humani nil a me alienum puto

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dimanche 15 avril 2012

critique de la critique politique et morale de la pornographie

En ce vendredi 13, toujours de 16h00 à 18h00 (et toujours en léger retard pour ce qui me concerne : Passy, c'est loin...), le séminaire mensuel sur les approches historiques (en réalité sociologiques) des sexualités des XIXe-XXe siècles, était animé par Ruwen Ogien, directeur de recherches au CNRS, principalement sur la philosophie morale ("penser la pornographie", PUF, 2003 ; "L'éthique aujourd'hui. Maximalistes et minimalistes", Gallimard, 2007 ; "La liberté d'offenser. Le sexe, l'art et la morale", La Musardine, 2007 ; "L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale", Grasset, 2011). Le thème : "Qu'est-ce qui ne va pas dans la critique politique et morale de la pornographie ?". De quoi mettre les pieds dans le plat !

Et effectivement, à mon arrivée, ça parle déjà de l'ambiguïté du rejet : sous des accents de critique morale, venue essentiellement du monde féminin, ne serait-ce pas l'exhibition qui est condamnée ? Il suffit de considérer le porno gay ou queer, sans femme ! (ou avec que des femmes) D'ailleurs, l'arsenal argumentaire a évolué : on parle désormais de l'intérêt de l'enfant, dont on se fichait comme d'une guigne avant, et qui a à présent remplacé l'atteinte aux bonnes moeurs, disparue en 1994. Et ce n'est pas tant que l'enfant voie ces images, mais la possibilité hypothétique que cela se produise ; en même tant que l'on considère que cela pourrait le choquer à tel point que son développement tout entier en serait menacé. Bref, l'enfant a bon dos, son intérêt est toujours très relatif, dans une société qui se cherche sur l'homoparentalité (là où il ne faut aucun permis lorsqu'on est alcoolique et/ou violent ; mais les fous ou les crétins sont subrepticement — pas comme en Suède des années 1930 — stérilisés à leur insu, du moins on s'arrange pour qu'ils ne se reproduisent pas), ou encore où des considérations religieuses (catholiques par exemple) vont déterminer le choix de ne pas avorter alors qu'une échographie montre de graves malformations (intérêt de vivre vs intérêt à avoir une vie non douloureuse : l'enfant en soi est en réalité absent). Et la sexualité de l'enfant est un domaine très fluctuant au fil du temps (voir plus loin la remarque sur l'hyper-sexualisation des jeunes filles). On retrouve ces ambiguïtés hypocrites de la société jusque dans la loi : à 15 ans moins une minute, pas touche ; à 15 ans et une minute, on peut participer à des sodomies de groupe (mais de préférence pas avec des majeurs, ça peut poser des problèmes avec les parents), mais on ne peut pas voir de telles scènes ; pour cela, il faut attendre 18 ans.

Il est important aussi de distinguer les pratiques véritables et les représentations qui circulent dans une société. Ce n'est pas parce que les indiens ont des représentations du kama sutra qu'ils n'en ont pas moins des relations sexuelles, en réalité, tout à fait banales. Et ce n'est pas parce que toute représentation est bridée dans les pays musulmans que l'on n'en tolère pas moins la polygamie. La pornographie, et même parmi ses consommateurs, ne traduit pas une vie sexuelle débridée, loin de là : c'est donc très souvent différent, et une bonne question est de savoir comment cela s'articule.

Face aux détracteurs qui souhaitent la disparition de la pornographie, ne faudrait-il pas tout simplement défendre que le genre en soi est une activité culturelle ? Placer une limite entre ce qui en relève ou non est bien présomptueux : que dire de la biographie de Céline Dion si l'on se base sur une absence de valeur artistique ? (Je note d'ailleurs que cela rejoint la question du copyright : légalement, on peut dire que c'est une oeuvre artistique, protégée par le droit d'auteur, si l'on montre l'originalité ; le problème du format du séminaire est qu'il est bâti autour d'une seule personne, et non en table ronde avec des approches différentes, c'est dommage)

En réalité aussi, le partage entre ce qu'il est acceptable de montrer en public ou ce que la société considèrera que cela doit être réservé à la sphère privée ne dépend pas de l'acte mais des préjugés. Pour étayer cette affirmation, Ruwen Ogien donne un exemple : que l'on considère un couple hétérosexuel de belles personnes qui s'embrassent sur une publicité, en gros plan, tout va bien. Mais que l'on fasse la même chose avec des gays, des vieux, ou pire des gens laids : il n'y a plus acceptation (comme l'a montré l'affaire des pubs pour les matelas, dans le métro).

Une fois cette introduction faite, notre conférencier attaque sur la liberté d'expression. La pornographie pourrait s'en prévaloir, surtout dans les systèmes démocratiques. En réalité, même aux USA où l'on peut défiler en nazi dans des quartiers juifs sans soucis, au nom de la liberté d'expression des opinions politiques, la pornographie est considérée comme une exception, jugée comme non vecteur d'opinion. "Pire" encore : ce ne serait QUE pour exciter, de l'obscène, pensez-vous ! Quelle horreur. Pourtant, une comédie n'est faite que pour rire, un film d'horreur que pour faire peur : aucun problème. Mais exciter, ça non ! Dans un régime démocratique, cela pose tout de même quelques questions...

En réalité, aux USA, s'est joué (et se joue toujours) une grande bataille avec des féministes anti-porno, depuis les années 1980 (que l'on me pardonne de ne pas avoir noté le nom de ces hystériques — connues, j'ai vu plusieurs fois leurs noms apparaître). Leur cheval de bataille est la dégradation de l'image de la femme, avec un message politique d'inégalité homme/femme — tout en rejetant totalement la valeur artistique des oeuvres pornographiques (on rappelle au passage l'étymologie, que j'avais oublié me semble-t-il, "écrit/portrait de prostituées"). Digression philosophique au programme. Ça va évidemment loin, une féministe (et pas une pro-sex...) est même allée jusqu'à émettre l'avis que s'il y a beaucoup de fellations dans les films pornographiques, c'est pour bloquer la voix de la femme, qui n'a pas la même parole que l'homme (évidemment, ça ne dit rien sur les cunnilingus, tout aussi incontournables — et il est tout aussi difficile de tenir aussi une conversation dans cette position ; m'enfin, faisons-nous des bisous, au moins ça c'est égalitaire).

Dans leur bataille crétine, les (non-)excitées de service sont allée faire voter des lois (via quelque député/sénateur — mâle, n'est-ce pas — tout aussi coincés du cerveau et d'ailleurs) ; résultat, du procès qui remonte jusqu'à la cour suprême, et en 1985, elles se font avoir comme des bleues : en argumentant que la pornographie porte le message politique d'assouvissement de la femme, la cour les suit et décide donc de protéger les oeuvres par le premier amendement sur la liberté d'expression ! C'est ballot. Et ça passe au Canada, où une loi anti-porno est votée. Résultat : harcelés par la police, les sex-shops et autres revendeurs d'oeuvres pornographiques se recyclent dans le gay et le queer ; il n'est pas très clair si la loi ne visait au début que les hétéros ou si c'est pas extension jurisprudentielle simple que le périmètre de la loi a été étendu (de toute façon, dans un pays de Common Law, ça revient un peu au même, mais j'ai encore pu noter que nos hôtes avaient des lacunes en juridique), toujours est-il que l'application a visé ce type de matériel, et plus largement tout ce qui pouvait avoir trait au plaisir ou au porno au sens large... même pour le dénoncer ! Et c'est ainsi que les féministes (et plus spécifiquement, entre autres, un bouquin de l'une des lobbyistes qui avait fait voter ladite loi) ont été victimes des douanes ; même Duras a été interdite, puisque prônant le plaisir féminin dans ses livres. Du grand n'importe quoi.

Si l'on en revient à l'essence même des arguments des femmes pourfendant le pornographie, c'est typiquement une forme de paternalisme ; cela transparait tout à fait lorsqu'elles considèrent que si des femmes défendent la pornographie, c'est qu'elles-mêmes sont justement aliénées par la pornographie (je remarquerais par ailleurs que c'est le même type d'argumentation qui est opposé aux prostituées) ; imparable, argument rhétorique s'auto-justifiant et coupant toute contre-argumentation logique. Face à cela, on ne peut donc que contre-argumenter sur une position déontologique forte : pas de paternalisme. À chacun de choisir. Cependant, la discussion post-conférence avec le public, et plus exactement avec ma voisine, montre que le chemin à parcourir est encore long : si elle avoue sans détour aimer la pornographie et se casser régulièrement les dents contre ses connaissances qui y sont opposées (d'où sa présence, pour la première fois, à ce cycle), elle émet cependant de fortes réserves sur le fait que les filles se font tout de même exploiter, qu'elles sont faibles, etc., citant pour cela un extrait de la bio de Coralie Trinh Thi, qui à un moment se fait (littéralement) baiser par un producteur lui promettant monts et merveilles, mais n'arrivant pas à le traiter de connard dans son ouvrage, cherchant plutôt à justifier la situation.

Le débat est alors assez intéressant : pour Ruwen Ogien, très libéral, cela pourrait arriver dans tous les milieux (inégalité de traitement homme/femme, patron/chef qui couche avec ses employés en faisant miroiter une promotion canapé, etc.), alors pourquoi viser spécifiquement le porno ? Ne serait-ce pas, là encore, parce que l'on touche au sexe spécifiquement, plus qu'autre chose ? Le type bizarre et hypercultivé (chercheur lui-même ou maître de conf ou les deux, bref), qui n'arrive pas à penser sans parler (ça n'est donc pas qu'il essaie désespérément de participer sans succès à la conversation qui n'en est pas une : même dans la rue il parle tout seul, mais tout va bien, c'est un brave gars...), fait alors remarquer que si la pornographie que l'on nous propose est machiste, il n'en reste pas moins que la pornographie en tant que telle est un genre tout à fait neutre. Mais fermons là cette parenthèse, j'y reviendrai dans mes propres commentaires.

