humani nil a me alienum puto

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lundi 18 janvier 2016

reine Élisabeth

Je ne sais plus quand est-ce que j’ai découvert Élisabeth Louise Vigée-Le Brun, mais je suis tout de suite tombé amoureux d’elle. Parce qu’elle peint des femmes avec un tel naturel qu’on a envie de les embrasser. Et ça, c’est extraordinaire. C’est louable.

Il est assez incroyable de voir qu’alors que la marie de Paris se creuse la tête pour trouver d’illustres inconnues pour nommer les rues du quartier BNF/Grands Moulins et les stations de tramway, rien n’est nommé d’après notre plus grande peintre, totalement ignorée. D’ailleurs, c’est la première rétrospective qu’on lui dédie en France (et elle vient après une seule autre à New York, il y a des années, de mémoire). On sent le délit de sale gueule parce qu’elle peignait les grands aristos de ce monde, dont elle était tout de même assez proche (notamment de Marie-Antoinette), elle la fille d’un dessinateur et d’une coiffeuse, épouse (plutôt par hasard) d’un marchand d’art aisé mais finalement ruiné. Et encore, l’expo est-elle dans la petite aile du Grand Palais, prise d’assault, trop petite donc hyper encombrée (encore plus pratique avec la police 6 employée partout), tandis que les salles principales sont prises par l’imbécile exposition autour de Picasso, vide — pas même le clarinettiste ne s’y est trompé.

Ça n’empêche pas de se taper des violons féministes à deux balles sur le fait qu’EVLB était déconsidérée parce que c’était une femme, et que c’est d’ailleurs pour cela qu’elle a eu du mal à entrer à l’Académie (où elle a dû se faire coopter par la famille royale, au premier rang de laquelle Marie-Antoinette — ciel, une femme ?). Juste avant qu’on nous dise qu’en fait, c’était parce qu’elle n’était pas d’assez noble extraction. Puis qu’on apprenne (avec tableaux exposés à l’appui, de grande qualité), que sa concurrente de l’époque, Adèle Romany, que l’histoire a certainement tout aussi injustement peu retenue (une noble, pensez-vous !), était entrée en même temps à l’Académie des beaux arts. Manifestement sans problème. Faudrait savoir…

En bas, on a la période de sa jeunesse. La cour française, la famille, les ami(e)s, les inspirateurs, les disciples et les rivales (sur les tableaux ou en tant que peintres). Pratique ces artistes qui ont une chronologie thématique. Parce qu’en haut, c’est l’exil européen après la révolution (dont Elisabeth était peu friande, et je me souviens d’une citation sur le machisme des révolutionnaires et le recul de la place des femmes qui fort étrangement n’a point été mentionné dans cette histoire décidément réécrite par les vainqueurs au stylo rose — une du genre, par exemple : “Les Femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées.”). Elle va en Italie, en Autriche, en Russie, et essaime les chefs d’oeuvres et les commandes, plus ou moins appréciés des têtes couronnées, mais à des tarifs qui lui permettent de mener bon train. C’est une femme indépendante.

Elle avait fait des autoportraits dans sa jeunesse, qu’elle avait laissé un peu partout dans un très grand feeling de self-branding, extrêmement douée qu’elle était pour communiquer et se vendre. Puis on ne sait plus trop à quoi elle ressemble. De toute façon, elle avait aussi un don pour flatter juste assez, que ce soit reconnaissable mais en masquant les défauts. Il semble aussi qu’elle a embelli avec les ans. Et qu’elle a toujours de belles dents — certainement la première à le montrer sur un tableau, une de ses astuces avec le travail en vernis en surimpression (le glacis), les ombres, les joues au blush, la chevelure étonnamment naturelle, l’habillement usuel (même pour la reine, scaaaaandale ! — Faudrait savoir, là aussi… Jamais contents, ces Français).

