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jeudi 16 mai 2013

aagrigrippippinana

Trois heures seulement ! Il faut bien avouer que quatre aurait été trop long, pour cette rediffusion de ce même Agrippina de Haendel que la veille à Pleyel, cette fois-ci au TCE. Le même, vraiment ? Outre cette fois-ci une charmante compagnie usuelle pour compenser l'effet de déjà-vu, le retaillage pour faire perdre une heure, le quart tout de même de la version de la veille, a donné lieu à l'entracte au jeu des sept différences. Évidemment, première différence, les forces en présence. Rien à voir.

Eduardo López Banzo  direction

Ann Hallenberg - Agrippina
Vivica Genaux - Nerone
María Espada - Poppea
Carlos Mena - Ottone
Luigi De Donato - Claudio
Enrique Sánchez Ramos - Pallante
Elías Benito - Lesbo
José Hernández Pastor - Narciso

Al Ayre Español

Comme l'héroïne est Vivica Genaux, on sent que le rôle de Nerone a été un peu plus boosté que la veille ; et c'est ainsi qu'il/elle se met à chanter les louanges de la charité envers les indigents... alors qu'on avait coupé le pourquoi (Agrippina l'encourageait à aller se faire bien voir du peuple, par pur cynisme), et que la veille aussi, ça l'ennuyait quand même un peu... Moins de détail, c'est certain, par-ci par-là, quelques secondes grappillées, on perd en intrigues et en ressorts. Outre que si l'on annonce trois actes (avec toujours un seul entracte), on perd tout de même le gros coeur dodu de la veille, et le sac à malices d'Agrippina. Mais finalement, en relisant le résumé rédigé dans le billet précédant, il n'y a rien à enlever : Jacobs avait étoffé l'affaire, donnant plus d'épaisseur à une dramaturgie forcément un creuse étant donné les évènements relatés, mais cela n'était guère indispensable à la compréhension globale ; quand bien même on sent que l'on va trop vite dans la version de trois heures, et qu'il nous manque quelques clés pour comprendre les réactions rapides et surprenantes des personnages.

Les espagnols donnent dans le old school quelque peu poussiéreux : l'orchestre, plus réduit que la veille, sonne aux canards ; les chanteurs sont costumés cravate rouge ; les chanteuse en toge, rideaux pour Agrippina. Et puis ça défile aux pupitres quasiment sans interaction, parfois même un personnage s'adresse à un autre qui est déjà reparti s'asseoir : ça manque cruellement de vie !

Lesbo, Pallante et Narciso sont dans cette version de l'insipide au mauvais (et à peine audible). Heureusement, le Claudio assure le job. Et le Ottone de Carlos Mena est réellement très bon. Très bonne Agrippina aussi, mais forcément moins appréciable Poppée que la veille (quoique techniquement irréprochable), car sur un registre bien différent, résolument lyrique-dramatique, à tel point que certains auront dû mal à reconnaître que c'est du même opéra dont il s'agit. Et puis Vivica Genaux, qui fait briller un rôle qui paraissait bien moindre la veille.

Ce n'était pas mauvais ! Des faiblesses évidentes, mais on s'attendait à pire. Ça n'avait pas la patine Jacobs, le mécanisme bien huilé, et en même temps, entre fanatiques qui enchaînent deux fois le même opéra au hasard d'une programmation erratique, l'impression aussi qu'on a plus droit à du Haendel pur non coupé, du moins non remixé. En même temps, la version consolidée/augmentée de la veille, quoique vraiment longue, marchait bien mieux dans l'ensemble, et l'on y avait plus de plaisir. Pleyel ne gagne pas par KO, mais largement aux points.

mercredi 15 mai 2013

Agrippina, reine du Kamoulox

Début du marathon Agrippina. Après 4 heures d'opéra le lundi, encore 4 le mardi, et 4 le mercredi... parce que ce sera le même que la veille. À Pleyel, on a décidé de commencer à 19h, pour finir à 22h55 — sans compter le tonnerre d'applaudissements. L'Akademie für Alte Musik Berlin de René Jacobs a une réputation solide. Avec cette soirée, elle ne s'en portera que mieux encore. Quel bonheur !