Ruwen Ogien continue en fait sa démonstration en parlant de la théorie des actes de langage. Là, ça se complexifie gravement — et ça n'a pas l'air totalement sec, en plus on a parlé à la fois de performatif et de perlocutoire, alors que les deux notions se sont succéder sans se recouper entièrement, de quoi se perdre un peu plus, des slides auraient été bienvenues (sinon on se perd dans le discours, pas besoin de théorie du langage pour ça !). Pour faire simple (et sous réserve d'avoir bien compris, parce qu'on a pas mal parlé, comme illustration préliminaire, de condition de félicité soumis au prérequis d'investissement institutionnel — par exemple le non-sens pour lui de me déclaré marié à ma voisine de droite, puisqu'il n'est ni maire ni prêtre —, puis d'illocutoire) : dire (pour nous : montrer du porno, avec son hypothétique message politique) n'est pas faire, est distinct d'une action dans le monde réel (bref, ce n'est pas parce que vous matez du porno que vous devenez une porn star, et ce n'est pas parce que le porno existe que l'on baise ainsi dans la vraie vie).

On repart, juste ne sais plus trop comment (un peu parce qu'on s'est perdu et que le temps disponible se raccourcit : il faut faire des choix dans les notes), sur l'intérêt de l'enfant, dont on peut voir une apparition avec le débat récent de "l'hyper-sexualisation" des petites filles, qui choque, alors que celle des garçons (jouer à la guerre, sport, etc.) est normale (c'est quelque part la même dissymétrie que pour la conception sociétale de la sexualité féminine débridée contre la masculine du même type). Ça relève plutôt de la catharsis de la société : il n'y a qu'à voir le nombre de tournantes que l'on avait au JT (lorsque Ségolène Royal était ministre de la famille, pour resituer), alors que le phénomène était ancien, et que l'on n'entend plus du tout parler depuis quelques années... Outre l'intérêt de l'enfant, le puritanisme a un nouvel argument pour le moins original : le porno déprime, puisqu'on se sent nul devant tant de prouesses et de puissance sexuelle (à tel point que les sexologues ou autres médecins seraient assaillis d'hommes inquiets sur la taille de leur pénis, qu'il faudrait rassurer en leur montant qu'ils sont supérieurs à la moyenne). Ruwen Ogien s'amuse plutôt du fait que si l'on voit toujours des gros sexes en érection à l'écran, cela traduit certainement des désirs homosexuels refoulés — et il n'y a pas de mal à cela !

Puisque l'on est dans le rayon de l'irrésistiblement pertinent, notre conférencier finit son exposé en faisant remarquer que si le simple fait de regarder de la pornographie rendait violent (argument encore des frustré(e)s), les censeurs seraient les plus atteints, puisque ce sont eux qui passent des heures à en vérifier le contenu !

Ruwen Ogien est une certaine célébrité, mais comme la dernière fois, je reste surpris que l'on puisse organiser un évènement où l'on ne retrouve qu'une douzaine de personnes (dont seulement deux ou trois, en plus des organisatrices, se retrouvent d'une séance sur l'autre). L'invitation s'est faite par mail, auprès d'environ 90 personnes, dont 4/5e d'universitaires à en juger par les adresses mail (il y avait au final deux ou trois jeunes étudiantes qui sont venues). Clairement, il y a un problème de diffusion, et ayant raté l'avant-dernière séance sur les sex-toys vintage (en conflit avec un colloque à l'ENA sur le patrimoine immatériel de l'État), il me sera impossible de la rattraper, alors même qu'après tout, un texte plus ou moins lu, en tout cas des notes, pourraient très bien être diffusées (c'est ce que je fais avec mes propres conférences sur mon site personnel). Je rêve d'une systématisation de l'enregistrement audio/vidéo, alors que Youtube ou Dailymotion permettent à présent une diffusion sans aucune difficulté. Prêcher à des convaincus en mini-groupe a tout de même un intérêt limité !

Au-delà de cela, cette séance m'a encore interpelé sur son aspect très théorique. Je veux dire par là que certes la science (sociale, philosophique) travaille sur des concepts, mais ne parle-t-on pas entre bourgeois de ce que l'on ne fait que se représenter ? J'avais fait parvenir l'invitation, via Twitter, à Morgane Merteuil, secrétaire du Strass (syndicat des travailleurs du sexe, qui explique continuellement que oui c'est un choix, non elles ne sont pas des violées de la petite enfance, et que ce serait chouette d'arrêter de les emmerder pour qu'elles puissent enfin bosser convenablement — parce que là, des protecteurs de ce genre, on s'en passe bien), ainsi qu'à Katsuni, divinité vivante  jeune fille de bonne famille reconvertie  pornstar munie de gros cerveau (mais en déplacement aux US). Las, il n'est resté que des bobos universitaires — il faut regarder la réalité en face. De quoi parle-t-on, précisément, alors ?

La discussion sur "le porno est machiste" le montre : nous n'avons aucune étude sérieuse sur cela. On pourrait par exemple objecter que les femmes sont largement plus payées que les hommes dans le milieu du porno (sans que ça ne choque personne, n'est-ce pas ?), et lire celles qui ont (légitimement) écrit dessus. On pourrait aussi faire remarquer que tout acte sexuel impliquant un homme, donc une pénétration (sauf à ce qu'on filme du soft-sex ou du SM où monsieur se fait expliquer la vie par Madame à coups de fouet et de pinces à linge), il y a forcément domination, comme dans la vraie vie réelle (ou alors vous devez bien vous faire chier, et je suggère le suicide) : peu importe que le/la partenaire, incidemment dominé(e), soit un autre homme, une chèvre ou une femme ! (ça n'interdit pas de faire une amazone, hein, c'est très reposant, faut faire travailler mademoiselle quand même !)

Bref, rien à voir, en soi, avec le machisme, qui s'exerce par définition en dehors de l'acte sexuel (donc l'enquête devrait pour cela porter sur ce qui se passe en dehors des plateaux : certes j'ai déjà entendu une actrice se plaignant, une fois, d'un manque total de considération — on ne lui a même pas donné une serviette après une éjaculation faciale, pour s'essuyer —, mais a priori ça a l'air franchement rare, et vu la concurrence, mieux vaut ne pas trop jouer sur ce terrain-là, les actrices trouveront vite leur compte là où elles sont convenablement traitées ! — et d'ailleurs payées plus). Enfin, dernière remarque (je suis sûr qu'on pourrait en trouver d'autres), il y a une tendance naturelle à se concentrer sur la beauté féminine : si sur l'île de Lesbos les demoiselles écrivaient déjà sur le sujet ("sans forcément pratiquer ce que ces messieurs grecs leur prêtaient de leurs propres pratiques", avait dit mon prof de philo), il n'y a qu'à ouvrir un magazine féminin pour se croire dans un magazine masculin, tellement ce n'est qu'un défilé de jolies filles dénudées (avec peu de mâles au milieu), c'est assez incroyable ! Il ne faut donc pas oublier les données de base de notre société avant de tirer des plans sur la commette.

En fait, cette vision biaisée et étriquée trouve son paroxysme dans ce genre d'article moralisateur sans trop en paraître, écrit dans un style ampoulé et suffisant (ponctué de vocabulaire un peu grossier — Marie-Madeleine, que c'est subversif !), assez typique des "penseurs", qui montent des montagnes sur tout et n'importe quoi (et ont souvent un sur-narcissisme qui se traduit par l'emploi abusif du copyright et de la signature, "c'est MA pensée à MOI", vous voyez ?). En l'occurrence, la "sexologue-écrivaine" nous dépeint son archétype de film pornographique, mécanique, qu'elle critique sans trop assumer sa position idéologique. Je lui ai fait remarqué sur Twitter qu'elle a une vision franchement réductrice du genre, très américano-centrée : la voilà qui me répond quelque chose comme "l'Amérique c'est grand", alors que je visais évidemment les États-Unis. Typique de la suffisance dédaigneuse de "l'intellectuel"©® (moi aussi j'use de "©" à outrance quand je veux). Bref, il existe du porno amateur, comme il existe du porno japonais qui n'a RIEN à voir, mais alors rien du tout, un autre monde. Allez voir, encore, le fabuleux travail de John B. Root et osez me dire que ça ressemble à ce qui passe sur PenthouseTV (je vous résume : un type body-buildé qui se tape une petite blonde, parfois brune — mais toujours blonde à l'intérieur ; là, ça ressemble à la mécanique que dépeint l'autre folasse). Roy Stuart publie autant sur Met-Art que dans des bouquins chez Taschen (et ce sont à peu près les mêmes photos, avec plein de poils dedans). Il y a un nouveau site web (x-art) très évanescent (encore plus que Met-Art, avec des filtres blancs appliqués, mode sublimation) qui est à l'exact opposé de Kinky Thaï (ATTENTION : ne lancez pas de recherche sur le net si vous n'avez pas le coeur très bien accroché, je vous aurai prévenu !!!). Toute une diversité, une complexité, une hétérogénéité qui pourrait faire l'objet de longues études (qu'est-ce qui existe ? Qu'est-ce qui est regardé ? Où/par qui ? Pourquoi ? Quelle diffusion, quels canaux, quels supports ? Etc.), mais qui est balayé par... ignorance (et donc pas schématisation/simplification). J'avais déjà fait une remarque en ce sens la dernière fois.

Je ne sais pas trop si c'était notre cas, ici, mais j'en ai parfois eu l'impression — d'un point de vue philosophique, j'étais bien évidemment totalement d'accord, mais prêcher un convaincu libéral n'a pas un intérêt démentiel, si ce n'est filer des billes et aider à structurer un peu plus la pensée. Je suis de ces ingénieurs qui pensent qu'il faut tout maîtriser, expérimenter, connaître de fond en comble pour pouvoir tenir un discours sur quoi que ce soit. Ou alors on annonce clairement où l'on en est dans sa quête. Mais c'est cela qu'être scientifique.

lundi 25 janvier 2010

lois sans esprit

Au détour de ma lecture du moment (je trouvais une certaine logique après "Surveiller et punir" de Foucault, et puis "l'esprit des lois" est simple à lire dans le métro), voici ce qu'écrit Montesquieu (et qui préfigure en outre l'analyse de Foucault) :

CHAPITRE XII.
De la puissance des peines


L’expérience a fait remarquer que dans les pays où les peines sont douces, l’esprit du citoyen en est frappé, comme il l’est d’ailleurs par les grandes.

