humani nil a me alienum puto

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 19 septembre 2021

Bach 6 à six

Bach 6 Solo, certes, mais quid des cinq premiers épisodes ? L’affiche vend du rêve : Robert Wilson / Lucinda Childs / Jennifer Koh. La dernière, rappelle-t-on, était dans Einstein on the Beach en 2013-2014, au violon. Le théâtre de la ville fait sinon régulièrement intervenir les deux premiers. Et comme ils sont en travaux, ils ont eu cette brillante idée de squatter la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, que je m’étais justement promis de visiter un jour.

Le problème du TdV, on le sait, c’est que c’est fréquemment blindé et que ça leur permet d’avoir les pires relations avec le public (Radio France étant pas mal non plus, dans cette veine de fonctionnaires clichés). Et de fait, après l’affaire des duplicatas, j’avais déserté. L’occasion d’une revente était trop belle, alors que ça affichait complet. 2h30 en placement libre, il faut venir faire la queue un peu tôt ; de toute façon, entre les histoires de pass et le parcours dans le grand hôpital, il faut prévoir un peu de patience. Le spectacle a failli commencer à l’heure, j’ai eu peur que le continuum de l’univers n’en soit irrémédiablement déchiré ; dix minutes de retard, finalement.

Sonate n°1, partita n°1 ; Sonate n°2 partita n°2 ; Sonate n°3, partita n°3 ; ça fait bien six, le compte est bon. Césure à l’hémistiche. Première partie : Jennifer Koh arrive en noir et se place au centre de la scène octogonale autour de laquelle se trouve les gradins — la chapelle est conçue comme une agrégation d’octogones, dont seulement deux sont aménagés (outre l’espèce de nef à l’entrée avec quelques statues usées), et un seul où l’on donne un office quotidien. La voute offre une belle sonorité qui fonctionne sous toutes les orientations ; mais au début, et à plusieurs longs moments importants par la suite, les places choisies par mon binôme-dealeuse intérimaire (depuis que la place de binôme est vacante, c’est dur…) furent excellente car piles de face.

Et puis les danseurs. D’abord trois, deux femmes un homme, avec de longs et fins bâtons, qui arrivent lentement. Et avance lentement. Et bougent lentement. Tout de blanc vêtus — moi qui était venu en camaïeu de bleu, tout se perd ! Je me suis demandé si Bob faisait du Sankai Juku ; j’ai cherché en vain la poule. La danse qui ne suit pas le tempo, c’est toujours un peu pénible. Une partie du public a jeté l’éponge pendant l’entracte, qui outre la vente de petits plats à prix prohibitifs dans la petite roulote extérieure, a servi à récupérer le petit bois posé à terre, pour placer à place deux buchettes. Révolution ! En deuxième partie, ça a même commencé par réellement danser, avec même un porté — deux couples (Alexis Fousekis, Ioannis Michos, Evangelia Randou, Kalliopi Simou). Et puis finalement, tout le monde se pose de nouveau, longuement, tétanisés, sur les trois T enrubannés en bord de scène. Statues grecques (peu) mobiles immobilisées. Et là, deux apparitions : Lucinda Childs elle-même, 81 ans (mais on swipe à droite), cheveux blancs et blancs poudrés (le camaïeu de blanc, c’est vraiment pas breveté par Sankai Juku ??), portant une corde, lentement et minimalistement à travers la scène ; et un cafard, à côté des bâtons revenus et d’une buchette, qui a failli se faire écraser par l’un des danseurs pieds nus (ça aurait pu donner tout à coup bien plus d’animation !).