Mon amour pour Élisabeth Vigée Le Brun n’a pas été démenti par cette exposition que j’attendais depuis longtemps, mais que je n’avais pu aller voir jusqu’à présent, avec mon agenda de fou et tous mes déplacements. Il manquait quelques oeuvres majeures, mais devant toutes celles de collections particulières, on se dit surtout qu’un p’tit Vigée Le Brun dans son salon, ça doit quand même bien claquer…

lundi 26 octobre 2015

plafond à la Philhar

« Superbe » et « somptueux », voici ce que m’a répété Laurent tout le long de l’expo Chagall à la Philharmonie, émerveillé. Croisé par hasard dans les espaces du bas, et alors qu’il était muni de son pass magique-pour-deux des amis de la Philharmonie (ex-amis Pleyel déjà pré-fusionnés en amis de la Cité de la Musique, ils sont malins !), nous pûmes ainsi parcourir les salles d’exposition chargées de tableaux, de toiles, de vidéos, de costumes, une collection riche et intéressante, qui complétait bien l’exposition du Luxembourg.

mercredi 20 mai 2015

pas un nain

Tout le monde a pris le pli : pour entrer au Grand Palais, il faut s’y prendre en avance et réserver. Pas de Ménimes, mais le nom de Diego Vélasquez évoque assez aux cultivés parisiens pour justifier un déplacement massif — ça implique donc des premières salles toujours surchargées. C’est que lorsqu’on y pense, on en voit très peu, du Vélasquez (j’en ai reconnu un de Berlin, mais les autres…). Avec ma dixseptiémiste préférée (qui s’est rendu compte pour l’occasion que le sexagénaire a traversé plus de la moitié de son siècle — et qu’il était rudement à son goût quand il était jeune), nous avons donc découvert les non-Ménimes : c’est qu’il en a fait, des choses, pardi ! Et évidemment, surtout des portraits pour les grands de son monde, ce qui comprend forcément une tripotée de Hasbourg post-Charles Quint, donc très moches. Le talent du peintre transparaît : c’est vivant ! Rendre le moche beau (tout en montrant que bon, c’est pas consommable), Vélasquez n’a pas volé sa réputation. Avec cette belle expo, il n’y a plus qu’à se rendre à Madrid !

lundi 30 mars 2015

musées franciscains

L’an passé, j’avais privilégié la découverte de la ville à ses musées : on ne peut pas tout faire en temps contraint. Cette année, il fallait donc rendre justice aux lieux culturels négligés. Le temps étant encore plus contraint, et entrecoupé de quelques rencontres malthidiennes (on ne va pas s’en plaindre !), j’ai encore dû sacrifier l’hyper-cher California Academy of Sciences ($34,50…) — et Alcatraz.

Le SF asian art museum est fort célèbre, surtout… pour son escalier monumental. Qui mène à une grande salle vide (une ancienne bibliothèque, étant donnée les inscriptions aux murs). Il faut choisir côté pour faire le tour d’un étage de collections : les japonais-coréens-chinois au premier, les indiens et autres bouddhistes au second. Les collections sont riches et croisent des temps anciens (parfois très anciens, certaines pièces ont trois mille ans !) avec de l’art contemporain. La continuité est bien assurée, et l’agencement agréable. À $15 l’entrée, cependant, il faut vraiment que l’on jumelle une exposition temporaire pour en avoir pour son argent — en deux heures de temps, on a bien poussé l’exploration du lieu…

L’exposition du moment, justement, prend un angle intéressant : « les yeux de l’imprimeur ». On l’oublie souvent, mais l’estampes n’est pas directement dessinée — c’est sa définition même ! Il faut un imprimeur, en couleurs pour les nippons. Une vidéo introductive montre comment on procède : malheureusement, les trois salles du rez-de-chaussée étaient fichues de manière telle que je ne l’ai vu qu’en tout dernier — et pas entièrement. Par couches successives qu’il faut appliquer en recalant le modèle (ce qui use beaucoup d’essais infructueux !), du plus clair au plus foncé (on termine donc par le noir, avant de saupoudrer un fond), le dessin de l’artiste apparaît peu à peu. Il y a absolument de tout dans cette exposition, des scènes de vie quotidienne à de l’érotisme en passant par du kabuki. Une salle entière est dédiée aux geishas, à leur vie, à la vie de la cité autour de d’elles, et outre quelques kimonos magnifiques (dont des certains pour dormir, taille XXL mode couette à manches), le clou du spectacle est un très long parchemin de plusieurs mètres entièrement déroulé (une bonne quinzaine), sous plexiglass, qui montre la vie des paysans, l’entraînement d’une jeune maiko (qui sont devenues des superstars d’après le film que j’ai vu dans l’avion au retour, « Laidy Maiko », sorte de vague remix de Pygmalion/My fair lady totalement halluciné…), l’arrivée d’un samurai qui va dépenser des fortunes pour son amusement (les panneaux explicatifs, toujours didactiques faute d’être très précis, parlent d’équivalents d’une ou plusieurs dizaines de milliers de dollars), son départ au petit matin après les plaisirs (dans le kimono XXL) et le repas dans la prison dorée des demoiselles…