Quelqu’inconvénient se fait-il sentir dans un état ? un gouvernement violent veut soudain le corriger ; & au lieu de songer à faire exécuter les anciennes lois, on établit une peine cruelle qui arrête le mal sur le champ. Mais on use le ressort du gouvernement ; l’imagination se fait à cette grande peine, comme elle s’étoit faite à la moindre ; & comme on diminue la crainte pour celle-ci, l’on est bientôt forcé d’établir l’autre dans tous les cas. Les vols sur les grands chemins étoient communs dans quelques états ; on voulut les arrêter : on inventa le supplice de la roue, qui les suspendit pendant quelque temps. Depuis ce temps, on a volé comme auparavant sur les grands chemins.

De nos jours, la désertion fut très-fréquente ; on établit la peine de mort contre les déserteurs, & la désertion n’est pas diminuée. La raison en est bien naturelle : un soldat accoutumé tous les jours à exposer sa vie, en méprise ou se flatte d’en mépriser le danger. Il est tous les jours accoutumé à craindre la honte ; il falloit donc laisser une peine qui faisoit porter une flétrissure pendant la vie ; on a prétendu augmenter la peine, & on l’a réellement diminuée.

Il ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes ; on doit être ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu’on examine la cause de tous les relâchemens, on verra qu’elle vient de l’impunité des crimes, & non pas de la modération des peines.

Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comme leur flérau ; & que la plus grande partie de la peine, soit l’infamie de la souffrir.

Je ne peux que doucement rire jaune au regard de la manière de légiférer de notre gouvernement & parlement de droite depuis quelques années, notamment la perle de lois spécial "fait divers" qui n'ont jamais été appliquées tellement les peines encourues sont de toute façon aberrante (cf les chapitres autour de celui cité, toujours livre VI).

On pourra reprocher à Montesquieu d'être un horrible coco dans l'âme (Chapitre III à VII livre V sur l'égalité et la frugalité dans la République, mon snobisme naturel en a pris un coup), ou un horrible réactionnaire (je sais Lea, un peu pareil -- en l'occurrence le "A Venise, les lois forcent les nobles à la modestie. Il se sont tellement accoutumés à l’épargne, qu’il n’y a que les courtisanes qui puissent leur faire donner de l’argent. On se sert de cette voie pour entretenir l’industrie ; les femmes les plus méprisables y dépensent sans danger, pendant que leurs tributaires y menent la vie du monde la plus obscure.", VII-III, m'a choqué), ou de manier un humour douteux (à propos de l'ère Tokugawa, "Mais des gens qui naturellement méritent la mort, & qui s’ouvrent le ventre pour la moindre fantaisie, sont-ils corrigés ou arrêtés par la vue continuelle des supplices ? & ne s’y familiarisent-ils pas ?", VI-XIII), il n'empêche que son oeuvre est une référence d'intelligence appliquée.

Et je pense qu'il n'en va pas de même pour nos actuels gouvernants, à en juger d'une part par le débat pourri sur la Burqa (terme générique, comme on sait, "toutes les mêmes" -- hips), et d'autre part par la qualité remarquablement mauvaise (euphémisme) de la proposition de J-F Copé (futur présidentiable, c'est certain, et en attendant pas trop n'importe qui). Sans compter le niveau intellectuel général (ma préférence va à l'idée de "ne pas fournir le service public" du transport à une femme entièrement voilée : on arrête le bus/métro/RER/TGV jusqu'à ce que le public exaspéré se fasse justice par lapidation ?). Affligeant.

Il me reste d'ailleurs, au cours de cette saine lecture, une grande question : nos politiques ont-il simplement lu cet ouvrage, ou ne l'ont-ils pas même fait ? Et si la première proposition est la bonne : l'ont-ils compris ? Ne riez pas, un ancien collègue de bureau (non encore assez alcoolisé pour expliquer ainsi la déclaration qui va suivre), stagiaire de fin d'études de Sciences Po Paris, affirma que "Le Prince" de Machiavel, dont on avait indiqué la lecture à la promotion, était un livre totalement amoral, incitant à faire tout ce que l'on veut pour arriver au pouvoir, et qu'il était tout à fait d'accord avec cela -- mise en pratique à suivre. Très sérieusement (j'avais même failli m'étouffer). Fort à propos, Montesquieu en dit discrètement, Livre VI Chapitre V, "Mais, dit Machiavel, peu sont corrompus par peu. J’adopterois bien la maxime de ce grand homme" ; c'est certain qu'avec une formule pareille, on sent la forte désapprobation morale.

Bref, j'en resterois bien confus et pensif.

vendredi 11 décembre 2009

God is lazy metaphysics

Voilà une citation qui m'a fait bien rire, parmi les perles entendues lors d'entretiens d'embauche de professeurs de philosophie en université (via Phersv).

Pour les ami(e)s philosophes toujours, et toujours via Phersv, un sondage sur les opinions des philosophes américains.

mercredi 28 octobre 2009

231ème semaine

À aucune époque le sexe faible n'a été traité par les hommes avec autant de considération que de nos jours -- cela va de pair avec le penchant démocratique, le goût foncier de la démocratie, comme le manque de respect envers les vieillards. Faut-il s'étonner que la femme ait aussitôt abusé de cette considération ? On veut davantage, on apprend à se montrer exigeant et à revendiquer ; bientôt la considération dont on reçoit l'hommage semble presque une offense, on préfèrerait la concurrence, et même tout simplement le combat pour la conquête des droits ; bref, la femme perd de sa pudeur. Empressons-nous d'ajouter qu'elle perd aussi de son bon goût. Elle désapprend à craindre l'homme : mais la femme qui "désapprend la crainte" renonce à ses instinct les plus féminins. Que la femme ose relever la tête quand ce qui dans l'homme inspire la crainte, ou plus exactement quand l'homme dans l'homme cesse d'être voulu et cultivé, c'est normal et on le comprend aisément ; ce qui est plus difficilement compréhensible c'est que, du même coup, -- la femme dégénère. C'est ce qui arrive aujourd'hui : ne nous y trompons pas ! Dès que l'esprit industriel l'emporte sur l'esprit militaire et aristocratique, la femme aspire à l'indépendance économique et juridique d'un commis : la "femme-commis" nous attend aux portes de la société moderne en formation. Tandis qu'elle s'empare ainsi de nouveaux droits, s'évertue à devenir le "maître" et inscrit sur ses drapeaux et fanions le "Progrès" de la femme, c'est justement le contraire qui se produit, avec une effroyable évidence : la femme régresse. Depuis la Révolution française, l'influence de la femme a diminué en Europe dans la mesure où ses droits et ses prétentions ont augmenté ; et l'"émancipation de la femme", pour autant qu'elle est exigée et revendiquée par les femmes elles-mêmes (et non seulement par des crétins mâles), s'avère ainsi comme un curieux symptôme de l'affaiblissement et de l'hébétement progressifs des instincts les plus féminins. Il entre de la bêtise dans ce mouvement, une bêtise presque masculine, et toute femme bien née -- qui est toujours une femme intelligente -- devrait en éprouver une honte profonde. Perdre le flair du terrain où l'on assuré de vaincre ; négliger de pratiquer l'escrime où l'on est passé maître ; se laisser aller devant l'homme, et peut-être même "jusqu'à commettre un livre", au lieu de s'imposer, comme autrefois, une discipline, une humilité subtile et rusée ; s'efforcer avec une vertueuse effronterie de ruiner dans le coeur de l'homme la croyance à un idéal foncièrement différent qui serait caché dans la femme, à quelque "éternel féminin" et à sa nécessité ; à force d'insistance d'animal domestique, délicat, aux bizarres accès de sauvageries, et souvent agréable, qu'il faut soigner, protéger, ménager et dont il faut conserver l'espèce ; rechercher, avec une maladresse indignée, tout ce que la position sociale de la femme a eu et a encore de servile et de subalterne (comme si l'esclavage était incompatible avec toute civilisation supérieure et n'était pas au contraire la condition de tout progrès de la civilisation) --, que signifie tout cela, sinon que les instincts féminins s'effritent, que la femme se déféminise ? Certes, il ne manque pas, parmi les ânes savants du sexe masculin, d'imbéciles amis des femmes et de corrupteurs de la femme, pour l'encourager à renoncer ainsi à la féminité et à imiter toutes les sottises dont l'"homme" en Europe, la "virilité" européenne souffrent comme d'une maladie ; ils voudraient ravaler la femme jusqu'à la "culture générale", peut-être même jusqu'à la lecture des journaux et à la politique. Certains veulent même transformer les femmes en libres penseurs et en gens de lettres, comme si une femme sans religion n'était pas, pour un homme profond et athée, quelque chose d'absolument repoussant ou ridicule ! Presque partout on leur gâte les nerfs avec la plus maladive et à la plus pernicieuse de toutes les musiques (notre musique allemande moderne), on les rend de jour en jour plus hystériques et moins aptes à faire leur premier et dernier métier : mettre au monde des enfants robustes. On veut d'une façon générale les "cultiver" encore plus et, comme on dit, rendre fort, par la culture, le "sexe faible" : comme si l'histoire n'enseignait pas au contraire, de la façon la plus péremptoire, que la "culture" de l'être humain est toujours allée de pair avec son affaiblissement, avec l'affaiblissement, l'éparpillement, l'alanguissement morbide de sa force de volonté, et que les femmes les plus puissantes et qui ont exercé la plus forte influence (la mère de Napoléon en est le plus récent exemple) sont redevables de leur puissance et de leur supériorité sur les gommes précisément à la force de leur volonté -- et nullement aux maîtres d'école ! Ce qui, dans la femme, inspire le respect et assez souvent la crainte, c'est sa nature, plus "naturelle" que celle de l'homme, sa souplesses rusée de vrai félin, sa griffe de tigresse sous le gant de velours, la naïveté de son égoïsme, son inaptitude à être éduquée, sa sauvagerie intérieure, et ce que ses désirs et ses vertus ont d'insaisissable, de vaste, d'errant... Ce qui, malgré la peur qu'inspire ce beau et dangereux félin, fait qu'on prend en pitié la femme, c'est qu'elle apparaît souffrante, plus vulnérable qu'aucun autre animal, plus assoiffée de tendresse et condamnée à plus de désillusions. Crainte et pitié : tels étaient jusqu'ici les sentiments de l'homme en face de la femme, et c'était déjà avoir constamment un pied dans la tragédie, qui déchire tout en ravissant. -- Et vous dites que c'en est fini désormais ? Que le désenchantement de la femme est en marche ? Que se prépare l'avènement de la femme ennuyeuse, de plus en plus ennuyeuse ? Ô Europe, Europe ! On connaît la bête à cornes qui a toujours eu pour toi le plus d'attraits, la source du danger qui te menace sans cesse ! Ton antique légende pourrait, une fois de plus, devenir de l'"histoire" -- une fois encore une énorme bêtise pourrait te réduire en son pouvoir et t'emporter au loin. Et nul dieu cette fois ne se dissimulerait en elle, non ! rien qu'une "idée", une "idée moderne" ! -- --

Oui, je sais, mes billets de ces derniers sont trop longs -- c'est ce que m'ont dit les hôpitaux, qui se foutent comme il se doit de la charité. Mais il fallait bien copier (à la mimine, y'a pas sur le net, saloperies de droits voisins) en entier ce §239 de "Par delà le bien et le mal" (ed. Robert Laffont, p683) de Nietzsche. Histoire de ne pas se voir répondre qu'on peut faire dire ce que l'on veut à des extraits. Parce que ma foi, c'est rudement con -- le problème c'est qu'il y a beaucoup de vrai, à part les conclusions...