Pour le quart d’heure de fin, une grosse boule de linge, en ruban, un bon mètre vingt de haut, est poussée par un danseur ou une danseuse en alternance, en faisant plusieurs fois le tour de la scène — toujours lentement, cela va sans dire. J’ai pensé que le sponsor AP/HP a peut-être fourni cette gaze géante — comme celle avec laquelle on m’avait momifié la fois où j’avais vu Philip Glass avant de me péter le bras le soir même. Ou qu’en fait, les trois T autour de la scène étaient des arbres à chats, et là c’était une pelote géante. On a le temps de penser à plein de trucs, en écoutant du très bon Bach avec une suggestion de présentation plus blanche que blanche et plus lente que lente. C’est une expérience, comme on dit. Et puis on aura vu Lucinda Childs pour de vrai, quand même !

mardi 14 septembre 2021

Ravel, adieu Daugareil !

C’était Riccardo Chailly qui était prévu, mais paf, première annulation de saison. Et donc c’est Gustavo Gimeno qui s’y est collé, et s’il me semble qu’on ne l’avait jamais vu, il n’en est pas moins récemment passé jedi après avoir été le palawan de grands noms : il est depuis peu directeur musical de l'Orchestre philharmonique du Luxembourg et de l'Orchestre symphonique de Toronto. Quand même.

La soirée prévue était 100% Ravel. Pourquoi ? Parce que c’était la dernière de Roland Daugareil à la tête de l’Orchestre de Paris ! Damned. La retraite. Snif ! Et donc, Ravel, pour lui, ça compte : il a fondé le Quatuor Ravel. J’en apprends de ces choses, sur le tard… Comme le fait qu’il nous jouait en fait sur un Stradivarius de 1708, Txinka — qu’il aurait acheté en vendant tout ce qu’il possédait. Amusant quand on repense à cette anecdote marquante (de 2011, mon Dieu c’était il y a 10 ans !!) où il avait réparé le Stradivarius d’Akiko Suwanai (Dolphin, 1714) à la volée, quand sa corde avait cassé, en échangeant avec le sien ; en fait c’était un échange standard !

La salle était très bien remplie, pour cette grande et triste occasion. Il est clair que tout le monde attendait quelque chose… Mais d’abord, le concert, avec une première pièce la moins connue, aux couleurs chaudes typiquement ravéliennes, les Valses nobles et sentimentales. Mais il faut bien avouer que La Valse, la célébrissime valse déglinguée d’après la 1ère guerre mondiale, c’est tout de même autre chose. Et déjà l’entracte.

On reprend sur l’Alborada del Gracioso, de Miroirs, le morceau euphorisant qui était déjà au programme d’une soirée 100% Ravel de l’OdP il y a dix ans et demi (parfois, je me demande ce que j’ai fichu depuis ce temps-là…). Pour rester dans l’hispanisant, une Rhapsodie espagnole suit. Et enfin, le classique Boléro. Tout très bien.

Et ces adieux du premier premier violon ? Grande fête comme pour les autres musiciens de l’orchestre avant lui ? Des fleurs ? Rien. Simplement plus d’applaudissements, mais rien de spécial, la discrétion jusqu’au bout. Diable qu’il nous manquera profondément…

lundi 13 septembre 2021

natural woman

Après le biopic sur Billie Holiday (que j’ai raté), celui sur Aretha Franklin. Aussi avec une actrice-chanteuse dans le rôle principal, Jennifer Hudson. C’est un trio féminin qui est aux commandes de Respect (d’après le titre d’un de ses premiers tubes, à tendance biographique) : la réalisatrice sud-africaine Liesl Tommy (monde du théâtre et des séries), et les scénaristes Callie Khouri (rien de très intéressant depuis Thelma et Louise, surtout quelques épisodes de Nashville) et Tracey Scott Wilson (très théâtre). Bref, pas de la grosse expérience, et effectivement, la facture est très classique : c’est chronologique, naturaliste, à l’image du biopic sur Freddy Mercury par exemple. Le style page wikipedia. Sage comme Aretha avant de se dévergonder — alors qu’on n’arrête pas de lui dire qu’il faut se lâcher si elle veut avoir du gros succès.