Tant de beauté est époustouflant. Cette expo-collection annonce la couleur des autres : vague thématique, très belles pièces, cartons imprécis mais praticables (on ne sait jamais l’origine des oeuvres, frustrant !!), prix rédhibitoire. Au de Young, le lendemain matin, j’ai opté pour le billet jumelé avec le Legion of Honor, pour $24. Ça arrache, mais je pensais avec les deux expositions temporaires pour ce prix-là : que nenni, pour le LOH et son (manifestement petit, à la vue du plan et du catalogue) extrait des collections du musée du costume de Brooklin, il fallait compter $13 de plus. Au de Young, on redécouvre les très bonnes collections du musée d’Edimbourg — qui y étaient gratuites. Autant dire qu’il ne faut pas s’y rendre actuellement : SF a tout dévalisé — avec une vague thématique « de Boticelli à Braque », alors même qu’il y a une pièce plus récente que celle de Braque exposée… —, y compris le magnifique Sargent (Lady Agnew of Lochnaw, 1892), toujours à tomber.

À ce propos, j’ai vécu une scène qui est je pense typique de l’esprit américain : une dame se promenait avec ses deux enfants, et sur sa sélection d’oeuvre, s’attardait accroupie avec eux assez longuement, pour raconter diverses choses avec ce ton toujours émerveillé ; faisant participer les marmots, elle leur demande ce qu’ils ressentent face à cette présence forte de la jeune fille (peinturlurée en pleine dépression…) puis d’où vient la lumière qui donne cette impression : d’en haut à droite, bien sûr, bravo ! Sauf que toutes les ombres du tableau sont portées vers la droite…

Le de Young (d’après le nom du fondateur du San Francisco Chronicle), ça fait un peu la foire fouille : tu trouves de tout si tu es malin… Au rez-de-chaussée du bâtiment hyper moderne (avec une tour de neuf étages qui sert uniquement de panorama aux visiteurs), quelques petites salles proposent des oeuvres contemporaines qui vont de la photo à la sculpture absconse en passant par la vidéo sans aucun intérêt. Mode sous-sol du BHV/palais de Tokyo. On s’amuse de ce que des oeuvres contemporaines soient exposés pas loin d’art « primitif » d’Amérique du Sud, et y ressemble beaucoup. À l’étage, c’est mieux, un énorme anneau de grandes salles font apparaître des collections les plus diverses et variées, rangées par thèmes et par mécènes. On retrouve des arts indiens, où les pièces peuvent avoir 30 ans comme 3000 (peu de différences : ça c’est de la constance digne des Égyptiens !). Mais aussi de l’art africain (avec des gardiens… noirs. Qui ne voient pas la lumière du jour, dans cette salle temporaire reculée). Puis de l’art nouveau, avec du mobilier (comme à Berlin ! Avec beaucoup moins de quantité, mais de grosses collections de Tiffany). Et tout à coup, de la peinture, à partir des flamands du XVIIIème jusqu’à de la sculpture du XIXème, en passant par un Sargent, avec de belles oeuvres, quoique aucune ne soit bien célèbre.