C'est que j'aime toujours étayer mes dires -- et j'apprécie particulièrement Michel Foucault, dans le genre, quand bien même on tourne souvent en spirale. Par exemple, puisque je parlais du côté négligeable de la fraude dans le déficit de la SECU, voici le rapport et sa conclusion :

Au total les actions engagées depuis plusieurs années portent indéniablement leurs fruits : meilleur respect des règles, résultats chiffrés, changements mesurables des comportements... Rappelons aussi que la fraude en tant que telle est le fait d’une extrême minorité de personnes parmi les 63 millions de Français, les 2 millions d'employeurs et les 285 000 professionnels de santé en lien avec l’Assurance Maladie.

Effectivement, on tourne autour de 10% dans part des abus détectés (et recouverts !) par rapport au déficit annuel. Le rapport cite en annexe des exemples d'abus : les personnes concernées n'y vont pas de main morte, entre 10.000€ et presque 400.000€, on est loin du simple arrêt maladie un jour trop long... D'ailleurs, aucune estimation de ce qui passerait en dessous de la barre de détection : a priori, c'est trop négligeable. Bref, les thèses libérales se reconnaissent à ce qu'elles déforment toujours dans le même sens la réalité. Ce soir, République des Blogs, il y a du spécimen dans le genre...

Mais bon, ce n'est pas pour ça qu'on l'aime, Lea ; Mimy aussi a fortement accroché, d'ailleurs (chouette, on va pouvoir faire des trucs à trois -- bon, ça c'est fait...). Soirées ami(e)s, ces temps-ci. Lundi soir, tour Eiffel avec une balletomane anonyme (ne dénonçons pas), (vain) espoir de transitivité de l'illumination (c'est à voir ! La tour Eiffel, bien entendu), et en fait, je suis moi-même frappé par les quelques révélations évanescentes que je mets bout à bout depuis des mois : Alcina ! Eh merde. Jusqu'ici, je pensais que c'était de par son obédience qu'elle avait dû rencontrer Friedrich, mais finalement, c'est p'têtre lui qui l'a rencontrée. Presque ça pourrait excuser la schopy-attitude sur le coup (quand on y repense, Zemmour soutient la même thèse réactionnaire, l'esclavage en moins ceci dit -- cf §188).

À part ça, je lance un avis de recherche sur B#2. Encore perdue...


PS: moi
aussi je récupère mes impôts via les gaspillages d'État, depuis deux mois (et oui, ça dégoute grave, pas la peine d'être libéral pour ça)

PPS: oh oh oh... (via Phersv, à qui je dois aussi la ref sur Nietzsche)

mardi 25 août 2009

problèmes d'immersion

Le titre du billet de Phersv, "uniformités" est tout à fait bien choisi pour parler de cette femme qui s'est faite rejeter de la piscine municipale pour cause de port non-conforme (c'est le cas de le dire) de "Burkini" (j'adore le jeu de mot), que l'on peut mieux voir encore par ici, histoire de constater que non, ce n'est clairement pas pour la raison d'hygiène que la chose est refusée -- d'une part parce qu'il part du même principe que les tenues plus ou moins homologuées que portent les champions, d'autre part parce que le short est interdit car ne pouvant contenir les poils pubiens et autres, ce qu'il serait ici extrêmement difficile de reprocher.

Que l'on se souvienne simplement du début du 20ème siècle (et de la fin du précédent) : la bourgeoise, comme la moins bourgeoise ensuite, découvre la joie des séjours (puis des vacances) à la mer, et ce sont en tenues complète (de ville, en somme) que les femmes vont se baigner (on peut un petit peu le voir ici ou là, pas trouvé mieux) ; pis encore, pour rentrer dans l'eau un peu éloigné de tout regard (surtout dès qu'il y a eu les vacances, donc de la foule sur le sable), des carrioles transportent ces dames au large (soit à quelques mètres), d'où elles peuvent sortir en discrétion en descendant quelques marches directement dans l'eau (et là, pas de photo sur le net, si quelqu'un peu m'aider...). Le burkini, ça aurait été extrêmement indécent, tant c'est moulant, pour commencer.

En revanche, les hommes ne s'embarrassaient que bien moins de ces considérations (voire pire), et tout ce beau monde n'était pas Musulman. Comme quoi, il faut toujours vivre "obligatoirement normalement", c'est-à-dire selon les us et coutumes du moment en un lieu précis. Pourtant, à ce kantisme de base (mais Kant ne l'est-il pas toujours -- oui, c'était gratuit), on peut opposer aussi que si à 50 ans d'intervalle, on est passé de la carriole ridicule (de nos jours) au scandale bikinien (on exposait dans un reportage récent que personne ne sait que le nom vient des îles Bikini, et pour raison commerciale, cette précision est importante pour la suite), c'est dire si la "normalité" n'est pas normale que ça, puisqu'elle évolue (d'ailleurs, un indice est que l'on ne se baigne plus ni en peau de bête ni en toge depuis longtemps, s'il fallait y aller habillés).

En l'occurrence aussi, il s'agit de sexe -- et là, ça va plaire à Mimy, elle ne s'est peut-être pas tapée Foucault pour rien (à défaut d'autre chose). Car qu'est-ce donc que le semi-scandale présent du monokini ? Les hommes montrent bien leurs seins depuis un bon bout de temps, alors pourquoi la femme ne pourraient-elle pas au juste en faire de même ? Sous la question de la nudité se cache celle du sexe. Mais pour nos musulmanes, pas de bol quant à leur timing (pour un même lieu donné), il s'agit de cacher alors qu'il faut montrer. Cacher ni trop ni pas assez, la gymnastique (oh oh, que je m'étymolo-amuse) est difficile... Je relaie par ailleurs l'annonce de Baptiste Coulmont, Paris 8, qui recherche un(e) étudiant(e) pour mener un mémoire de socio.

Bref, pour en revenir à cette légifération par l'us (variable) de l'habillement ou du déshabillement du corps dans les lieux publics aqueux, on ne peut que rapprocher ces événements la récente invective à l'égard de la burqa et du niqab dans les lieux publics tout court. Croisant la semaine dernière, en compagnie d'un ami, une femme entière voilée (et qui avait l'air d'être très consommable en dessous, pour le peu que l'on pouvait voir), celui-ci s'exclama qu'il était bien content que Sarko s'attèle au "problème". Il va sans dire que, pour commencer, on ignore dans cette affaire que les déguisées en fantôme des Champs-Élysées (il y en a effectivement un certain nombre, surtout en été) sont des femmes de milliardaires logeant dans les hôtels du quartier (qui ont plus d'étoiles que le corps de ballet de Paris, et relativisent le coût du soulier rue Marbeuf ou François 1er), bref qu'on leur cherchera au final tout autant noise qu'au type qui a garé son énorme Rolls sur le passage clouté de la rue de la Boétie donnant sur les Champs (avec en prime un attroupement de touristes photographiant depuis le milieu de la rue).

Au final, nous tournons toujours autour de la même thématique des libertés, et de l'immersion normalisée dans la société selon des critères pourtant hautement subjectifs, mais cela, l'électeur moyen -- ie l'individu moyen de la société -- ni entend goutte. À l'image de l'origine du bikini, ou de l'histoire méconnues des baignades en France (de nos prudes grand-mère -- heureuse pas si prude, sinon nous n'en parlerions pas), c'est bien l'inculture le problème, et l'absence de réflexion sociale qui est en cause. Car on pourrait tout simplement déclarer que bafouer la liberté de se balader en Casper noir ou nager en maillot mode fin 19ème est la porte ouverte à tout et n'importe quoi -- peut-être devrait-on agir comme pour la maxime pour idiots (notamment chrétiens et remixée par Kant) "ne fait pas à autrui ce que tu voudrais que l'on ne te fasse", en remplaçant la burqa par la chose la plus immonde sur Terre et pourtant plus épidémique que la grippe A, j'ai nommé la tongue.

Dans notre société dite libérale et aux prétentions plutôt libertaires, après l'apologie implicite de l'uniformité (on s'est débarassé de la blouse à l'école pour le remplacer par le cartable "de marque", mais on a encore le costard-cravate au travail), voilà qu'on souhaite l'imposer. Au nom de la laïcité (et de son ouverture), bien entendu. Il y a des névroses de masses qui se perdent...

jeudi 2 juillet 2009

carnets d'été

Si l'Assassin n'était pas si paumée, j'aurais pu arriver avant 20h40 : malgré le Soleil, et la forte chaleur, il y avait déjà pas mal de monde, en fait quasiment tout le monde, dont une bonne partie à l'intérieur. Petit Paris-Carnet d'une trentaine de participant, en somme. J'opte stratégiquement pour table au dehors, où finalement par le biais de quelques chaises musicales, Valerio se retrouve à côté de moi. Avec son nouveau statut philosophique, la discussion dévie assez rapidement sur le sujet. Nous tapons donc joyeusement sur les crétinités de Descartes (rien à sauver), Pascal (sortez vos mouchoirs), et même Kant tant qu'on y est. D'ailleurs, j'apprends l'existence de ce remarquable ouvrage de conneries hallucinante, dont la troisième partie (aller à la page 247 sur la mauvaise édition wikipédienne -- mais étrangement l'oeuvre reste particulièrement difficile à trouver) est un grand moment de n'importe quoi avec une comparaison des états psychologiques des habitants des différentes planètes du système solaire en fonction de leur éloignement à la source de chaleur. De quoi battre le fonctionnement du système sanguin selon Descartes (qui s'était perdu dans de la thermodynamique pour avoir un coeur démuni de mouvement perpétuel, ce qui aurait eu la mauvaise idée de faire tomber toute sa théorie, qui prouvait tout de même au passage de cette manière l'existence de Dieu).