Et par rapport à la veille, "Agrippina" de Haendel a un livret intelligent. Voilà une reine qui manie avec malice l'intrigue, pour faire accéder son fils Néron au trône. Au début, elle croit que Claude est mort, et fait proclamer son fils en intrigant auprès de ses deux prétendants Pallas et Narcisse — mais c'est qu'à l'époque, les communications sont assez mauvaise, et en réalité Othon a sauvé Claude des eaux, de telle sorte que celui-ci décide de le rendre héritier du trône, ce qui évidemment désespère Agrippina. Elle intrigue donc auprès de Poppée, courtisée par Claude (!), Othon et Néron (ce qui fait beaucoup...) en lui faisant croire qu'Othon l'abandonne à Claude en échange du trône, ce qui est totalement faux, et même l'inverse des volontés d'Othon (qui est un espèce de doux rêveur). Poppée décide donc de se venger d'Othon en usant de l'amour de Claude, tout en évitant de se donner à lui. Mais Othon, totalement disgrâcié, parvient à faire jaillir la vérité auprès de Poppée. On reste un peu rêveur sur la facilité avec laquelle on retourne tout le monde, dans cet opéra, mais par rapport aux horreurs scénaristiques de la veille, la comparaison est en faveur d'un certain vent de folie. Surtout lorsqu'on voit Agrippina se démerdouiller dans cet imbroglio de trahisons qu'elle a initié et ne contrôle plus, pour finalement, par un coup du sort aléatoire (mais non, c'est le talent !), avoir ce qu'elle cherchait...

Alex Penda incarne une Agrippina très malicieuse, toute en prestance et beauté ; très belle voix pleine, emplie de certitude. En réalité, Sunhae Im en Poppea pourrait bien être la vraie héroïne de la soirée, déjà parce que son rôle est très important (et connaît de grands moments), ensuite parce que ce petit bout de femme hyper-énergique en robe-tutu jaune poussin puis rose bonbon à froufrou. Marcos Fink incarne un Claudio qui hésite entre costume du Sud (chaîne en or qui brille), puis classe et enfin mania (retour des lunettes de Soleil, mais chemise rouge) ; grosse voix grave, un régal. Jennifer Rivera est une longue femme filiforme qui joue un Nerone à belle voix aiguë coaché par maman aux dents longues. Bejun Mehta est Ottone contralto, fort belle voix. Et puis les satellites : Christian Senn en Pallante, Dominique Visse pour Narciso (hirsute, voix très étrange ! Une spécialité à n'en pas douter) et Gyula Orendt en Lesbo (l'assistant-empereur). Les trois sont aussi fort bons ! En fait, tout le monde est brillant, faisons simple.

Et puis il y a une petite mise en scène bonus, avec des arrivées des personnages bien calculées, qui se cachent parfois, qui interagissent tout le temps, et cette scène entre Poppea et Nerone, une pomme entre les deux, marquera les esprits... C'est vivant ! Joie ! Du vrai opéra, avec des chanteuses qui sont belles à croquer, en plus (ça change des barriques de la veille, là au moins c'est crédible...). Et un René Jacobs tout discret, qui nous fait des merveilles en toute simplicité, un chef qui sait se faire oublier, pour que tout devienne évidence.

C'est mal barré pour le TCE de faire mieux...

(L'ami berlinois a déjà déclarer ne pas y aller, finalement — ça risque d'être très, très vide, vu déjà le nombre impressionnants de sièges libres à Pleyel)

operanuyeux

On nous avait vendu "La Gioconda" de Ponchielli comme LE chef d'oeuvre méconnu par le maître oublié de Puccini — mais qui doit avoir sa statut à l'opéra Garnier comme Auber, j'en suis sûr. Déception ! Il faut faire confiance à l'histoire : cet opéra est un brouillon, le chaînon manquant (mais qui ne nous manque pas vraiment) entre le baroque et ses histoires complexes et le bel canto italien à beaux chants et livrets neuneus. Nous avons donc : du beau chant qui ne marque pas, sur un livret archi-complexe très neuneu — un exploit, il est vrai.