En réalité, c’est au Legion of honor, reliée par une navette (noooon, je déconne : 30 à 40 minutes avec deux bus — ça prendrait 5 à 10 minutes en voiture —, le délire total san franciscain…), que l’on découvre le best of, avec des salles de Rodin, avec du Van Dyck, du Lorrain, du Salvador Dalí, du Caillebotte, des primitifs flamands et deux gigantesques tapisseries multiséculaires, et puis cette toile fascinante de William Adolph Bouguereau,1891, « la cruche cassée », qui rend beaucoup mieux en vrai qu’en photo. Perché sur sa colline, avec une vue sur un vaste terrain de golf, une bonne partie de la ville, et un peu de Golden Gate Bridge entre les arbres, le Legion of Honor (deuxième partie des fine arts museums de SF avec le de Young) est une espèce de bulle temporelle à l’abri, où l’Art avec un grand A est mis à l’honneur, où l’on peut trouver deux salles d’hôtels particuliers parisiens entièrement remontées, comme si l’on était dans une grande ville — mais on en fait le tour en moins de deux heures, et le plan propose même un « parcours une heure ». Tout y est agréable, jusqu’au café. Mais comme le de Young perdu au milieu de l’immense bande de parc-forêt qui balafre l’Ouest de la ville, il est impossible d’y passer par hasard : à ce niveau, c’est le contre-pied total d’un National Gallery où l’on passe pour flâner, sans monnaie y laisser. Quand on va au musée à SF, ça doit être efficace et exceptionnel. Mais y repasse-t-on ?

jeudi 15 janvier 2015

Moreau symbolique

On peut vivre à Paris depuis dix ans et faire encore des découvertes. J’aime cette ville. Jamais ne m’étais-je promené dans les très beaux quartiers de la Nouvelle Athènes, dans le 9ème, si ce n’est à la périphérie. Je n’avais donc jamais mis les pieds dans le musée Gustave Moreau, dont j’ignorais jusqu’à l’existence. C’est au hasard d’une conférence repérée par ma guide préférée que nous nous retrouvâmes en très petit comité autour d’une doctorante et au milieu de travaux qui dureront jusqu’à la fin du mois — du coup, la visite nous a été offerte.

De Gustave Moreau non plus je ne savais pas grand chose. Le musée habite son ancien logement dont il fit don pour la postérité — au premier étage, ses appartement surchargés sont d’ailleurs exposés en l’état. Au deuxième et troisième étages, ses oeuvres, souvent de grandes dimensions, sont accrochées. On passe alors de reproduction de Poussin au rez-de-chaussée au fameux symbolisme, via « Oedipe et le Sphinx » dont un carton est présenté dans les escaliers (l’original fini se trouvant au Met). C’est pour le moins spécial !

Fort reconnu en son temps, son art semble être un singulier amalgame de réflexion, de précision et d’accumulation. D’abord, les sujets traités sont un brin savants, récupérés de sa bibliothèque. Ensuite, sa peinture est à l’image de la minutie portée aux sujets, avec peu d’épaisseur et un effet hâlé quasi-magique, en tout cas mystique. Enfin, il accumule les détails à l’envi, et a même inventé une forme d’ajout par dessin sur la peinture pour une dernière couche d’ornements, le « tatouage ».

Je vous avouerais que de la conférence itinérante savante et lue (un problème d’universitaire, que cette manie : pour ne rien oublier, on finit par négliger que le média de la parole orale n’est pas celui de l’écrit…), je n’ai pas forcément tout retenu (euphémisme). Mais pour une première découverte, un peu de déchiffrage n’était pas malvenu, tant tout cela foisonne. Il reste à faire reposer et à y retourner pour les beaux jours, de préférence quand ce ne sera pas trop envahi de nippons qui semblent raffoler du style (c’est vrai qu’on se croirait un peu dans une mystique à la Evangelion/Raxhephon, parfois…). Intéressant !

mardi 16 décembre 2014

dans la vague

Ce n’est pas la première exposition Hokusai qui ait eu lieu à Paris ces dernières années. Mais la rétrospective du Grand Palais, par l’entrée de côté, attire bien du monde depuis quelques mois, notamment après la période de roulement des oeuvres exposées, pour raison de conservation. Il faut dire que s’il fait noir, froid, et qu’il faut se pencher souvent, les estampes présentées sont dans un tel état exceptionnel pour leur âge plus que bicentenaire, que l’on se plie bien à ces exigences.

L’exposition a un ordre évident : chronologique, suivant les changements de noms et les phases du maître, depuis sa jeunesse d’apprenti jusqu’à ses 89 ans — il avait prévu vivre jusqu’à 110 ans pour achever la totale maîtrise. Un défilé de carpes (« noires comme celles du Japon de la fin du XVIIIème siècle », nous précise une fois le cartouche…), de personnages animés, de dragons, de paysages splendides dont l’inspiration chinoise saute assez souvent aux yeux (les Chinois ne semblent pas très avares sur la paternité de l’oeuvre japonaise, tandis que la leur n’a pas connu le même succès…).