Bref, nous tapons joyeusement sur ces littéraires qui se croyaient scientifiques (mis à part Pascal, qui faute d'être drôle était au moins rigoureux et a fait de très grandes avancées toutes justes), et ça fait du bien. Enfin quelqu'un qui comme moi s'oppose aux fondements de la méthaphysique des moeurs, qui entre platitudes réchauffées inintéressantes (la fameuse maxime à la Jésus), et stupidités contradictoires (vivre comme les autres, jamais différemment -- justement, la nuit précédente, sur Arte, on citait Kant et son enseignement de suivre toujours la mode, de quoi vivre par itération comme Néandertal, mais encore une fois, personne pour relever la débilité de l'assertion). Ça fait du bien. Reste que l'on ne sait ni l'un ni l'autre pourquoi de telles aberrations avérées sont encore enseignées -- Descartes au programme du concours Ulm, franchement, il n'y a strictement rien à garder (dans sa physique non plus), à quoi ça sert ?

Au fil des arrivées de rares compagnons à notre tablée dissertante, nous abordones par rebond les questions sociétales modernes -- soit, ces temps-ci, vestimentaires. Et comme la bouffe finit tout de même par arriver, on ne parlera alors plus trop, affamés que nous sommes. À 23h passé, il est temps de plier bagage -- le passage est court, avez-vous remarqué que j'ai même oublié de name-dropper ?

mercredi 1 juillet 2009

214ème semaine

Il m'est arrivé une aventure qui m'a laissé dans une profonde réflexion, d'une bonne heure et demi ininterrompue, sans même compter le temps de rédaction de ce billet -- écrit dès lors qu'un clavier aura pu se glisser entre mes doigts, soit dimanche au soir. Je me promenais, quelque peu déprimé -- mais moins qu'auparavant -- dans les rues du second arrondissement, que je connais mal, et dans lesquelles je traînais donc en m'attardant parfois assez longuement. Il y avait, au croisement de la rue St-Denis et de la rue Réaumur, une fille devant une échoppe, dont devine aisément l'activité. Elle attendait, toute en fausse longueur -- des talons, c'est tricher --, mais assez palpatinienne dans le genre, tout de même -- brune aux jambes fines, en somme. Je l'observais sans trop la regarder, depuis le croisement, et décidais d'aller rejoindre mon RER. Elle me fit alors signe de loin, de l'autre côté de la rue, mais je déclinais. Par réflexe.

Le tenancier de la maison, que nous nommerons St-Simon, s'approcha alors de moi, et m'invita courtoisement. La demoiselle était fort charmante, je la suivais à l'intérieur. Le lieu était accueillant et agréable, quoique tapissé de blondes vulgaires aux positions explicites. Elle engagea gentement la conversation, me montra un catalogue (illustré, je vous laisse imaginer), des tarifs, m'expliqua des choses dont je ne compris que peu, d'ailleurs je lui fis répéter son prénom : Lilia. Allez savoir si c'est du vrai, de nos jours, il y a bien des Lola qui sont reines du contrebasson. Qu'importe -- quoique, sommes-nous déjà dans l'illusion ? Je décline de nouveau, je ne me sens pas d'humeur, déjà parce que je n'ai pas forcément envie de trémoussements, ensuite parce que la proposition soudaine m'embarrasse quelque peu. Un palpatine embarrassé se caractérise par un sourire béat, en contradiction avec l'humeur dépressive, ce que ne manqua pas de relever notre hôtesse par ailleurs fort perspicace.

M'invitant à la discussion, je ne refusais donc pas. Les femmes d'esprit m'intéressent toujours, et j'avais vu juste, au fil des discussions (je lui recommandais "fais-moi plaisir", au cinéma ; c'est de mise, me dis-je tout à coup), j'apprenais qu'elle est étudiante, en fin, de management (je ne crois pas qu'il soit préjudiciable de raconter de telles choses aussi vagues, surtout confiées aussi ouvertement), soit pour un même âge que le mien un bac+6. Nous parlons un peu de ses clients, qui sont majoritairement militaires, pompiers ou informaticiens. Les deux premiers me suprennent beaucoup : je croyais, peut-être bêtement, que leur prestige de l'uniforme les rendait dispensés de recours au sexe tarifé. Il n'en est rien apparemment -- ce serait même, si j'ai bien compris, les plus prompts à s'abonner pour 500€ de l'année. Quant à la troisième catégorie, dans laquelle je me retrouvais a priori rangé bien malgré moi, cela me rappela les aventures de deux amis, revus la semaine précédente, et écumant les Hustler Club, les Pink Paradise, et parfois quelques clubs de la rue St-Denis.

Il se trouve que l'un d'eux, le plus actif -- qui par ailleurs prône les valeurs chrétiennes et même catholiques, sans croire cependant en Dieu --, a plusieurs fois flirté avec des filles qui lui paraissaient fort intéressées de sa personne. Puis, payant fort cher quelque danse déshabillée, ou des verres, il avait plusieurs fois glissés ses coordonnées, sans qu'aucune ne le rappela jamais. Déjà qu'en temps normal, une fille séduite ne rappelle pas (ou presque, la jeune violoncelliste, la fille de Pleyel ou B#4 l'ont fait, mais justement, était-ce par séduction ? Disclaimer : toutes sont des amies, mais jamais rien de plus -- à regret ?), il n'y avait là aucun espoir, à mon humble avis. Et me voilà donc dans une posture similaire. Mis à part que l'échange est instructif, il n'est pas basé sur un simple amour soudain pour une paire de seins (qu'elle a par ailleurs trop gros pour moi, au moins un bonnet B).

Est-ce alors si différent ? Le fait d'être confident de cette fille loin d'être bête, donc intéressante dans l'absolu, qui elle aussi a ses vagues à l'âme, et regrette un manque de sociabilisation de par son métier (plus que de se confier à elle) ? Intéressant, ça : pourquoi ou en quoi son activité nocturne de financement d'études l'empêcherait-elle d'avoir petit ami et sorties au cinéma ? Comme toute fille, elle ne sort pas seule, et quand on ne sort pas, on est seule. Éternel dilemme insolvable de la fille célibataire, être pute n'y fait rien de plus -- mais au contraire, se serait pire ? Et puis, apprécie-t-elle vraiment ce coincé en habits du dimanche (moi), le vague à l'âme, qui ne sait pas trop quoi faire dans cette situation, par rapport, me dit-elle, à ces gens qui étalent leur machisme et lui jettent 2000€ ? (pourquoi pas, je vois bien le genre -- oh, 2000€, réalisais-je, mon Dieu, presque de quoi acheter deux paires de souliers ! --, si elle exerce la prostitution par disposition première au sexe, ça se défend presque -- interdiction de se moquer)

Voyez, je passe pendant ces minutes en son agréable compagnie, à trinquer au coca dans un verre en plastique, pour coincé. Oui mesdemoiselles, que "j'agace" (mais pas la fille de Pleyel, elle, elle assume grave) par mes allusions scabreuses, me revoilà comme il y a un an et demi, tout penaud. Non que "le refus du féminin" l'emporte : en d'autres circonstances, je draguerais cette Lilia effrontément, et je ne suis pas certain qu'elle me qualifierais de coincé, oh ça non. Mais je ne suis pas là pour teaser, on pourrait croire que je me vante. Non, je suis embarrassé car je ne connais pas la part de réel. Lorsque Lilia me parle d'elle, de ses études, de sa vie, d'une partie de sa famille en Chine, je suis prêt à la suivre. Lilia m'excite, qualifiez-moi de pervers, quand elle devient une personne, avec une histoire, des passions, des ex, des amis, des sentiments. Mais cependant pas pour la voir tout de suite nue se trémousser sur du hip-hop. Car ma chère Lilia, si tu aimes l'érotisme, il faut savoir patienter, et découvrir, et dévoiler. Je ne pense pas avec ma queue -- même si ça porte préjudice, dans certains cas, me dirait certaine.

Mince, certaine, justement. Mon ancienne mie. Il est tout d'abord quelque chose d'injuste : jamais ne pourrais-je payer -- assez cher, somme toute, même si c'est de la prestation de service un dimanche soir et que je coûte à titre personnel, en semaine, bien plus cher -- pour de bons moments avec une fille, alors que précisément je suis convaincu de ne pas avoir été dans mon assiette depuis l'annulation pour cause financière de la venue de ma balletomane préférée. Et à ce moment-là, Lilia s'éclipse je ne sais trop comment -- je suis à l'ouest, n'est-ce pas --, et voilà que St-Simon se fait plus pressant (Simon le Magicien ?), pour ne pas dire oppressant. Il veut, presque exige, que je paie une prestation ; il en a marre d'attendre ; mais je ne culpabilise pas trop, car personne n'est venu quérir ses services durant tout ce temps, je ne lui ai donc rien fait perdre, dans l'absolu -- juste un verre de coca décliné par avance, mais tout de même offert après insistance --, seulement rien gagner. Voyez-vous, je n'aime point que l'on m'oppresse. Je vais vous raconter.