Heureusement que Daniel Oren est brillant dans la fosse ; que la mise en scène de Pier Luigi Pizzi est d'une beauté à couper le souffle, en noir et rouge, en ombre et lumière de Venise, avec un système ingénieux et très simple de ponts sur canaux ; que les chanteurs sont vraiment bons ; et qu'on a en bonus une chorégraphie de Gheorghe Iancu, pour la Danse des heures (par une compagnie extérieure bariolée, un comble : on n'a pas de compagnie de danse, à l'opéra ?), avec deux remarquables solistes (Letizia Giuliani — très beaux seins — et Angel Corella). D'ailleurs, ce long (15 minutes ?) moment de danse était aussi le meilleur moment musical (fort étrange, puisque non chanté, en plein milieu de l'action...). Pour une coproduction Gran Teatre del Liceu et Teatro Real de Madrid, avec des costumes de la fondation des arènes de Vérone, on a mis les petits plats dans les grands — et ça tombe bien pour un gala AROP (dont étaient absents tous les présidents, étrangement).

Mais voilà : il manque un livret. Celui écrit par Arrigo Boito, d'après "Angelo, tyran de Padoue" de Victor Hugo, est un stéréotype de tout ce qui peut être à chier dans l'opéra. Ça ne tient pas de bout ! Et c'est long, mais long... 50 minutes, puis 40 et enfin 1h15. Alors qu'il ne se passe rien ! Et que tout est absurde : on passe du coq à l'âne, les personnages se lamentent un temps fou au lieu de se parler simplement, on en vient à prier pour que quelqu'un se fasse descendre — de préférence l'héroïne. Le tout dans un préchi-prêcha absolument intolérable.

La Gioconda (Violeta Urmana, quand même !) aime Enzo Gimaldo (Marcelo Alvarez — tu m'étonnes que ma place à 90€, heureusement payée moitié-prix, n'était qu'à deux rangées du fond du parterre de Bastille !). Mais Enzo aime Laura Adorno (Luciana d'Intino), tandis qu'il considère la Gioconda comme sa soeur. Laura est justement la femme du terrible Alvise Badoero (Orlin Anastassov). Ce dernier est très jaloux. Il a, par le passé, chassé Enzo, le faisant passé pour traitre. Mais Enzo est revenu incognito, par amour pour Laura. Le duc Badoero est aussi conseillé par l'intrigant Barnaba (Claudio Sgura). Évidemment, celui-ci est amoureux fou de la Gioconda, qui le déteste. Et il veut se venger d'Enzo, qui justement doit rencontrer en secret Laura. La Gioconda, qui ne sait pas que Laura est Laura, veut la peau de sa rivale. MAIS, Laura est pieuse (même si elle veut tromper son mari), et elle a sauvé (en intervenant auprès de son mari), pendant le premier acte, la mère de la Gioconda, la Cieca (très remaqueable Maria José Montiel), sans que l'on ne comprenne trop ce qui s'est bien passé, d'ailleurs (la foule tout à coup trouve que c'est une sorcière, alors qu'elle passe son temps dans les bondieuseries, elle aussi). Alors du coup, alors que la Gioconda allait trucider Laura, la reconnaissant, elle décide de la sauver, puisque Barnaba avait anonymement prévenu son maître Badoero. MAIS Badoero décide quand même, par amour, de tuer sa femme, parce que ça ne se fait pas, quoi, de voir des inconnus le soir (il ne sait pas encore que c'est Enzo, en plus, ah ah !). La Gioconda, de son côté, déclare à Enzo que Laura l'a largué comme une sous-merde, mais celui-ci ne la croit pas et se fâche. Mais la Gioconda décide quand même de sauver Laura de son mari, en remplaçant la fiole de poison par un philtre à la Roméo-et-Juliette, qui l'endort. Cependant, elle n'arrive pas à avouer à Enzo qu'elle a sauvé Laura, parce que c'est vraiment trop trop trop dur de perdre son amour qui ne l'a jamais aimé. Celui-ci, perdant patience, pense très fortement à trucider la Gioconda, parce que faut pas pousser quand même. MAIS tout à coup, Laura se réveille. Bon sang, l'amour l'emporte, c'est beau. Sauf que la Gioconda, pour sauver Enzo des griffes de Badoero, le premier s'étant publiquement déclaré fameux amant de l'ex-femme du veuf dans un acte de désespoir héroïque, avait demandé une faveur auprès de Barnaba, celle de libérer Enzo, en l'échange d'elle-même. Barnaba, la queue frétillante, avait donc pris les devant en trucidant sa future belle-mère (astuce !), la Cieca, aveugle et passant son temps à prier et à se faire traiter de sorcière, qui commençait à lui courir sur le haricot. Mais la Gioconda est pure et veut le rester — sauf avec Enzo, déjà parti sur une gondole locale avec Laura —, et ne pouvant décemment pas se donner à Barnaba, atteint à son étanchéité tout en demandant le pardon à Dieu — comptons : jalouse + suicide VS sauver une femme adultère ; je ne sais pas où elle finira, mais en tout cas, Barnaba la maudis.