En même temps, cette pudeur — qui coûte très cher côté critiques peu emballés — évite aussi le gros mélo qu’on aurait pu avoir avec le début de vie compliqué pour la jeune Red, qui perd sa mère à dix ans et se fait violer (ou attoucher ?) dans la foulée (refoulé manifestement avant fort longtemps — le film s’arrête vers ses 30 ans, on ne peut pas savoir ensuite), alors que son père (joué par Forest Whitaker) devient de plus en plus possessif et totalitaire, pour ne pas dire tyrannique (mais avec le bon dieu pour lui, car c’est un prêcheur qui a pignon sur rue). Ses problèmes avec les hommes continuent ainsi jusqu’à ses 27 ans (un âge redoutable), puisqu’elle se prend un homme que son père déteste et qui en est la réplique — possessif, jaloux, alcoolo et qui la bat de temps à autre. Elle n’arrête pas de pondre des gosses, généralement laissés à la grand-mère pour l’éducation. Et quand elle perce enfin, elle descend les bouteilles. Bref, on aurait pu faire un mélo bien lacrymal, mais tout en abordant ces sujets sensibles, ils sont plus ou moins escamotés. Souvent on devine (aisément) plus qu’on ne voit, ou on ne voit qu’un bout qui laisse présager l’iceberg en dessous.

De fait, quand on se rend compte que les malheurs d’Aretha ont profondément nourri son œuvre (et son propos qu’on pourrait qualifier de féministe ou de progressiste, notamment sur les questions raciales), on peut se demander si finalement, ce n’est pas l’ingrédient qui transforme un talent naturel (ce qu’elle est depuis l’enfance) en légende. C’est-à-dire que le grand art est d’essence meurtri, que la souffrance est le catalyseur — et qu’inversement, la grande daube des chanteurs actuels est due à des problèmes de riches.

Le film est long — 2h25 — mais on ne s’ennuie, pas grâce au bon son. C’est intéressant de voir la construction des arrangements, comment se compose une chanson, les apports des uns et des autres, de l’idée à la réalisation — c’est aussi quelque chose que l’on peut voir dans quelques documentaires musicaux. Ça n’en reste pas moins très linéaire et plat, documentaire pourrait-on dire. Scolaire, en somme. Pas de quoi fuir pour autant.

mercredi 8 septembre 2021

rentrée des classes musicale

J’ai failli rater la rentrée. Tiens, ça me rappelle quand j’étais en 6ème, bug sur les listes d’appel, arrivé en dernier dans ma classe, à peu près tout raté ; comme si c’était pas déjà assez stressant quand on arrive au collège… Bref, j’ai oublié de noter mes places dans mon agenda, et donc ça m’a valu une arrivée à la  bourre en fin de l’« Enchantement du Vendredi Saint », de Parsifal (que j’ai pris pour du Lohengrin, bouh ! Ça c’était en tout début raté) ; juste avant « Nur eine Waffe taugt », interprété par Klaus Florian Vogt (bien repéré, en revanche) ; 50 minutes perdues, donc 30 de musique pure en enlevant les applaudissements intermédiaires… Et puis l’entracte.

Avec le tarif prohibitif, on pouvait espérer ne pas trop lutter pour trouver à se recaser. D’autant que depuis le pass sanitaire, tout le monde peut se coller les uns aux autres — tant que c’est masqué (on retrouve par ailleurs les rombières à bracelets gling-gling, elles ne nous avaient pas manqués). Pour la rentrée, donc, on pouvait sur-applaudir l’Orchestre du Festival de Bayreuth avec Andris Nelsons à la direction, pour un pot-pourri wagnérien. Autant dire avec les experts du genre. Alors ok, c’est haram, mais c’est bon.

