabotage : contenu passionnant, épreuve hautement crétine. Et puis le must du must : ZÉRO en économie. Ça, ça touche à la grâce même. Non, je n'ai pas râlé pour rien. Le tout fait donc 7,5, ce qui n'est pas rattrapé par le (13 + 8) des matières "fondamentales" que sont le Civil et le Constitutionnel.

Pour le 2nd semestre, c'est bien mieux : 10 en institutions juridictionnelles, 10 en sociologie politique, 13 en histoire de la vie politique et 13 en introduction au droit européen — 11,5 au final de moyenne. La seule note que je reconnais, c'est le droit européen, c'est ce que ça valait — merci Garance, ah cette entrevue, je m'en souviens encore non sans émotion. 13 pour la science Po, ça me laisse un peu songeur. 10 en socio politique, je ne râlerai pas trop, cette épreuve est un grand n'importe quoi que j'ai bachoté comme un connard (si je n'avais pas vu les annales la veille à 17h, j'aurais eu 3 grand maximum). Mais 10 en institutions juridictionnelles, alors que je n'ai pas dit une seule connerie, que j'ai dressé un portrait complet du CE, expliqué en détail la QPC à la volée et autres, c'est tout simplement du vol qualifié (et là, c'était une mignonette que j'avais en face, celle qui m'a dit que j'étais trop à l'aise à l'oral — alors qu'à l'oral, on n'a pas tout fait ensemble, très chère, mais c'est négociable).

Et l'écrit fondamental ? 17 en droit constitutionnel. Je vous le refait : DIX-SEPT !!! Par quel miracle ? Je n'ai pas pris la dissertation. Le lendemain, je suis allé voir les copies, je vais vous raconter ça tout de suite, eh bien tous les déçus (et pas qu'un peu, le 5/20 a plu !) avaient pris la dissert. En revanche, j'ai eu 9,5 en dissertation de droit de la famille (oui, c'est censé être fondamental, les cas de divorce, cherchons pas). Moralité : je vais fuir la dissertation comme la peste. Si un jour, pas le plus grand des hasards, il s'avère que je dois être trépané, j'y repenserai.

Voici comment ça marche, la fac : on ne vous donne le jour de sortie des notes qu'une seule fois, et plus jamais de rappel ; puis il faut se battre avec l'horrible ENT (et le bon, il y a trois ou quatre sites web différents, qui ne communiquent pas, mais un seul publie les notes), pour enfin trouver ses résultats (qui ne sont pas expliqués). Mais il y a plus drôle encore : la journée de consultation des copies, forcément en pleine semaine pour les gens qui habitent en province, à l'étranger ou qui travaillent (je rappelle que nous sommes spécialement une filière à distance !), était le lendemain, soit ce mardi dernier, et là aussi aucun rappel. Uniquement le matin, pour que ce soit plus drôle, et une fois arrivé, vers 11h, surprise ! Seulement les copies de droit civil et de constitutionnel (et seulement pour ce qui a été passé en mai, voyons jeunes gens, on ne va pas ressortir les copies de février !), les premières jusqu'à 11h, les secondes à partir de 10h. Pas de bol pour ceux qui sont arrivés trop tôt, et pour les retardataires, finalement, le délai a été largement étendu. Il faut dire que bizarrement (comme c'est bizarre !), il y avait un monde fou ; ce qui a rendu encore plus bête le fait d'avoir opté pour une salle miniature, où d'ailleurs ne tenaient pas toutes les copies, obligeant à faire des allers-retours incessants pour chercher des lots de copies selon une inscription sur une feuille dont il faut déjà connaître l'existence...

En ce havre de désorganisation incroyable, j'ai donc pu admirer ma belle copie de constitutionnel, où la double correction a trouvé des choses différentes à dire : 16,5 pour la première correction, 17,5 pour la seconde, avec des commentaires assez différents, ayant en commun d'être passablement illisibles. Le plus mécontent a trouvé que je ne développais pas assez ; pour information, j'ai écrit une copie-double de plus que la limite autorisée. Mais le plus intéressant était pour la copie de droit civil, le droit de la famille.

Le sujet était, chose exceptionnelle, extrêmement intéressant : "les unions interdites". Il se trouve que Pierre Legendre tire juste parti de ces interdictions pour établir les refoulements partagés au sein d'une société et ainsi formalisés : distinction humainement arbitraire, sur un sujet touchant à la cellule même de la société (la famille), on peut donc y voir l'essence du droit. J'ai donc établi un plan en deux parties autour de cette problématique : d'abord l'étude des différents types d'union interdites, dont j'ai dégagé les caractéristiques et établi une classification, avant d'en tirer ce que cela révèle de notre société française en terme de refoulement et de conception psychologique exprimé à travers le droit.

Verdict : "des généralités", "loin du sujet", etc. Et j'ai même eu confirmation de la prof, de ce que les correctrices ont voulu dire (oui, "correctrices" — je cite —, le droit de la famille est un truc de femmes, tout comme j'attends de croiser une spécialiste du droit des affaires, ou même du pénal — je rappelle qu'à l'inscription et jusqu'au bout, la gent féminine doit probablement être supérieure à la masculine en nombre). "Il fallait rester dans le juridique". Je fais préciser : la loi, la liste des unions interdites, peut-être parler du mariage gay, mais voilà quoi. Je vous l'écrit en gras, pour la traduction : à l'université, réfléchir sur le droit n'est plus du droit.

Je tiens enfin ma preuve, et j'ai même photographié ma copie, en attendant de demander des photocopies (ah oui, parce qu'après avoir trituré la bonne femme qui filait les copies en séquestrant les cartes d'étudiant, j'ai pu savoir qu'il est possible de demander des copies, toutes cette fois, contre paiement de 18c par feuille). On y voit de gros points d'interrogation sur "psychologique" et sur "sociétal". En droit, on ne réfléchit pas. L'université ne forme donc ni à un métier, ni à la pensée ; bref, elle ne forme à rien.

Au début de l'année, j'avais été surpris par toutes les introductions au droit : il n'y a aucune vraie définition du droit, du juridique. C'était surprenant, et en même temps, pas tant que ça ; mais j'avais une intuition sociale, la raison même pour laquelle je m'étais inscrit, après un long rejet. Et puis j'ai Pierre Legendre, justement (et mes "correctrices" ont bien fait de ne pas déclarer ne pas savoir de qui il s'agit, notons). Le droit, c'est la colle qui fait tenir les hommes au sein des sociétés ; la loi est une formalisation sous forme de Texte (majuscule) de la parole qui lie les hommes. Voilà, c'est simple, c'est beau, c'est exactement ça. Quelqu'un fait un signe aux profs de droit pour qu'ils ouvrent un peu leur cerveau, au lieu de rester enfermés dans de la basse technique, dans de la soupe à courte vue, sans comprendre le champ disciplinaire socialement fondamental qu'ils enseignent ? Pas gagné... Mieux vaut faire des plans en deux parties et deux sous-parties, c'est plus sûr.

En attendant, je passe en 2e année sans passer en rattrapage en septembre (rare, de ce que j'en ai compris !), avec ma jolie mention passable, et il va encore falloir me supporter ! Muhahahaha !!

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