Rideau. Sponsorisé par Doliprane. Je viens de vous faire économiser 190€. Ne me remerciez pas.

(Sinon, le bidule a été filmé avec des caméras pénibles partout — dont une juste derrière moi, m'assurant une absence de voisin —, le tout apparemment supervisé par une Kaptation de retour avec sa taille de jeune fille — ouf ! — mais en civil cependant ; en toute rigueur, ça devrait bientôt passer entre 23h et 2h du matin, ou alors dans vos cinémas favoris)

mardi 14 mai 2013

Umusuna

Chaque année, la compagnie Sankai Juku vient au théâtre de la Ville avec une création. Cette année, Ushio Amagatsu est reparti dans l'histoire archaïque — Mémoires d’avant l’Histoire. Amagatsu apparaît toujours de façon distincte (en blanc alors que ses autres danseurs sont en rouge), mais s'il se réserve des moments "lyriques" privilégiés en solo, les prouesses de lenteur et de force contenue sont clairement laissées aux plus jeunes, le long de l'heure trente que mesurent deux sabliers suspendus de part et d'autre de la scène.

Du sable coule autour au centre, de façon continue. Ainsi s'écoule une chorégraphie toute en retenue, dans le blanc et le rouge, où l'on retrouve les éléments habituels, comme la fameuse ouverture de bouche. Il y a de la musique, cette fois, tout le long : c'est rare, me semble-t-il bien. Ce ne sera pas le Sankai Juku le plus remarquable, mais bien placé au coeur de l'amphithéâtre, le moment poétique passé dans la poudre, ou peut-être dans la poussière, à essayer de laisser des traces au sol, fut fort agréable.

samedi 11 mai 2013

dernière 3e symphonie

Les 3e symphonie de Mahler par Neumeier se succèdent mais ne se ressemble pas. Samedi dernier (il y a une semaine...), c'était donc au tour de Mathilde d'hériter d'un rôle un peu plus consistant que d'habitude.

Dorothée Gilbert
Agnès Letestu
Stéphanie Romberg
Héloïse Bourdon
Mathilde Froustey
Florian Magnenet
Alessio Carbone
Audric Bezard
Yann Saïz
Yannick Bittencourt
Cyril Mitilian

La Bourond répondait à la Froustey (d'où le choix de la rediffusion, évidemment !). La première en mode coincée, la seconde en mode décoincée. Un jour la Bourdon connaîtra peut-être la vie et s'épanouira, et ce sera très beau. Malheureusement, on les voit beaucoup durant l'Été (2e mouvement), mais plus beaucoup ensuite. Florian Magnenet joue cette fois le rôle solo transversal. J'avoue avoir eu un mal fou à reconnaître les autres, y compris Agnès Letestu ; en revanche, pas de soucis pour Dorothée Gilbert, Ange joyeux. Mais une impression diffuse que personne n'est réellement bien à sa place, dans cette production-ci. Les combinatoires sont complexes...

vendredi 3 mai 2013

solvet publicum in favilla

Un pont, et voilà que le TCE n'affiche pas complet : replacement un peu plus centré, toujours en impair, un rang en dessous, voilà qui est bien exposé. L'ami japonais, lui, a carrément cassé sa tire-lire : totalement de face, quoiqu'au dernier rang, parce que c'est son dépucelage de Requiem de Mozart (à son âge !). En apéritif, la symphonie n°41 de Mozart, "Jupiter", se passe bien — l'orchestre est un peu mou mais sur instruments anciens, Jérémie Rhorer étant encore à la tête du même cercle de l'harmonie, comme sur le Don Giovanni. On se repose un peu sur les thèmes lancinants, en attendant la pièce maîtresse.