« Chevauchée des Walkyries » (extrait de La Walkyrie, purement orchestral), « Voyage de Siegfried sur le Rhin » (extrait du Crépuscule des dieux), « Marche funèbre » (idem) et la scène finale du Crépuscule des dieux, qui dure une bonne demi-heure à elle seule, avec la soprano Christine Goerke, histoire de terminer à 23h10 (au lieu des 22h40 prévus, conformément à une tradition bien établie). Hé bien du best of Wagner, c’est un bon moyen de se décrasser les oreilles pour la reprise des activités non-essentielles, surtout quand c’est fait par des pros.

mercredi 18 août 2021

fiat sparks

Quand le groupe The Sparks s’est ravivé pour la énième fois dans les années 1990, alors qu’ils avaient (encore) été oubliés, on leur reprocha d’avoir pompé sur des groupes… qu’ils avaient en réalité inspirés ! Voici tout le paradoxe des deux frères Ron et Russell Mael — accompagnés de satellites musiciens qui n’ont eu de cesse de changer au fil du temps. Le documentaire d’Edgar Wright, malicieusement nommé The Sparks Brothers, un renommage marketing qu’une maison de disque avait trouvé (en référence aux Marx Brothers !) mais qui avait été raccourci par les deux frères, s’attaque à ce mystère. Cinquante ans de carrière, 25 albums et quelque chose comme 300 chansons à leur actif, la grande majorité composées par Ron, le grand frère introverti qui utilise son petit frère beau gosse Russel (né en 1948, trois ans après) pour porter un texte souvent en décalage, si ce n’est en opposition : le mal-être et les difficultés sociales et affectives de l’un — avec son look Chaplin à moustache, souvent confondu avec… Hitler ! —, au clavier, l’air toujours impassible et les mimiques chaplinesques pince-sans-rire, sort de la bouche de l’autre, au look jim-morrissien, flamboyant, sautant partout, avec des performances vocales étonnantes (et des filles qui se jettent à son cou, y compris en plein concert quand ils ont économisé sur la sécurité). C’est là la marque de fabrique : des textes intelligents énième degré, quelque peu surréalistes, irrévérencieux ou opaques, à plusieurs niveaux de lecture, pour des interprétations loufoques d’électro-pop — parfois rock, obédience glam, parfois plus électro, et parfois même totalement symphoniques : l’éclectisme fait aussi partie du package.

Si les premières années de galère en Amérique (Californie) natale ont fini par payer en Angleterre puis en Europe (au prix d’une trahison du reste du groupe), la carrière des Sparks est en dents de scie. Ils connaissent un succès dingue avec le non moins dingue This Town Ain't Big Enough for Both of Us. Et quelques années plus tard enchaînent les bides. Puis se réinventent, et retombent dans l’oubli et les expériences ratées (notamment cinématographiques — leur dada de toujours, en témoigne l’hommage à Ingmar Bergman, encore une coïncidence d’agenda). Et d’ailleurs, à titre personnel, je n’avais jamais vraiment percuté de qui il s’agissait exactement. C’est un article du Point (qui parlait du documentaire à venir, diffusé dans très peu de salles, essentiellement aux 3 Luxembourg) et la sortie d’Annette, leur projet cinématographique enfin abouti (à plus de 70 ans !) qui a attiré mon attention. Le documentaire a une forme très originale avec ses animations, remonte la chronologie et la musicographie, démystifie les biographies et aborde les échecs (comme les succès), déterre les images d’archive, cumule les témoignages, liste les projets fous (comme ces concerts londoniens où la vingtaine d’albums est interprétée à la fréquence d’un par soir pendant presqu’un mois !), explore la psychologie (routinière !) des deux frères complémentaires, et enfin verse lui aussi dans le second (ou troisième) degré et le loufoque (avec animations). On comprend et on s’attache à ces personnages d’une autre dimension.