J'ai une douzaine d'années, et j'étais à la piscine ; il fallait sauter ; au grand bassin ; je ne savais pas nager ; la maîtresse-nageuse (merci la féminisation des profession) me poussa alors qu'elle m'avait donné son doigt pour mieux me faire approcher du bord ; un doigt qui se décroche fait une drôle de sensation. J'ai 19 ans, c'est la fin de la prépa, j'intègre à Paris, Claire s'en va, elle va intégrer à Nantes, où j'aurais voulu aller, ça fait deux ans que je l'aime (je crois) -- une coincée inculte génie des mathématiques, déjà les cas sociaux m'attiraient --, je la vois partir de dos, elle ne saura rien. J'ai 22 ans, je suis en Chine, il y a cette prostituée extraordinairement belle qui me fait de l'oeil, j'hésite, je décline, elle insiste, j'ai envie, je décline, je regrette -- mais un peu moins à présent que Lilia m'a dit que là-bas, c'était uniquement par misère que l'on se prostituait. J'ai 24 ans, B#2 qui n'avait pas encore son titre me regarde, dans le métro ; il faudrait que je l'embrasse ; je le sais ; mais je ne le fais pas ; trop bête. La même année, je passe chez Berluti, on me voit une dizaine de fois avant que je ne me décide ; après tout, je repère souvent quatre ou cinq fois dans les boutiques avant d'attendre le plus souvent les soldes. Et puis je suis radin, aussi, même avec une dépense démentielle qui doit dépasser les 1200€ au mois -- je veux dire, sans compter le loyer et la vie courante. Il me faut du temps, et par défaut, c'est non. C'est comme ça, chacun sa névrose, moi c'est la peur de l'inconnu.

Alors je me fais gentiment vider -- oxymore, certes. Même pas pu dire au revoir à la charmante Lilia. Avec qui j'aurais pu passer toute la nuit à discuter -- en payant ? Après tout, elle m'a fait du bien tout de même, c'est juste que je n'étais pas disposé au temps présent --, mais j'y pense alors : pas à la regarder se dévêtir nonchalamment, ni à toucher, ni à me faire toucher, encore moins à pénétrer, juste échanger un morceau de vie, communiquer avec des mots. Et donc, je pense. Beaucoup. Je pense que grâce à cette soirée étymologiquement extraordinaire, j'ai appris beaucoup de choses. J'ai appris, déjà, que je n'étais pas adepte du sexe tarifé. C'est comme les soirées, ou tout ce qui est convenu d'avance, tels les sites de rencontre -- on se souvient de mes aventures rocambolesques. Ce que j'aime, c'est la chasse, ou plutôt la pêche (c'est bien connu, on prépare longtemps, on attend longtemps, et à la fin on relâche le poisson). C'est découvrir des talents, de l'agrégée ou de l'agrégée ratée, de l'historienne de l'art ou de l'aspirante normalienne, de la musicienne ou de la musicologue. Et pourquoi pas de la future manageuse, après tout ? Chacune a son truc spécial, à elle (outre la balletomanie) ; Lilia, se serait la prostitution (d'ailleurs, je me demande, en aparté : ça ne s'apparente pas à de la maison close, de proposer explicitement des relations anales ?). En soi, c'est déjà profondément intéressant -- interdiction d'y voir un freudisme. Après tout, pute, c'est faire dans les RH, contact direct avec la richesse (et la pauvreté ?) humaine.

Alors je suis prêt à payer un resto à Lilia, même à plus de trente Euros, même sans me la voir toute nue ensuite (pour la masturbation, c'est 50, oui ça commence à devenir cher, mais c'est comme le resto, justement : c'est moins cher à la maison, mais il faut tout faire soi-même). Mais pas l'embaucher. Et pourtant, je promeut son activité, et j'admire même son travail, qui nécessite une confiance en soi hors du commun -- quand on pense à celles qui refusent même une invitation à dîner sans conséquence, en comparaison, ça laisse songeur... Lilia assume. Je l'aime bien. Mais à l'unique condition qu'elle ait été honnête -- l'était-elle ? Cette question me taraude. Et je me rends compte, en marchant, que c'est pour ça que je n'ai rien proposé à B#2.

Parce que oui, j'y ai pensé, bien longtemps à l'avance, à lui avancer le voyage -- pour ne pas dire lui payer carrément. Par envie de la voir, oui mais pas que. Et traitez-moi de complexe, mais je n'ai pas pu ; pas même contre prestation de ménage (et comme j'étais déprimé, mieux vaut toujours que je ne me retourne pas pour constater l'étendu de la situation...). Parce que je me serais quelque part attendu à quelque chose en retour, même sans le vouloir ; et peut-être qu'elle aussi. Un déséquilibre involontaire inévitable. Et que ce n'est pas comme si mon opinion, au fil des mois, avait tant évolué que ça, c'est juste que je ne peux pas. Pour rester clair, être obligé d'être glauque. Pour rester honnête, devenir méchant malgré soi -- ou du moins non-gentil. Pour préserver les bons sentiments, fuir -- pas par peur, pour une fois. L'impression désagréable de ne pas assumer, de ne pas assurer, et en même temps, de rester toujours droit. Pas étonnant que je déprime, pardi.

Résumons : c'est parce que je l'estime -- et plus ? Certainement -- que je ne peux me résoudre à lui faire ce plaisir. C'est n'importe quoi, non ? Ça se tient ? Mince, si j'avais eu plus de temps, si j'avais rencontré Lilia dans la rue en train de lire un "Vidéo X" ou un "Challenge", et que l'on avait eu la même discussion, mais autour d'un verre, et sans limite temporelle, j'aurais pu lui demander. Elle doit en connaître un rayon, en relations humaines, ça se sent. Elle sera forte dans sa prochaine vie -- très prochaine, même --, j'en suis certain, et j'en suis heureux pour elle. Elle est décomplexée, elle est chouette, je ne sais pas si elle était honnête avec moi, mais j'ose espérer dans ma grande candeur que si. J'ai cependant, ensuite, un peu culpabilisé de n'avoir rien réglé, tout de même, car j'ai passé une bonne demi-heure (j'ai regardé ma montre avant d'entrer, machinalement), mine de rien, et j'en ai appris beaucoup.

J'ai appris que ma conception du libertinage se fonde non pas essentiellement mais exclusivement sur l'esprit -- outre les prérequis physiques subjectifs. Et que cela n'admet nulle autre facteur extérieur déviant, comme l'argent. Qu'il me plaît d'être en compagnie de filles charmantes uniquement si elles ont de l'esprit, et seulement si elles apprécient sincèrement ma compagnie en retour. Qu'alors il me convient mieux d'être encore frustré de n'aller plus loin, que d'aller forniquer facilement avec la première venue, quand bien même celle-ci pourrait rentrer dans la catégorie précédente dans d'autres circonstances, et ce indépendamment de son activité (bien au contraire, l'idée me met en émoi). Que si je ne sais pas penser avec ma queue, je ne le saurai certainement jamais -- d'ailleurs, ai-je eu le temps de lui faire mes fameux (et troublant, dit-on et redit-on, mais c'est involontaire) "yeux de poisson mort" ? Mais peut-être pensé-je mal avec mon coeur, aussi, d'une manière générale, car manifestement, il ne faut jamais trop se cacher que l'amitié homme-femme souffre toujours d'ambiguïté -- et que consommation implique dès lors obligatoirement, par corrolaire, une encore plus haute estime. Que l'on pourrait nommer "amour" ? Je ne sais plus, je ne savais pas vraiment avant, mais cet épisode m'a bien fait évoluer sur la question, je pense, dans le brouillard. Peut-être ne pouvais-je point folâtrer avec Lilia par non-encore naissance d'amour-über-philia (je n'en exclue cependant pas la potentialité), contrairement à d'autres, avec qui cela se passe (rarement), ou pas (presque toujours).

Cette séance de psychothérapie -- un classique dans le milieu, je le savais déjà -- méritait salaire, me suis-je dit. Même s'il n'y a pas eu de prestation de service prétarifé, il y a eu avant-vente et devis ; je n'aime pas trop que nos clients ne nous paient pas ce genre de services, alors je trouve qu'il serait normal d'aller régler quelque chose, dont j'estime la hauteur, en échange. Alors peut-être y ferais-je un saut, remercierais-je Lilia et peut-être Seins-Simon (qui n'est commercial que jusqu'à un certain point, mais comme dirais Josianne, il faut savoir un peu bousculer le client parfois -- il me proposait sa carte, au début, on aurait pu en rester là, mais j'étais il est vrai en tenue de geek et même en cheveux, ça inspire peu confiance -- ; bref, si Lilia s'entend très bien avec lui, et comme il doit en voir passer des verts et des pas mûrs, je l'absous). Sans rien consommer, évidemment, comme on doit refuser avec élégance la légion d'honneur quand on la reçoit -- l'analogie est certes osée. Peut-être donnerais-je l'adresse de ce blog à la charmante Lilia, aux jambes exquise quoiqu'un peu courtes (elle doit faire un petit mètre soixante-cinq), au dents droites et en avant sur un large sourire détartré, comme un hommage non onéreux, et l'inviterais-je, si elle le souhaite, à me contacter, pour ne pas cotiser pour rien sa carte UGC illimitée. En la prévenant d'avance qu'il y a beaucoup de filles et de femmes extraordinaires qui sont dans ma vie, et que je n'ai point besoin de leur sauter dessus pour les apprécier -- même si mon honnêteté légendaire me pousse à avouer que ce serait parfois encore mieux.

(et puis merde, c'est quoi l'amour, après tout, ça se mange ?)

Quelques jours plus tard, à la publication de ce billet, je me rends compte que cette aventure ressemble à celle du "déclin de l'empire américain", mis à part que j'ai décliné le "massage", et que ça n'aurait pas été de géopolitique dont on aurait parlé durant la branlette non-intellectuelle. Après m'être dit qu'après tout, avec le racolage actif (déjà que le passif se paie de 2 mois de prison et 3750€ d'amende, grâce à celui devenu depuis notre cher Président), j'étais déjà largement dédouané de reprendre contact (recel de racolage, il n'empêche ! Soyons prudent), finalement, j'hésite de nouveau. Jeudi soir, je suis dans le quartier. Je verrai à l'inspiration.

Après tout, aussi, tout à l'heure, dans le RER, j'ai croisé Reinette et Mirabelle, qui parlaient de khâgne et de cours de théâtre comme dans un film de Rohmer, avec des phrases trop compliquées et articulées pour appartenir à la vie réelle. Puisque j'en suis arrivé aux films de Rohmer et aux khâgneuses, voici qui devrait plaire à Mimy (et B#4 ? Et grosses bises à B#2, qui me manque tout pareil).


jeudi 18 juin 2009

petit sablé

"Le langage trahit-il la pensée ?", qu'ils ont eu les littéraires au bac philo (évidemment, c'est très mal formulé : il faut comprendre "trahit-il la *véritable* pensée enfouie/sous-jacente/du ça/etc, sinon "trahir" n'a pas de sens ; dans l'absolu, avec l'ambiguïté, on pourrait penser "il y a une pensée, mais le langage le traduit mal", bref c'est mal fichu, ou alors c'est que le langage a trahi la pensée).