Entracte. L'ami japonais se déclasse : il subit le boucan de la régie juste derrière. Hinata-chan commence déjà à entonner le Dies Irae — reste d'un passé trouble catholique (entre autres). Dies iræ! Dies illa. Solvet sæclum in favilla: Teste David cum Sibylla! Rappelons la parenté corporatiste entre la Pythie et la Sibylle.

Faute de réduire le monde en cendre, une partie du public aurait pu y passer, si Dieu n'avait posé un pont — avant on devenait statut de sel pour bien moins que ça, tout se perd ! Les nominés sont : la voisine ESSEC de derrière qui faisait grincer son sac en cuir entre ses jambes (très découvertes sous le long T-shirt tenant de robe) et incontinente de la fermeture éclair ; le voisin de devant qui ne s'entendait pas parler ni tripoter des choses, et dont la femme servait heureusement de garde-fou pour minimiser les dégâts auditifs ; la bonne femme qui a eu une quinte de toux et a fini par se faire pousser pousser dehors par l'ami japonais furax ; et mon favori, le fou juste à droite qui fouillait aléatoirement (mais surtout pendant les moments les plus beaux) dans un sac en plastique, maugréant parfois, et ne comprenant pas pourquoi tout le monde lui disait de faire moins de bruit (notons que ledit sac en plastique avait été rapatrié en fin d'entracte par une chaine du coeur puis une ouvreuse elle-même : bordel de théâtre pas civilisé !).

Et pourtant, ni la soprano Miah Persson (recrutée de Don Giovanni, en remplacement exprès de Sandrine Piau), ni la mezzo-soprano Renata Pokupić, ni le basse Nahuel Di Pierro ne déméritaient — en revanche, le ténor Jeremy Ovenden a été condamné par la très sévère Hinata. Et pour une fois de presque regretter une robe légèrement plus courte que d'habitude (un exploit !) : en mode dark-grunge-doc-Martens, le teubé bruyant aurait pu passer un plus mauvais quart d'heure que quelques foudroiement de regard (qui jettent pourtant traditionnellement l'effroi). Cette association de malfaiteurs dans le public aura eu raison d'un plaisir que l'on aurait souhaité pur, pour un très beau Requiem. On espère au moins qu'ils ne reposeront pas en paix en enfer.

memento don juan mori

Ces temps-ci tourne une nouvelle production de Don Giovanni de Mozart tourne au TCE. Stéphane Braunschweig est un metteur en scène issu du théâtre ; je n'avais donc jamais vu ce qu'il a pu faire ailleurs, mais ma théâtreuse m'a révélé que ça ressemblait beaucoup à ce qu'il avait fait par ailleurs — encore un qui copie-colle à l'infini. Il avait pourtant une assistante à la dramaturgie, Anne-Françoise Benhamou. Tout ça pour quelque chose de pas bien joli, avec un décor-tourniquet (la roue tourne, tout ça), très noir et blanc, avec une inversion Don Giovanni vs les autres personnages, qui terminent tous en noir alors que lui est devenu blanc (cette finesse m'avait échappé, heureusement que moi aussi je suis assisté...). Et puis il y a des cranes partout, en masques et dans les placards. Memento Mori ; un peu léger aussi. Le tout dans un décor aseptisé et en costard-cravate (sauf un vrai costume d'époque pour Don Giovanni, qu'il enfile vers la moitié de l'opéra, Thibault Vancraenenbroeck ayant peut-être été enfin payé).

Heureusement Jérémie Rhorer, à la tête de Le Cercle de l’Harmonie, nous fait de très belles choses dans la fosse (que dirige aussi ma voisine, depuis notre premier rang de second balcon de remplacement, souffrant de la présence de luminaire, pas si mal en côté pair). Et sur scène, les chanteurs masculins sont bons sans être exceptionnels, les filles étant bien meilleures.