Cela faisait assez longtemps, il me semble, que je n’avais vu de documentaire musical, et cela fait réellement du bien ! Et heureusement, il y a Amazon Music pour rattraper le temps perdu.

dimanche 15 août 2021

cast the abyss

Leos Carax n’avait rien sorti depuis Holy Motors en 2012. À son habitude de longues périodes loin des salles, en fait. Annette a fait beaucoup parler, mais j’avoue que j’avais une certaine méfiance. Après moult films à la réa conventionnelle (sauf Titane, mais bon…), voici de l’OCNI (objet cinématographique non identifié), du pur du dur. Une tragédie musicale hallucinée où l’on n’hésite pas à verser régulièrement dans le kitsch tapageur assumé. Dédié à Tatsya, fille de Leos (avec petit rôle homonyme), le film parle de filiation et d’art(istes) : après l’histoire d’amour entre Marion Cotillard (Anne, la diva) et Adam Driver (Henry Mc Henry, le comique déprimé), plus tard complété par Simon Helberg (l’ex, chef d’orchestre), la petite fille Annette (Devyn McDowell, qui ne joue en fait que peu, pour cause de procédé dont il faut garder la surprise, sur instruction du réalisateur) est exploitée comme chanteuse exceptionnelle. Les faces sombres du show biz.

Les scénaristes Ron Mael, Russell Mael, constituant le groupe The Sparks, sont à l’origine de l’oeuvre dont ils ont composé toute la musique originale (les quelques ajouts extérieurs étant bien minoritaires). Soit un travail proprement gigantesque, d’une très grande qualité. Et si le film se traîne parfois (pour ne pas dire souvent), il recèle aussi de quelques bijoux extraordinaires, comme la scène d’intro de l’ex, ou encore la scène finale. Il y a tellement de recherche plastique partout que ça peut donner, sur 2h20, à des sensations d’écoeurement. L’usage d’images grossièrement abusives servent paradoxalement à accoucher d’une grande finesse, hautement émouvante. Prix de la mise en scène à Cannes, on se demande si ce n’était pas là la véritable palme, malgré ses maladresses (notamment d’interprétation musicale), avec son propos philosophique pessimiste et sa stupéfiante, fulgurante, virtuose beauté cachée dans le clinquant. On en ressort marqué.

samedi 10 octobre 2020

symphonie du nouveau masque

Quand on voit un Orchestre de Paris dirigé par un chef du nom de Jakub Hrůša, avec le rond sur le "u" et l'accent à l'envers sur le "s", on sait qu'on aura une interprétation d'Antonín Dvořák AOC. 39 ans, mais je ne pense pas que nous ayons déjà eu à l'entendre. Quid du Edward Elgar avant, plus anglais que tchèque ? Hé bien avec Gautier Capuçon, le Concerto pour violoncelle fut fort bien réussi, et en bonus, la variation Enigma n°9 (Nimrod), en arrangement Jérôme Ducros (qui joue au piano avec Gautier Capuçon, et a donc créé une sorte de violoncelle plus orchestre pour cette variation : malin !).

Précipité légal. La philharmonie n'est pas bien remplie, conformément à la nouvelle politique ; mais surtout, elle est disposée en clusters internes, c'est-à-dire qu'il y a de larges zones totalement vides, mais plein de monde agglutinés aux mêmes endroits. Mais ça chasse la répartition libérale, nouvelle politique aussi. La France, faut vraiment se la taper… En attendant, j'avais une rangée libre devant, une derrière, et j'étais tout seul sur ma rangée. Mais c'est parce qu'on est sympa…

Reprise, et la symphonie n° 9 "Du Nouveau Monde". Forcément, le Hrusa, c'est son rayon, disions-nous. Je pensais à mon paternel qui n'écoute quasiment que ça. C'est quand même autre chose, au concert. Ça dépote. Le spectacle vivant, la vibration, le souffle, le volume, rien à voir. Un grand plaisir.

mardi 6 octobre 2020

covid-19 in pace

On s’est demandé si c’était bien le pianiste Lars Vogt qui était initialement prévu, et si c’était bien aussi l’orchestre de chambre de Paris. En fait seul le choeur a changé : de letton, il est devenu Accentus. La philharmonie a là aussi procédé à des remboursements sélectifs pour les derniers arrivés, ce qui donne une salle étonnamment vide pour un Requiem de Mozart — avec le titre bien kitsch « immortel requiem », pour la soirée. Facile de se replacer à trois, avec Christian et mon binôme retrouvé (elle n’avait pas trop vieilli depuis notre dernière rencontre, mais avec le masque h24, on peut cacher la marchandise).