Mon accompagnatrice Hinata-chan me fit la même remarque que la souris : « c’est beau, mais je n’y comprends rien ! » Il est vrai que sans plus connaître précisément de la technique nipponne, mon exposition personnelle quoiqu’indirecte (puisque n’y ayant jamais mis les pieds, à mon grand damn), je n’en ai pas ressenti le manque ; mais pour le total néophyte, qui ne parcourt jamais Guinée ou l’A&V museum, le dépaysement doit être certain… Nombre d’oeuvres y figurent pourtant au catalogue, comme les 36 vues du Mont Fuji (là encore partiellement présentées), dont la fameuse Vague, ici présente en exemplaire unique (j’en ai déjà vu bien plus… Ne serait-ce qu’au British Museum, dernier étage dans le coin).

Dire que certains kakemono, rouleaux dans des états de conservation parfaits, sont issus de collections privées ! Moi aussi, je veux un dragon dans mon salon, pardi. Quel plaisir de voir rassemblés autant de petits livrets de la série Manga ! Voilà un héritage historique décisif. Une très bonne exposition, attirant un monde fou, avec un ensemble d'oeuvres très complet et plus rare d'Hokusai (mais toujours une absence de « la femme du pêcheur »).

mercredi 29 octobre 2014

Galerie nationale

« National Gallery » est le dernier Wiseman en date (et ce billet est à replacer au samedi 18 avant Castor et Pollux). Qui comme toujours, dure peu ou prou trois bonnes heures, à gambader dans l’institution décortiquée, ici à Londres, sur Trafalgar Square.

Wiseman a l’oeil acéré et l’art d’expliquer les institutions sans aucune voix off, en laissant parler les personnages de la vie réelle. Mais ici, il y a assez peu à observer : une réunion sur le fait de savoir si l’on s’associe ou non à une manifestation caritative envahissante sur la place ; les processus de restauration (que l’on voit beaucoup, mais dont on voudrait en savoir bien plus) ; une revue par des experts d’art, pour des recherches ; la mise en place d’une exposition temporaire par des menuisiers (plus l’arrière du décors que l’institution en soi) ; pas grand chose d’autre. À la place, comme on entrait dans les cours de Berkeley, il a filmé les conférences données par-ci par-là dans le musée, et ça n’en manque pas.

Forcément, c’est passionnant — l’auteur choisit assez précisément ce qu’il souhaite nous montrer du géantissime musée, notons. Mais quelque part, on manque la fameuse mécanique culturelle, contre une linéarité didactique sur les oeuvres elles-mêmes. Dommage. En même temps, le tout reste toujours captivant, quand bien même le système marche moins bien.

mardi 14 octobre 2014

sens dessus dessous

L’exposition de la Pinacothèque sur Kâmasûtra pouvait être tout et n’importe quoi. Mais l’amie guide-conférencière devant en assurer bientôt la présentation, nous devions bien y faire un tour — un dimanche après-midi, quelle idée… Tarif toujours aussi indécent, mais trois heures de parcours, tout de même, pour 300 oeuvres environ, dont trente sont sélectionnées par l’audioguide.

Il est bien précisé dès le début de quoi il s’agit exactement, loin de l’image sulfureuse qui nous est communément parvenue (mais qui sert aussi d’appât à l’expo, soyons honnête) : un texte complexe de gestion de la vie (moral, en somme), en sept livres, écrit vers le VIème siècle par plusieurs Brahamanes, essentiellement Vâtsyâyana, issu d’une très longue tradition indienne, qui a fait référence pendant plus d’un millénaire — en fait il faut même attendre le XVIème siècle pour des illustrations peintes explicites. Et l’Inde, ce n’est pas simple. Et c’est plus d’un milliard de personnes, ce que l’occidental ignore toujours superbement (après avoir foutu sa merde dans le coin, via les anglais libéraux-puritains, en bons protestants paradoxaux).

