Il y a six mois, je vous contais mes aventures facqueuses au pays du droit made in université française, et les tous derniers paragraphes tiraient un bilan que je vous rappelle ici :
Le sujet était, chose exceptionnelle, extrêmement intéressant : "les
unions interdites". Il se trouve que Pierre Legendre tire juste parti de
ces interdictions pour établir les refoulements partagés au sein d'une
société et ainsi formalisés : distinction humainement arbitraire, sur un
sujet touchant à la cellule même de la société (la famille), on peut
donc y voir l'essence du droit. J'ai donc établi un plan en deux parties
autour de cette problématique : d'abord l'étude des différents types
d'union interdites, dont j'ai dégagé les caractéristiques et établi une
classification, avant d'en tirer ce que cela révèle de notre société
française en terme de refoulement et de conception psychologique exprimé
à travers le droit.
Verdict : "des généralités", "loin du sujet", etc. Et j'ai même eu
confirmation de la prof, de ce que les correctrices ont voulu dire (oui,
"correctrices" — je cite —, le droit de la famille est un truc de
femmes, tout comme j'attends de croiser une spécialiste du droit des
affaires, ou même du pénal — je rappelle qu'à l'inscription et jusqu'au
bout, la gent féminine doit probablement être supérieure à la masculine
en nombre). "Il fallait rester dans le juridique". Je fais préciser : la
loi, la liste des unions interdites, peut-être parler du mariage gay,
mais voilà quoi. Je vous l'écrit en gras, pour la traduction : à l'université, réfléchir sur le droit n'est plus du droit.
Je tiens enfin ma preuve, et j'ai même photographié ma copie, en
attendant de demander des photocopies (ah oui, parce qu'après avoir
trituré la bonne femme qui filait les copies en séquestrant les cartes
d'étudiant, j'ai pu savoir qu'il est possible de demander des copies,
toutes cette fois, contre paiement de 18c par feuille). On y voit de
gros points d'interrogation sur "psychologique" et sur "sociétal". En
droit, on ne réfléchit pas. L'université ne forme donc ni à un métier,
ni à la pensée ; bref, elle ne forme à rien.
Au début de l'année, j'avais été surpris par toutes les introductions
au droit : il n'y a aucune vraie définition du droit, du juridique.
C'était surprenant, et en même temps, pas tant que ça ; mais j'avais une
intuition sociale, la raison même pour laquelle je m'étais inscrit,
après un long rejet. Et puis j'ai Pierre Legendre, justement (et mes
"correctrices" ont bien fait de ne pas déclarer ne pas savoir de qui il
s'agit, notons). Le droit, c'est la colle qui fait tenir les hommes au
sein des sociétés ; la loi est une formalisation sous forme de Texte
(majuscule) de la parole qui lie les hommes. Voilà, c'est simple, c'est
beau, c'est exactement ça. Quelqu'un fait un signe aux profs de droit
pour qu'ils ouvrent un peu leur cerveau, au lieu de rester enfermés dans
de la basse technique, dans de la soupe à courte vue, sans comprendre
le champ disciplinaire socialement fondamental qu'ils enseignent ? Pas
gagné... Mieux vaut faire des plans en deux parties et deux
sous-parties, c'est plus sûr.
Hé bien j'avais raison. Il y a un livre que devrait lire tout professeur de droit qui se dit tel : La cuisine du droit de Christophe Jamin. Enfin une étude épistémologique de la pédagogie de l'enseignement du droit qui traverse le temps et les frontières ! Car pour réfléchir à comment nous en sommes arrivés où nous en sommes à présent, c'est-à-dire à un no men's land contradictoire de la non-pensée absolue, refoulant les contradictions comme on met la poussière sous le tapis, dans l'incapacité de réfléchir sur soi (étymologie de réfléchir, d'ailleurs ?...) et de regarder ce qui se passe hors de chez soi (même parmi les professeurs de droit européen, cette blague !), encore faut-il comprendre d'où l'on vient et pourquoi on en vient, et voir aussi comment on fait ailleurs — modèles anglais et américains, qui sont bien différents du notre, hérité des Allemands et que l'on trouve en Europe continentale et Amérique du Sud. Christophe Jamin est un pestiféré dans les salons des professeurs de droit poussiéreux : non seulement il assume, mais en plus il le prouve à travers ce livre, qui justifie la politique novatrice qu'il mène depuis cinq ans à Science Po, avec son école dans l'école (quand on pense que c'est à présent Science Po qui est le plus en pointe en matière de réflexion et d'action pédagogique dans le supérieur, ça laisse tout de même à réfléchir sur l'état déplorable de notre système éducatif, noterons-nous au passage).