Markus Werba - Don Giovanni
Miah Persson - Donna Elvira
Daniel Behle - Don Ottavio
Sophie Marin-Degor - Donna Anna
Robert Gleadow - Leporello
Serena Malfi - Zerlina
Nahuel Di Pierro - Masetto
Steven Humes - Le Commandeur

Au bout de trois heures, Don Giovanni qui jamais ne se renie est poussé par un commandeur macchabée relevé de sa morgue dans l'incinérateur du début. Donna Anna/Sophie Marin-Degor était aussi très à mon goût.

mercredi 1 mai 2013

dimanche au parc

J'avais lu des critiques dithyrambiques sur "Sunday in the park with George", au théâtre du Châtelet, mais je n'avais point prévu pour autant d'y aller ; c'est donc par un total hasard qu'avec B#2 nous nous y sommes retrouvé, durant presque trois heures, le ventre pas assez prérempli pour cela. Eh bien ça valait le coup : au-delà de la très bonne (quoique non-inoubiable cette fois) musique de Stephen Sondheim, c'était la mise en scène de Lee Blakeley qui valait le détour pour cette dernière.

Quel bonheur ! L'une des plus belles mises en scène jamais vues. L'histoire retrace la peinture du chef d'oeuvre de Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte, 1884. C'est l'invention du pointillisme. George(s) néglige sa maîtresse-modèle Dot (quel nom coïncidentiel !) ; il passe ses dimanches au parc de l'île de la Grande Jatte à peindre la population bourgeoise (ou moins) qui passe, souvent à son détriment ; il essaie de faire valoir son travail auprès du chef-des-peintres-d'avant-garde (mais pas tant que ça) ; et il peint dans son atelier pendant que Dot s'en va se faire pétrir dans les bras du boulanger. Le livret de James Lapine n'est guère excitant, à la vérité, et quoiqu'original dans l'idée, l'histoire est assez plate ; surtout au second acte, où Julian Ovenden passe du statut de Georges à George, l'arrière-petit-fils, qui grosso modo vit une histoire parallèle de rejet de son art nouveau, s'inscrivant dans un hommage de feu Georges disparu à 31 ans, qui commence au musée américain (Chicago ?) et se termine sur l'île de la Grande Jatte (qui comme chacun sait a quelque peu perdu ses espaces verts).

On pourrait couper beaucoup, et garder par exemple l'hilarant début de second acte où les personnages étoffés durant le premier acte se plaignent dans la toile où ils sont représentés. À ce niveau, la mise en scène excelle, avec des visuels à couper le souffle. L'animation des toiles de l'atelier de Georges était aussi absolument magnifique. C'est sur les esthétiques entre le réel et le pictural, limite rendue floue et poreuse, que la mise en scène enchante. À cela s'ajoute le boulot de David Charles Abell à la tête du philhar de Radio France ; et de très bonnes prestations des personnages entourant Georges : Sophie-Louise Dann (Dot / Marie), Nickolas Grace (Jules / Greenberg), Rebecca de Pont Davies (Old Lady / Elaine), Jessica Walker (Nurse / Harriet), David Curry (Soldier / Redmond).

On ressort donc à la fois dubitatif par une histoire inutilement trop longue, mais totalement enchanté par un défilé d'images éblouissantes.

lundi 29 avril 2013

Piotr broussailleux

J'ai découvert Piotr Anderszewski avant tous les autres grands pianistes ; je me souviens encore, je révisais devant la télé, des maths peut-être, en prépa, et il y avait un reportage sur Arte à propos de son enregistrement des variations Diabelli de Beethoven. Et puis chaque année, lorsqu'il vient au théâtre des Champs Élysées, il tombe mal. Très mal. Et je sacrifie sa date. Sauf mercredi dernier !

Arrivé au pas de course pour cause de RER farceur, je rejoins mon balcon perché faute de pouvoir négocier une ninjaïsation dans la précipitation. La salle est assez bien remplie, on peut à peine se décaler pour un recentrement. Et on commence par du Bach, ce que je n'aime généralement pas trop au piano, qui sonne trop rond, mais bon, avec une interprétation pareille de la suite anglaise n° 3 BWV 808 puis de la suite française n° 5 BWV 816, comment se plaindre ?