J’ai plusieurs fois tenté d’y voir clair dans le bordel indien, sans succès. Par où commencer ? L’exposition se heurte au même problème. Alors on prend les choses depuis à peu près le début, c’est-à-dire Shiva et Pârvati, qui doivent bien forniquer pour engendrer le monde, du moins dès que le premier sera sorti de sa méditation pour faire attention à la seconde, sur-motivée. Il y a Vishnou, aussi, qui sponsorise la rencontre — tout dépend des traditions, il commence déjà à changer de nom, pour Krishna, qui a droit a énormément de culte sous ce nom. Ah oui, parce qu’en plus, les dieux changent de nom au fil des réincarnations, des traditions, du temps, des mythologies locales, etc., et on se retrouve avec des milliers de possibilités. Ils ont leur association avec l’autre sexe (par exemple Lakshmi pour Vishnou), qui peut aussi changer de nom en parallèle. Et pour couronner le tout, les dieux peuvent parfois changer de sexe, par exemple Mohini pour Vishnou. Au secours.

On ne résume pas deux ou trois mille ans de joyeux bordel sans perdre un peu le spectateur. Il faut souvent revenir sur ses pas pour relier les dieux, les écoles, les aventures, les acteurs… Vivement des tablettes interactives avec lexique incorporé ! On comprend les grandes lignes, comme l’importance du Lingam et du Yoni, c’est-à-dire des représentations fantasmées et idéalisées du pénis et du vagin, transformés en statues, amulettes et autres objets divers et variés. Loin de refouler le sexe comme le Texte occidental, l’Inde met la différence au centre d’une philosophie de la complémentarité. Loin de subir nos tabous, la statuaire des temples tout autant que l’art populaire et aristocrate fait figurer la zoophilie (extension naturelle d’une tradition où la femme du prince doit passer la nuit avec un cheval sacrifié pour lui apporter la puissance), l’homosexualité est admise (plus pour les femmes, surtout en harem, parce qu’il faut bien s’occuper en attendant), etc. — mais en échange, le sexe oral est vu comme particulièrement malvenu, plutôt pour les classes inférieures.

C’est dans tout cela que s’inscrit le Kâmasûtra : une fois le Dharma (vie vertueuse), l’Artha (l’assise financière, la prospérité matérielle) assurés, il faut s’intéresser au Kama pour bien réussir sa vie, c’est-à-dire au plaisir et au désir, à ressentir autant qu’à donner. Seulement alors peut-on atteindre le Moksha, c’est-à-dire la libération. Il ne faut pas se tromper, la voie est assez stricte : le Dharma est l’assise à l’Artha — mais inversement pour le prince, parce que ses sujets dépendent de sa prospérité. Exceptionnellement, les prostituées observent le Kama avant le reste, là aussi parce que tel est leur rôle. Et puis il y a ceux qui choisissent l’abstinence pour atteindre un plus grand Kama (dans la lignée de l’idée que retenir sa semence revient à accumuler de la puissance), comme le rédacteur même du Kâmasûtra…

Dans les sept livres, qui servent de fil directeur à l’exposition à partir de la seconde moitié, on a à boire et à manger. On s’adresse aux hommes explicitement, puis à la courtisane (qui a un statut particulièrement valorisant — j’adore, autant que cette secte où l’on se masturbe devant les jolies filles pour les célébrer) et à la danseuse, on exhorte à la fidélité tout en donnant la bonne démarche pour séduire la femme d’un autre (très explicitement…) ou à la femme pour se trouver un amant. Et puis il y a les fameuses 64 positions, manuel de jouissance, illustrées au fil du temps par différentes écoles, dont la première est Moghol (comme quoi !). La précision du trait est aussi surprenante que les astuces pour produire en série à l’attention de riches clients émoustillés.

Le septième livre, qui doit nous indiquer comment atteindre Moksha, bizarrement, cela semble vite expédié avec du tout et n’importe quoi. Pas de bol pour l’ultime secret. Pour se consoler, on a quelques extraits de film, histoire de voir que tout cela est présent encore dans l’Inde moderne, quoiqu’en proie à de sérieux paradoxes (dans une foi totalement éclatée, qui plus est). Et de se dire qu’on testerait bien les 64 positions avec ces mignonnes indiennes…