Tout à coup, ça a fait écho avec le billet précédent : Lea peut nous parler Freud puis de Lacan et ses dérives (en essayant de ne pas déborder du sujet en dissertant sur la haute pénibilité du lacannien) ; B#2 trouvera un plan comme elle le sait si bien faire en deux coups de cuillère à pot ; Mimy fournira les exemples (parce que décidément, elle est vraiment forte, des fois je me demande si c'est fait exprès) ; et B#4 remplira les trous pour que ça ressemble à quelque chose.

À part ça, la philo est toujours aussi con au bac : c'est à un neuropsychologue qu'il faut poser la question, pas à un poëte en herbe (bordel) (et en plus, il n'aura certainement pas la réponse, en l'état actuel de la science).

dimanche 15 février 2009

apothéose de Socrate par Satie

Fort heureux d'avoir trouvé un enregistrement de "Socrate" de Satie (assez onéreusement), je n'en ai pas moins été déçu de ne trouver nulle part le livret. Et ce n'est pas faute d'avoir cherché. Heureusement, google est bon et puissant, et permet de retrouver les textes. C'est que la musique est assez abrupte, et le texte encore plus : se concentrer sur l'un fait souffrir l'autre, tandis qu'en ayant sous les yeux le texte (pourtant fort bien articulé dans ma version), on peut bien mieux en apprécier le tout. Il est donc important de le réunir pour mieux le consulter et apprécier pleinement l'oeuvre en question.

Il y a peu d'informations sur "Socrate", mais l'oeuvre est fort singulière. Commandé par une bienfaitrice princesse veuve lesbienne (les personnages de l'entre-deux siècles sont savoureux, gravitant dans les cercles culturo-lesbiens de ce temps, ma préférée est Liane Poulgy), Winnaretta Singer, qui tenait un salon fort fréquenté par les contemporains de son temps, et qui voulait absolument une voix féminine pour interpréter le texte, extraits de traductions de Victor Cousin. En l'occurrence, le seul enregistrement trouvable est une voix d'homme, mais elle est assez aiguë tout de même (il en existe au moins un avec quatre sopranos, il faut chiner sévère pour réussir à le trouver). La musique est un héritage de l'apprentissage de Satie à la schola cantorum, à la fondation récente dont l'époux gay de notre teneuse de salon avait participé ; à travers l'apologie de Socrate, il convient donc de voir celle du prince Edmond de Polignac, et la princesse usa même de son influence pour sortir Satie de prison, suite à une carte postale injurieuse à l'intention d'un critique (ça rigolait encore moins que maintenant, à l'époque).

La wikipedia anglophone (la française étant muette) est la plus prolixe sur le sujet ; on en parle un peu dans une longue traduction d'un article d'Ornella Volta (tiens, une photo de loin, c'est qu'elle veille à son mystère, en temps normal), où l'on apprend qu'il existe, dans la bibliographie, un mémoire rédigé en 79 ; il y en aura un autre cette année mais en russe, c'est dire si le sujet passionne les foules. On peut cependant trouver un article et un programme intéressants, ainsi que... la partition ! (cependant, il n'est pas donné qu'elle soit réellement dans le domaine public, du moins comme le serveur n'est pas en France, c'est légal de le proposer, mais pas forcément de le télécharger -- je vous ai déjà parlé de l'absurdité totale du droit d'auteur, dîtes ?)

C'est une oeuvre "blanche", déroutante, le drame issu d'un comique, et comme toujours dans ces cas-là, c'est très fort. Le public ne comprendra pas lors de la première, et en rira, passant totalement à côté. Satie se dira alors "Comme c'est étrange !". Il faut dire qu'un "drame symphonique" joué au seul piano, cela est déroutant. Je le classerait dans ma tête à côté du Cantique à Jean Racine, mais il est vrai que c'est du Lied fort étrange (le respect des droits voisins et la psychose gouvernementale au sujet des droits d'auteur et voisin me dissuade de vous faire profiter de l'enregistrement, désolé). Le texte platonique apporte une dimension christique -- de passion -- indéniable, qui participe de beaucoup à cette ambiance particulière.

Voici donc le texte recompilé (par mes soins, oui, ça prend plus de deux heures à faire). J'ai mis les passages zappés entre crochets et italiques, quand c'était vraiment trop long j'ai employé l'habituel "[...]", et pour les très rares modifications de texte (le tout étant toujours dans l'ordre conservé), j'ai mis entre slash et en italique.

Première partie : "Portrait de Socrate", moins de 6 minutes, extraits de "Le Banquet" (je n'ai pas trouvé la dernière phrase, à vrai dire, mais sur un pdf scanné ce n'est pas facile !).

Or, mes chers amis, afin de louer Socrate, j'aurai besoin de comparaisons : lui croira peut-être que je veux plaisanter ; mais rien n'est plus sérieux[, je vous assure]. Je dis d'abord qu'il ressemble tout-à-fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main, et dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre, en séparant les deux pièces dont ils se composent, on trouve renfermées des statues de divinités. Je prétends ensuite qu'il ressemble [particulièrement] au satyre Marsyas. [Quant à l'extérieur, Socrate, toi même, tu ne contesteras pas que cela ne soit vrai ; pour les autres traits de ressemblance, écoute ce que j'ai à dire. N'est-il pas certain que tu es un effronté railleur ? Si tu n'en convenais pas je produirais mes témoins.] Et n'es-tu pas aussi joueur de flûte ? Oui, sans doute, et bien plus étonnant que Marsyas. Celui-ci charmait les hommes par les belles choses que sa bouche tirait de ses instrumens, et autant en fait aujourd'hui quiconque répète ses airs ; en effet, ceux que jouait Olympos, je les attribue à Marsyas son maître. [Qu'un artiste habile ou une mauvaise joueuse de flûte les exécute, ils ont seuls la vertu de nous enlever à nous mêmes, et de faire reconnaître ceux qui ont besoin des initiations et des dieux ; car leur caractère est tout-à-fait divin.] La seule différence, Socrate, qu'il y ait ici entre Marsyas et toi, c'est que sans instrumens, avec de simples discours, tu fais la même chose. [Lorsque nous entendons tout autre discoureur, même des plus habiles, pas un de nous n'en garde la moindre impression. Mais que l'on t'entende ou toi-même ou seulement quelqu'un qui répète tes discours, si pauvre orateur que soit celui qui les répète, tous les auditeurs, hommes, femmes ou adolescens, en sont saisis et transportés.] Pour moi mes amis n'était la crainte de vous paraître totalement ivre, je vous attesterais avec serment l'effet extraordinaire que ses discours m'ont fait et me font encore. En l'écoutant, je sens palpiter mon cœur plus fortement que si j'étais agité de la manie dansante des corybantes, ses paroles font couler mes larmes et j'en vois un grand nombre d'autres ressentir les mêmes émotions. [...]
Tels sont les prestiges qu'exerce, et sur moi et sur bien d'autres, la flûte de ce satyre.
[...]
Tu viens de faire mon éloge, c'est à mon tour de faire celui de ton voisin de droite.

Seconde partie : "Bords de l'Ilissus", extrait de "Phèdre" (8 minutes).

SOCRATE
Détournons-nous un peu du chemin, et, s'il te plaît, descendons le long des bords de l'Ilissus. Là nous pourrons trouver une place solitaire pour nous asseoir où tu voudras.
PHÈDRE
Je m'applaudis en vérité d'être sorti aujourd'hui sans chaussure, car pour toi c'est ton usage ? Qui donc nous empêche de descendre dans le courant même, et de nous baigner les pieds tout en marchant ? Ce serait un vrai plaisir, surtout dans cette saison et à cette heure du jour.
SOCRATE
Je le veux bien ; avance donc et cherche en même temps un lieu pour nous asseoir.
PHÈDRE
Vois-tu ce platane élevé ?
SOCRATE
Eh bien ?
PHÈDRE
Là nous trouverons de l'ombre, un air frais, et du gazon qui nous servira de siège, ou même de lit si nous voulons.
SOCRATE
Va je te suis
PHÈDRE
Dis-moi, Socrate, n'est ce pas ici quelque part sur les bords de l'Ilissus que Borée enleva, dit on, la jeune Orithye ?
SOCRATE
On le dit.
PHÈDRE
Mais ne serait ce pas dans cet endroit même ? Car l'eau y est si belle, si claire et si limpide, que des jeunes filles ne pouvaient trouver un lieu plus propice à leurs jeux.
SOCRATE
Ce n'est pourtant pas ici, mais deux ou trois stades plus bas, là où l on passe le fleuve [près du temple de Diane chasseresse]. On y voit même un autel consacré à Borée.
PHÈDRE
Je ne me le remets pas bien. Mais dis-moi, de grâce, crois tu donc à cette aventure fabuleuse ?
SOCRATE
Mais si j'en doutais, comme les savans, je ne serais pas fort embarrassé ; je pourrais subtiliser, et dire que le vent du nord la fit tomber d'une des roches voisines, quand elle jouait avec Pharmacée, et que ce genre de mort donna lieu de croire qu'elle avait été ravie par Borée ; ou bien je pourrais dire qu'elle tomba du rocher de l'Aréopage, car c'est là que plusieurs transportent la scène. [...] Mais à propos, n'est-ce point là cet arbre où tu me conduisais ?
PHÈDRE
C'est lui même
SOCRATE
Par Junon, le charmant lieu de repos ! Comme ce platane est large et élevé ! Et cet agnus-castus, avec ses rameaux élancés et son bel ombrage, ne dirait on pas qu'il est là tout en fleur pour embaumer l'air ? Quoi de plus gracieux, je te prie, que cette source qui coule sous ce platane, et dont nos pieds attestent la fraîcheur ? Ce lieu pourrait bien être consacré à quelques nymphes et au fleuve Achéloüs, à en juger par ces figures et ces statues. Goûte un peu l'air qu on y respire : est-il rien de si suave et de si délicieux ? Le chant des cigales a quelque chose d'animé et qui sent l'été. J'aime surtout cette herbe touffue qui nous permet de nous étendre et de reposer mollement notre tète sur ce terrain légèrement incliné. Mon cher Phèdre, tu ne pouvais mieux me conduire.