C'est surtout la suite post-entracte qui valait le détour. D'abord du Janacek, "Sur un sentier broussailleux", quelque chose de bien inconnu. M'étant rapproché et ayant changé de bord (corbeille paire très proche de la scène, en face du pianiste), j'ai aussi droit à un peu d'accompagnement vocal. J'aurais probablement eu plus de choses à raconter si je n'avais point laissé passer presqu'une semaine avant la rédaction de ce billet ; d'un autre côté, c'est de mémoire assez proche d'un Debussy, avec des couleurs qui méritent surtout d'être (ré)écouté, une fois qu'on est au courant que ça existe.

La dernière pièce au programme était du Schumann, Fantaisie opus 17, dans une lignée de Beethoven/Schubert, pas mal de variations, avec une fausse fin qui aura déclenché des applaudissements rapidement étouffés. Un seul rappel après cela, non-identifié. Et puis une séance dédicace à 22h15, trop tard pour rester (d'autant que j'avais oublié mon CD de Beethoven d'il y a 10 ans), étant donné que la date... tombait mal, et que j'avais d'autres aventures où arriver en retard au pas de course.

vendredi 26 avril 2013

l'âme du chef

Philippe Jordan est plus qu'un chef : c'est un manager. L'entendre traditionnellement chaque année lors d'une rencontre AROP est toujours un moment enrichissant. D'abord, c'est un musicien, et en cela à la fois un artiste et un technicien. Ayant toujours fui le wagnérisme, il a depuis franchi le pas de Bayreuth (pourtant proche de sa Suisse d'origine), en plusieurs étapes d'approche. Il nous explique comment on y joue fort et caricaturale dans la fosse, avec un décalage de quelques millisecondes : le son est d'abord très amorti, puis rebondit, devient moelleux, se mélange aux voix décalées (attention à la position du chanteur, s'il est au devant de la scène ou à l'arrière !), et le tout est enfin renvoyé vers le public. Cette salle est un vrai casse-tête : le chef ne doit pas se fier à ce qu'il entend, ni à ce qu'il a déjà dirigé ailleurs. Mais en vrai, chaque salle est différente (c'est simplement que celle de Bayreuth, avec sa fosse sous la scène, l'est encore plus) ; à Bastille, la fosse est profonde et butte sur un mur métallique affreux ; à Garnier, la moquette tue le son (d'ailleurs au TCE ou à Vienne, on a dépensé des fortunes pour arracher cette mauvaise idées des années 60-70).

Voilà pourquoi il fallait une conque. Elle a coûté un bras, on ne peut la fabriquer qu'en Italie — enfin, c'est eux qui ont la meilleure, elle est même démontable et remontable en quelques heures, et on pourrait potentiellement la transporter à Garnier. Le son va être bien meilleur, projeté vers le public, mais aussi bien mélanger au sein de l'orchestre qui va enfin pouvoir s'entendre jouer sans avoir à forcer le trait : cela va permettre d'être plus subtil, plus précis, d'éviter les décalages autant que les forçages. On pourra faire encore plus de concerts et plus facilement. On verra cela d'ici un mois (je n'y serai pas, d'ailleurs : partiels — mais je serai au requiem de Verdi).

Et puis on en arrive à une série de questions (et de questionnaire sur des citations de chefs) afférentes au métier de direction. Philippe Jordan est extrêmement apprécié des musiciens ; déjà, parce que lui-même apprécie leur engagement, leur passion, leur désir d'amélioration continue (et de satisfaction jamais acquise). Ensuite, il a ses méthodes ; par exemple, on doit expliquer ce qui ne va pas en moins de huit secondes, car au-delà plus personne n'écoute : il faut donc être clair et efficace. Mais surtout, il faut faire confiance aux artistes que ce sont les musiciens : ne pas leur imposer telle ou telle interprétation ou manière de jouer, ce sont eux les experts, on indique, on persuade, mais on fait confiance. D'ailleurs, sa devise est celle d'un autre chef (dont j'ai décidément eu du mal à retenir le nom) : "Führen, formen, geschehen lassen". Diriger, former, laisser faire/aller. Dans l'ordre de difficulté...

Une vraie leçon de management, totalement intuitive !

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