Non seulement j'ai donc pu avoir enfin la confirmation de ce que je ressentais en tant qu'étudiant, sans pouvoir y mettre des mots exacts et définitifs dessus, mais en plus cela vient de la part de quelqu'un issu du sérail qui a longuement réfléchi sur le sujet (il faut voir le nombre de références ! Il y a deux fois Pierre Legendre, d'ailleurs ; et on trouve des critiques encore plus assassines que les miennes qui datent parfois de plus de 80 ans...), n'hésitant pas à taper dans la fourmilière franchouillarde (il appuie souvent où ça fait mal, comme par exemple la manie hexagonale absconse de faire plier les étudiants sous le poids des heures de cours sous prétexte d'érudition — et dans ce genre de cas, je souris très fort).
Retour dans le passé : la bascule se fait autour des années 1920. Un siècle avant, l'université française devait transmettre le nouveau code Napoléon, tout chaud, sorti de nulle part. Et puis les juristes se sont mis à réfléchir : le tournant réaliste s'avançait. Les Français, qui avaient initié ce mouvement, l'ont pourtant rapidement refoulé, alors que les américains l'ont pleinement embrassé, à tel point que les "law and ..." (economy, psychology, society, feminism, etc.) y menacent à présent l'enseignement pratique de la discipline, dilué. En France, rien de tel : autour des années 1920, donc, et encore plus après la seconde guerre mondiale (avec la suppression de l'enseignement du droit romain ?), le tournant de la technique est pris, et ladite technique raffinée de plus en plus. C'est à ce moment-là que nait dans un coin le plan en deux parties et deux sous-parties, qui connait rapidement un succès fou (sur un terreau favorable issu de la jésuitique ?), avant de devenir l'alpha et l'oméga de l'enseignement du droit... français.
Mon interprétation : c'est une armée de clone qui a été fondée en ce temps-là. En tuant toute réflexion qui pourraient venir potentiellement menacer les fondements de la discipline, les professeurs ont, avec la complicité des juristes qui ont adoubé ce fonctionnement (une remise en question aurait pu être fatale pour la justice !), désamorcé leur révolution gödelienne, pour se replier sur une technique maîtrisée, de plus en plus, suivant un délire de détails, de conservatisme, de réflexion délirante poussée à l'absurde, pour tordre une réalité désirée cohérente — car le fait est que le droit est et reste intrinsèquement contradictoire, malgré tous ces efforts de fantasme hilbertien. Dès lors, les professeurs de deuxième génération (Carbonnier par exemple) ont eu pour professeurs ceux qui ont choisi d'éviter le combat pour vivre dans le mensonge ; et la troisième génération, actuelle (la quatrième est en marche, ce sont mes ATER), a eu comme professeurs ceux qui ont été entièrement et uniquement formés à la dogmatique technique : clonés de clones, ils sont donc en déficience génétique avancée, à tel point qu'ils ne se rendent même plus compte de leur état de décrépitude cérébrale avancée. Cela reste mon interprétation, et si vous avez l'adresse mail de Christophe Jamin, je serais très heureux de lui faire suivre ce billet et mes chaleureux remerciements.
Bref, l'enseignement français juridique s'est replié sur la technique, raffiné à tel point qu'au bout de quatre ou cinq ans... on n'est toujours pas près : c'est tout le paradoxe de notre système, où les écoles des corps (CRFPA pour les avocats, ENM pour les magistrats, notaires à présent, et même juristes d'entreprise !) ont pris en charge la formation pratique au métier, tant les étudiants éduqués ne sont pas opérationnels. Quant à l'équilibre de la formation en université, avec les praticiens, il tient en réalité en ce paradoxe que j'avais déjà relevé : d'un côté, on affirme que seule la loi et la technique juridique écrite fait foi, et d'un autre, on étudie pourtant comme source privilégiée (et devant la loi, oui !), selon un décorticage herméneutique, les arrêts de la cour de cassation, source jurisprudentielle (et de dernier ressort, donc non représentative de l'état du droit pratiqué — même soucis aux États-Unis avec les arrêts de la Cour Suprême, notons), dont on essaie de raccommoder les incohérences intrinsèques (notamment avec ce système consistant à considérer la Cour de Cass comme une entité divine autonome, dont pas un seul professeur connait les arcanes humaines...).