La troisième partie, "Mort de Socrate, est composée d'extraits de "Phédon" (17 minutes, soit des sauts de cinquantaines de pages).

[PHÉDON
...] depuis la condamnation de Socrate nous ne manquions pas un seul jour d'aller le voir. Comme la place publique, où le jugement avait été rendu, était tout près de la prison, nous nous y rassemblions le matin, et là nous attendions, en nous entretenant ensemble, que la prison fût ouverte, et elle ne l'était jamais de bonne heure. [Aussitôt qu'elle s'ouvrait, nous nous rendions auprès de Socrate, et nous passions ordinairement tout le jour avec lui. Mais ce jour-là nous nous réunîmes degrand matin que de coutume. Nous avions appris la veille, en sortant le soir de la prison, que le vaisseau était revenu de Délos. Nous nous recommandâmes donc les uns aux autres de venir le lendemain au lieu accoutumé, le plus matin qu'il se pourrait,, et nous n'y manquâmes pas.] Le geôlier, qui nous introduisait ordinairement, vint au-devant de nous, et nous dit d'attendre, et de ne pas entrer avant qu'il nous appelât lui-même [; car les Onze, dit-il, font en ce moment ôter les fers à Socrate, et donnent des ordres pour qu'il meure aujourd'hui]. Quelques moments après, il revint et nous ouvrit. En entrant, nous trouvâmes Socrate qu'on venait de délivrer de ses fers, et Xantippe, tu la connais, auprès de lui, et tenant un de ses enfants entre ses bras. [A peine nous eut-elle aperçus, qu'elle commença à se répandre en lamentations et à dire tout ce que les femmes ont coutume de dire en pareilles circonstances. Socrate, s'écria-t-elle, c'est donc aujourd'hui le dernier jour où tes amis te parleront, et où tu leur parleras! Mais lui, tournant les yeux du côté de Criton : Qu'on la reconduise chez elle, dit-il : aussitôt quelques esclaves de Criton l'emmenèrent poussant des cris et se meurtrissant le visage.] Alors Socrate, se mettant sur son séant, plia la jambe qu'on venait de dégager, la frotta avec sa main, et nous dit [en la frottant] ; L'étrange chose mes amis, que ce que les hommes appellent plaisir, et comme il a de merveilleux rapports avec la douleur que l'on prétend [son] contraire ! [...]
N'est-ce pas [surtout] dans la jouissance et la souffrance que le corps subjugue et enchaîne l'âme?
[...]
à grande peine persuaderais-je aux autres hommes que je ne prends point pour un malheur l'état où je me trouve, puisque je ne saurais vous le persuader à vous-mêmes, [et que vous craignez que je ne sois plus difficile à vivre maintenant qu'auparavant]. Vous me croyez donc, à ce qu'il paraît, bien inférieur aux cygnes, pour ce qui regarde le pressentiment et la divination. Les cygnes, quand ils sentent qu'ils vont mourir, chantent encore mieux ce jour-là qu'ils n'ont jamais fait, dans la joie d'aller trouver le dieu qu'ils servent.
[...]
bien que j'aie plusieurs fois admiré Socrate, je ne le fis jamais autant qu'en cette circonstance.
[...]
J'étais assis à sa droite, à côté du lit, sur un petit siège ; et lui, il était assis plus haut que moi. Me passant [donc] la main sur la tète, et prenant mes cheveux, qui tombaient sur mes épaules [(c'était sa coutume de jouer avec mes cheveux en toute occasion )] : Demain, dit-il, ô Phédon ! tu feras couper ces beaux cheveux ; n'est-ce pas?
En disant ces mots, il se leva et passa dans une chambre voisine, pour y prendre le bain ; Criton l'y suivit, et Socrate nous pria de l'attendre.
[...]
En rentrant, il s'assit sur son lit, et n'eut pas le temps de nous dire grand'chose ; car le serviteur des Onze entra presque en même temps, et s'approchant de lui : Socrate, dit-il, j'espère que je n'aurai pas à te faire le même reproche qu'aux autres : dès que je viens les avertir, par l'ordre des magistrats, qu'il faut boire le poison, ils s'emportent contre moi et me maudissent ; mais pour toi, depuis que tu es ici, je t'ai toujours trouvé le plus courageux, le plus doux et le meilleur de ceux qui sont jamais venus dans cette prison ; et en ce moment /je sais bien que/ je suis [bien] assuré que tu n'es pas fâché contre moi, mais contre ceux qui sont la cause de ton malheur, et que tu connais bien. Maintenant, tu sais ce que je viens t'annoncer ; adieu, tâche de supporter avec résignation ce qui est inévitable. Et en même temps il se détourna en fondant en larmes, et se retira. Socrate, le regardant, lui dit : et toi aussi, reçois mes adieux; je ferai ce que tu dis. Et se tournant vers nous: voyez, nous dit-il, quelle honnêteté dans cet homme : tout le temps que j'ai été ici, il m'est venu voir souvent, et s'est entretenu avec moi: c'était le meilleur des hommes ; et maintenant comme il me pleure de bon coeur ! Mais allons, Criton, obéissons-lui de bonne grâce, et qu'on m'apporte le poison, s'il est broyé ; sinon, qu'il le broie lui-même.
[...]
À ces mots, Criton fit signe à l'esclave qui se tenait auprès. L'esclave sortit, et, après être sorti quelque temps, il revint avec celui qui devait donner le poison, qu'il portait tout broyé dans une coupe. Aussitôt que Socrate le vit : fort bien, mon ami, lui dit-il; mais que faut-il que je fasse ? Car c'est à toi à me l'apprendre.
Pas autre chose, lui dit cet homme, que de te promener quand tu auras bu, jusqu'à ce que tu sentes tes jambes appesanties, et alors de te coucher sur ton lit; le poison agira de lui-même.
Et en même temps il lui tendit la coupe.
[...]
/Socrate/ porta la coupe à ses lèvres, et la but avec une tranquillité et une douceur merveilleuse.
Jusque-là nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire, et après qu'il eut bu, nous n'en fûmes plus les maîtres. Pour moi, malgré tous mes efforts, mes larmes s'échappèrent avec tant d'abondance, que je me couvris de mon manteau pour pleurer sur moi-même ; car ce n'est pas le malheur de Socrate que je pleurais, mais le mien, en songeant quel ami j'allais perdre. [...]
Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu'il sentait ses jambes s'appesantir, et il se coucha sur le dos, comme l'homme l'avait ordonné. En même temps le même homme qui lui avait donné le poison, s'approcha, et après avoir examiné quelque temps ses pieds et ses jambes, il lui serra le pied fortement, et lui demanda s'il le sentait ; il dit que non. Il lui serra ensuite les jambes ; et, portant ses mains plus haut, il nous fit voir que le corps se glaçait et se raidissait ; et, le touchant lui-même, il nous dit que, dès que le froid gagnerait le cœur, alors Socrate nous quitterait. [Déjà tout le bas ventre était glacé.] Alors se découvrant[, car il était couvert] /Socrate dit/ : Criton, [dit-il, et ce furent ses dernières paroles,] nous devons un coq à Esculape ; n'oublie pas d'acquitter cette dette.
[Cela sera fait, répondit Criton ; mais vois si tu as encore quelque chose à nous dire.
Il ne répondit rien, et] un peu de temps après il fît un mouvement convulsif ; alors l'homme le découvrit tout-à-fait : ses regards étaient fixes.
Criton, s'en étant aperçu, lui ferma la bouche et les yeux.
Voilà, Échécrates, qu'elle fut la fin de notre ami, [de l'homme, nous pouvons le dire, le meilleur des hommes de ce temps que nous avons connus,] /du/ plus sage et /du/ plus juste de tous les hommes.

lundi 16 juin 2008

on se rend compte que l'on vieillit...

... quand on ne connaît directement plus personne qui passe son bac. Je crois que c'est la première fois que ça m'arrive, d'ailleurs. Mais ça n'empêche pas de rigoler toujours sur les sujets de "philosophie", que l'on devrait renommer "BHLerie". C'est parti :

* chez les littéraires, coeff 7  (mais quel est le rapport avec la littérature et les qualités requises presqu'opposées, comprends toujours pas, moi) :
  - La perception peut-elle s'éduquer?
Oh, du Kant... Et de l'art, pour être original. Il faut donc demander à Mortier (oui, c'est un troll).
  - Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible?
Demander ça à des littéraires, c'est du SVT-bashing ?
  - Expliquer un extrait des "Cahiers pour une morale" de Sartre.
Je crois me souvenir que peu de monde considère Sartre comme un philosophe, mais tant pis...

* chez les scientifiques, coeff 3 (c'est plus coeff 4 !! C'est vrai que Aristote n'était pas biologiste, Pascal mathématicien, Descartes physicien, etc : la philosophie n'a _rien_ à voir avec les sciences, qu'on vous dit, c'est de la rhétorique pure !)
  - L'art transforme-t-il notre conscience du réel?
Demander à Warlikovsky.
  - Y a-t-il d'autres moyens que la démonstration pour établir une vérité?
Demander à Sarkozy.
  - Expliquer un extrait de «Le monde comme volonté et comme représentation» de Schopenhauer.
Oh, du Schopy ! Qu'est-ce qu'il nous a encore vomi, celui-là ?

* chez les Eco-Soc, coeff 4 (ah, eux ils sont plus philosophe que les scientifiques, c'est bien connus, on en a un grand d'ailleurs à la tête de l'Etat) :
  - Peut-on désirer sans souffrir?
Scolaire-abscons (je veux dire : plus que les autres) (d'ailleurs 20 minutes, qui fait toujours des titres débiles, ne s'y prend pas et le met... en titre)
  - Est-il plus facile de connaître autrui que de se connaître soi-même?
Celui-là, c'est le must, je trouve. Je vous invite aussi à voter pour le sujet le plus crétin, mais je pense que là, on se surpasse. Tarte à la crème au menu du jour.
  - Expliquer un extrait de «De la démocratie en Amérique» de Alexis de Tocqueville.
Non seulement je ne vois pas depuis quand c'est de la philo, mais je ris bien en pensant que c'est plutôt proche de l'éco et du social, effectivement. Manifestement, ça a dû se tromper avec l'épreuve de géo (bon, on en a vu des extraits en Français aussi, me semble-t-il bien, mais c'était encore autre chose).

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