Mais quand ça commence, on se dit que c’est pas vraiment du Mozart, cette affaire. Ça sent encore l’arnaque. On nous a refourgué une oeuvre contemporaine ! C’est fourbe, surtout pour mon voisin… Alors, ça vaut quoi, sur une échelle de 1 à Covid-19 ? Ma voisine initialement est rassurée en voyant « 2min30 », mais elle n’a pas bien vu que c’est là la deuxième pièce : la première fait 19 minutes. Le masque cache mal l’hilarité. Clara Olivares a 27 ans et Pascal Dusapin semble être son mentor de prédilection. « Lebewohl », marqué inédit, est dans la lignée des trucs contemporains marginalement pénibles, oubliables et sans beaucoup de saveur. N’est pas Ligeti qui veut. Ce n’est pas en tapotant sur les pistons des trompettes sans souffler dedans ou en torturant les cymbales (avec notamment un « bol japonais non accordé », la précision est d’importance) qu’on va révolutionner quoi que ce soit, et encore moins se faire plaisir. C’est le genre de musique un peu prétencieuse par petites touches qui ne mènent nulle part. En revanche, après une petite pause, la Coda pour choeur, qui fait manifestement partie de la même oeuvre, avait bien plus de potentiel. On ne comprend pas bien de quoi il s’agit (il y a un livret caché ou c’est juste des notes ?), mais a cappella, c’est franchement bien maîtrisé. Il y a de l’espoir pour Clara, venue saluer après la première partie, puisque comme une fois précédente, si mes souvenirs sont bons, le requiem a été immédiatement enchaîné (parce que « Lebewohl est donc un espace expérimental, d’inspiration rituelle, dans lequel les textures instrumentales — puis vocales — se veulent être une préparation à l’écoute apaisée du Requiem » — si on veut, on se dit surtout que Mozart, c’est autre chose, mais on le savait déjà).

L’orchestre est de moins en moins masqué (avec le petit logo Orchestre de chambre de Paris !). L’interprétation du requiem est sympathique sans forcer, du soft-Mozart, tout doux. Requiem in pace. Côté solistes, la soprano Mari Eriksmoen a une voix claire, précise, et une robe totalement improbable ; le vibrato de la mezzo Aude Extrémo n’a pas emballé ma voisine ; le ténor Sébastien Guèze a plutôt bien assuré aussi, malgré quelques imprécisions. Mais c’est surtout de Yannis François, la basse, qu’on est fan. Je l’avais déjà remarqué, mais mon binôme en émoi me glisse lors d’une pause qu’il est fantastique et qu’il était danseur avant (découverte après avoir fouillé dans mon programme). « On ne voit que lui ! » (je suggère que l’effet cravate rose sur costume noir quand on a soi-même la peau très sombre a dû un peu jouer aussi). En plus, lis-je, il a été sélectionné par Barbara Hannigan, avec qui il est fort en cheville. J’hésite donc avec la jalousie la plus totale (mais comme, d’après la grande tradition des crushs de la demoiselle, il doit être gay, il serait donc pour moi dans le cadre de ma reconversion pour l’autre bord).