Au final, cette expo est riche, très riche, et mon accompagnatrice a carrément craqué. Ça ne sera pas facile pour elle d’en faire quelque chose d’approchable. Non, l’Inde n’est pas l’Occident, et l’approcher avec nos yeux n’a aucun sens. Et je dis ça sans vouloir y mettre un pied (évidemment que j’aimerais bien voir les temples et prendre la température locale, mais cela va contre ma philosophie de bien-vivre). Cette ouverture est donc a minima salvatrice. D’autres mondes sont possibles, où la jouissance, loin d’être refoulée, est à sa juste place.

dimanche 20 juillet 2014

Caillbotte d'Yerres

Aller à Yerres, il faut le justifier. Certes il y a l'un de mes meilleurs amis-ninjas, qui fait donc le trajet presque tous les soirs. Mais le RER D traverse des zones dont la qualification de "pourri" serait encore un euphémisme. Dire que c'est là que peignaient les impressionnistes, sur les bords sauvages de la Seine — savage est à présent la défiguration industrielle et ferroviaire, ainsi que la ségrégation des populations immigrées. Quand on arrive à Yerres, on est au fond du trou. Ce n'est pas antipathique, que ce bout de province fief de Dupont-Aignan, fortement résidentiel, mais il y a cette impression de bout du monde désertique. Mais quand on traverse patiemment, on tombe sur la résidence Caillebotte, son parc, sa rivière, et finalement on n'est pas si mécontent du voyage : c'est plaisant, c'est un havre de paix, un coin de nature non-oppressant.

On a un peu ri des dispositions pour gérer la foule, mais en fait le midi est le meilleur moyen d'entrer rapidement : le public a été au rendez-vous, dragué depuis la capitale et ses alentours à coups de renforts publicitaires, pour un safari de banlieue. Cette exposition Caillebotte est à l'image de l'endroit : on en fait vite le tour, mais au moins ce n'est pas envahissant, on n'en sort pas écœuré mais léger, prêt à renouveler son regard sur le parc voisin, même s'il n'y a plus de périssoire — pour un témoignage historique de cette sorte de grand canoë en bois que l'on retrouve sur de nombreux tableaux (dont un superbe en haut de forme, d'une collection particulière : quelqu'un a ça dans son salon !), un exemplaire a été posé à l'étage.

Caillebotte n'a finalement eu qu'une assez courte période à Yerres (il est mort assez jeune, aussi, faut-il dire, à 45 ans — une habitude familiale), mais cela lui a laissé le temps de s'exercer sur une vingtaine de toiles des environs, auxquelles lui ont été adjointes d'autres de sa période Gennevilliers. Des périssoires et des baigneurs en bas, dans la première et meilleure pièce, puis des bottes de foin ou autres inspirations impressionnistes classiques, de cette nature myope et floue qui s'apprécie avec la distance. La collection était centrée, nulle rétrospective complète, mais cohérente. Les œuvres sont à rechercher essentiellement aux USA, probablement parce que le musée d'Orsay n'avait pas accepté tout son héritage — marquant la première entrée de l'impressionnisme au musée, après de vifs débats. Beaucoup de collections particulières, pour des œuvres portant majeures. On en fait le tour en une heure environ, et on se sent heureux en sortant. C'est déjà bien.

lundi 27 janvier 2014

les peintures de Matis

De passage dans la région, j'ai fait un crochet à Colmar pour aller voir le retable d'Issenheim, exposé en kit dans l'église des Dominicains, non loin de son musée habituel de l'Unterliden. Quelle oeuvre ! J'avais toujours du mal à comprendre comment cela s'organisait exactement : en fait, c'est un véritable livre, avec comme dernier support les sculptures de Nicolas de Haguenau. Il y avait donc une maquette pour aider à comprendre comment le polyptique était censé se voir, mais sa présentation dans l'église n'aidait guère, puisque plusieurs dispositions étaient tout simplement impossible à obtenir, si le retable avait été monté. Il faut donc faire effort d'imagination, tout en trimballant des sacs que l'on n'a pu poser au vestiaire inexistant (à 5€ l'entrée en forfait réduit !), alors qu'il fait un froid quasiment aussi glacial qu'au dehors, et avant que le lieu ne soit envahi par des hordes de pioupious adolescents très piailleurs...

Ce n'est pas l'idéal, même si l'audioguide aide bien. Mais mine de rien, on reste plus d'une heure sans s'en apercevoir. Parce que Matthias Grünewald (ou plutôt Mathis Gothart Nithart) était tout simplement un génie.

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