Christophe Jamin fait d'ailleurs une remarque fort pertinente : la moitié du droit français est administratif (le grand schisme local), entièrement jurisprudentiel et issu de fait de personnes formées en dehors des universités, science po puis ENA : je faisais cette exacte remarque le mois dernier à Bernard Stirn, justement ! (Notons par ailleurs que les éditeurs juridiques sont essentiellement issus de Science Po aussi... D'où l'accueil certainement favorable de cet ouvrage, il faudrait demander à Frédéric Etchart ou Frédéric Fortin. J'ai en tout cas acheté cet ouvrage sur le salon du livre juridique — sans pouvoir croiser l'auteur qui avait déserté son poste, malheureusement —, au Conseil Constitutionnel : tout un symbole — il était par ailleurs en tête de gondole dans la librairie Dalloz) Le refoulement de cette affreuse vérité prend la forme que je connais : l'université conspue d'autant plus les "faux-juristes" qui constituent les rangs du Conseil d'État (et j'ai déjà rapporté le mépris de mes professeurs sur l'interprétation du plan en deux-parties/deux-sous-parties made in Science Po — ce qui est le summum du ridicule consommé, une vraie bataille de Shadoks). Christophe Jamin relève aussi ce que j'ai souvent entendu : en M1, et plus encore en M2, on commence enfin à réfléchir... mais c'est trop tard, les esprits pris au berceau post-bac sont déjà formatés et corsetés dans des modes de pensée dont ils ne se rendent même plus compte. Je confirme d'autant plus qu'issu d'une formation scientifique (et professant/ayant conseillé en école d'ingénieur, donc sensibilisé de l'intérieur aux problématiques pédagogiques), je reste totalement dubitatif devant mes professeurs (ce billet le prouve bien), depuis que j'ai commencé ces études.
Au final, la formation la plus saine, et aussi paradoxalement la plus récente, semble être l'anglaise, en un an seulement (ça explique l'état de leurs manuels — que j'ai commencé à étudier depuis cet été —, pratiques, efficaces, peu nombreux !), après une formation préliminaire (des humanités, par exemple), avant de se former sur le tas auprès des praticiens — le pragmatisme anglais, en somme. Mais il est vrai que l'on pourrait tout de même aller plus loin dans l'étude théorique du sujet juridique, et c'est cet équilibre que cherche l'École du droit de science Po (en deux ans plus une année de césure, dans la forme actuelle) : c'est donc fort intéressant de voir comment on pourrait (et même peut, avec trois années diplômées à présent) enseigner autrement. L'idée : tout croiser, les regards, les langues, les méthodes, les idées, les apports. Approche matricielle, en somme. Sans rompre totalement avec le système français (notamment, si ce n'est surtout, pour ne pas perdre dans ses repères une population déjà établie de juristes qui ne sauraient alors jauger les néo-formés à embaucher/absorber dans les différentes corporations), le système original emprunte partout et garde en tête que le monde a évolué, et qu'il dépasse largement les frontières.
Il y a de grands moments dans cet ouvrage, et la question de savoir si les juristes (méthode exogène) ou les professeurs eux-mêmes (en interne) pourront prendre conscience que quelque chose ne va pas et qu'il faut redresser la barre, changements qui ont déjà pu avoir lieu par le passé (contrairement à ce que la ré-écritude de l'histoire tente de nous faire croire...), reste totalement ouverte. La fin de l'ouvrage parle justement de la difficulté d'embaucher les professeurs correspondant à cet état d'esprit, plus spécialement en France (je ne serais pas étonné d'apprendre que Michel Vivant en fait partie), même si le rapatriement de français est plus aisé depuis une LRU qui évite de passer par un comité consanguin de pairs ignorant les publications non-francophones des expatriés. Il faut faire preuve d'un grand équilibre gestionnaire pour attirer les talents professoraux étrangers, tout en défendant une formation novatrice dans un milieu conservateur au possible !
À un an près, j'aurais pu m'inscrire dans cette école. Diable ! À présent au CAVEJ (centre audiovisuel, qui pourrait tellement être novateur, et qui est simplement une caricature de ces études juridiques — on n'a pas les TD, dévoyés par des ATER qui y font leurs premières armes doctrinaires, il est vrai), je me mets à rêver d'une formule à la EMBA pour ce qui ressemble tout de même furieusement à un procédé de MBA à l'Européenne (c'est-à-dire très international, parmi les professeurs et les étudiants, avec études de cas comme méthode d'apprentissage pratique privilégiée). Pour moi, Christophe Jamin est dans le vrai, et le droit est bien une cuisine, n'en déplaise aux dogmatiques-doctrinaires jésuites fanatiques que sont devenus les clones agrégés de droit. Il est d'autant plus dans le vrai qu'il doute, qu'il questionne, qu'il continue la réflexion : ce livre se ressent comme une étape, pour remettre à plat ce qui a été accompli, comme un point d'appui, bien plus que comme une justification sur la défensive face aux attaques des nantis confortablement installés dans leur rente intellectuelle qui prend l'eau telle une vieille godasse (spécialité française, n'est-ce pas ?).
Ce livre, petit format de 267 pages, est salvateur !