Clairement, ce n’était pas le meilleur requiem de Mozart auquel on ait assisté. Mais en ces temps troubles, on prend tout ce qui passe avec grande joie. Même ma partenaire a vu son humeur s’améliorer, et ça, après les annonces de la journée, ce n’était pas rien !

lundi 5 octobre 2020

la Covidtchina

L'espoir qu'une oeuvre de 3h30, nécessitant un entracte, un choeur, de nombreux solistes et un gros orchestre, puisse se tenir en fin d'après-midi de dimanche à la Philharmonie aurait du être maigre. Plus tôt dans la semaine, un premier Gergiev avait déjà été annulé. Mais parmi les fidèles des fidèles, tous présents, on sait que le chef a le bras long, et si un orchestre allemand ne peut venir, l'orchestre et le choeur russes du Mariinsky le peuvent. Ah, ces Russes…

Ceci étant, les fidèles étaient présents aussi parce que non sacrifiés : avec les nouvelles restrictions en nombre de spectateurs autorisés, il faut écrémer sévèrement. La philhar a choisi de sacrifier les derniers inscrits, peu importe la catégorie, et de replacer les plus anciens en surclassant. Ou comment je me suis retrouvé sur un premier rang de parterre quasi-vide, certes de côté. Comme il n'y avait quasiment personne, je me suis donc positionné juste derrière le chef, légèrement impair (A3, puis A5 après l'entracte, pour avoir un meilleur angle — une dizaine de sièges libres de chaque côté). On voit mal les chanteurs solistes, les surtitres sont praticables modulo un petit mal au cou, mais on peut étendre les jambes et ça protège des réverbérations dans la salle vide qui ont gêné mes camarades mélomanes. En fait, c'est une expérience intégrée, comme partie de l'orchestre, lorsque le son n'est pas encore bien fusionné, et que l'on ressent toutes les vibrations (ce qui n'est pas donné, dans cette salle).

La Khovanchtchina, c'était manifestement ma première fois. C'est dire si cet opéra de Modeste Moussorgski, dont il a écrit le livret et la partition piano, bien plus tard réorchestrée par Dmitri Chostakovitch, est peu donné. Dans le genre fresque russe, on mélange politique, religion, histoires d'amour marginales, et tout le monde zigouille tout le monde. Ah, ces Russes, c'est quelque chose… Ça n'a souvent ni queue ni tête, et il ne faut pas se tromper : on reste très premier degré. Le niveau d'arrogance, d'égocentrisme et d'orgueil est proprement ahurissant, on se dirait qu'un Français, en face, ferait très modeste. La séquence #metoo du deuxième acte, aussi, est quelque chose. Tout ça pour terminer dans un grand bûcher suicidaire façon marshmallow.

Il y a du gros volume dans tout cela. De la grosse voix, du gros orchestre, du gros chanteur (physiquement… De près c'est encore plus impressionnant, je pourrais habiter dans la moitié d'entre eux). Valery Gergiev dirige tout cela avec son talent et cure-dent usuel — la main gauche servant à être secouée comme un poulpe à moitié mort qui se contracte parfois de manière erratique. La distribution est pléthorique, et avec le bordel ambiant, a été modifiée en dernière minute façon chaises musicales. Yulia Matochkina en Marfa est le personnage féminin fictif qui encadre le drame sinon tout à fait historique. Yevgeny Akimov joue le Prince Andrei Khovansky, qu'on voit essentiellement pour essayer d'abuser, voire violer (second choix au pire : tuer), Emma (Violetta Lukyanenko). Son père, le Prince Ivan Khovansky, a une partition bien plus généreuse pour un Mikhail Petrenko qui de fait a l'air plus jeune que son fils fictif. Il tient la dragée autre à un autre prince, plus au pouvoir, Prince Vasily Golitzin, Oleg Videman. D'ailleurs il y a tellement de princes dans les environs qu'il y en a même un qui s'est reconverti en ecclésiastique (équipe conservatrice-réac, mais difficile de faire la différence sur le terrain : ils sont tous fous pareil, lui un peu plus sage, ceteris paribus), Dossifeï — Stanislav Trofimov et sa grosse barbe, tête de l'emploi lui aussi. Et puis citons encore : Evgeny Nikitin (Shaklovity), Larisa Gogolevskaya (Susanna), Efim Zavalny (Le Clerc), Andrei Popov (Le Scribe). Et quelques autres bien plus mineurs. Aucune défaillance, tout excellent.

C'est long mais c'est bon, comme on dit. L'entracte devait arriver après l'acte II, qui s'achève brutalement — ça aurait donné un effet "pub sur TF6", couic. Mais finalement, il a été repoussé avec l'acte III, que le livret décrit très extensivement en deux phrases : "Marfa se reproche son amour pour Andreï, qui l'a trahie, quand Dosifei la console. Arrivent des streltsy ivres." Une bonne demi-heure. On va dire que c'est peu équilibré. En acte IV, il y a une sorte de ballet, du moins d'intermède, de bien 10 ou 15 minutes, dont on se demande à quoi ça se rattache dans l'action (manifestement un prince est taillé en pièce pendant que l'autre rival est banni — ça aurait plus de sens en se disant que ça arrive au milieu du bloc 3-4-5), mais qui est là encore exceptionnel sur le plan musical. Le finale, à l'acte V, est d'une impressionnante puissance.

Fin vers 21h50, finalement pas si éloignée de la prédiction du programme que l'on raillait un peu tous. Improbable et magnifique soirée, très copieusement applaudie, alors qu'aucun artiste n'était masqué.

dimanche 27 septembre 2020

danse avec Esa-Pekka

Ce devait être Tugan Sokhiev à la baguette, mais manifestement il n'a pas dû se confiner en France : impossible pour lui de venir, toute une série de concerts annulés, mais seulement pour lui. En remplacement : Esa-Pekka Salonen. On ne perd pas au change, cette fois, avec l'orchestre de Paris ! Arrivée masquée, comme pour le premier violon, serrage de coude, on ne lève le masque qu'une fois en place.

Au programme : deux Ravel et un Prokofiev, le tout sans entracte (mais pas sans pause), pour deux heures au total, avec une jauge de public autour de 75% (peut-être un peu moins). On commence avec un beau Tombeau de Couperin, qui annonce les commentaires dithyrambiques de Laurent sur Instagram/Twitter sur la diffusion de la veille. Il est vrai que le Concerto en Sol juste ensuite était incroyablement sublime. Lukas Genusias au piano nous a servi un mouvement lent central (adagio assai) qui lui aurait valu un 2e prix Chopin (2010) ou Tchaikovski (2015). Je crois qu'il ne vient à peu près jamais en France (Christian non plus n'en avait souvenir), il serait bon de le confiner chez nous une bonne fois pour toute. En bis, un extrait de la bande sonore du film « Moscou », L. Desyatnikov ; heureusement que le compte Twitter de la Philhar est là, pour la peine…

Et puis Salonen, qui nous fait des merveilles, où tout est évident, clair, fort, résonne, sans bavure, attaque après la petite pause de redistribution des sièges et partitions son mégamix de suites Roméo et Juliette. Chaque chef fait sa tambouille, mais je pense qu'il a eu le temps d'imposer le sien ; la "danse du matin" en 5ème mouvement (suite 3, n°2) me semblait ainsi assez inconnue, du moins rare. Là encore, quelques images de ballets dans la tête (je pense que j'ai surtout entendu le Concerto en sol sous forme dansée, mais moins pour Roméo & Juliette). Danse avec Esa-Pekka.

Le premier mouvement, classiquement Montaigus et Capulets, version 2 n° 1 (que le programme, à récupérer à présent par soi-même, catégorise avec la chevauchée des walkyries) est donné fortissimo avec une précision épatante, tout est au bon endroit, parfait. La suite est à l'avenant. J'ai fortement souri sous mon masque lorsque j'ai reconnu "Masques" (suite 1, n°5). Surtout, la mort de Tybalt a dû dépasser les 100dB, et là encore, une référence absolue ; suivait pourtant "Aubade", toute ciselée de légère beauté. Avant une fin tellement dramatique, qu'on en est restés tous bêtes. Non, vraiment, Salonen est un génie.

- page 1 de 172