humani nil a me alienum puto

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lundi 16 avril 2018

bande d’idiots utiles

La mort de Staline (« The Death of Stalin ») est un film complètement génialement barré sur le soviétisme par le réalisateur Armando Iannucci, d’après une BD française. En pleine purge, le premier cercle du dictateur général prend le relai à la mort de celui-ci. Épisode de l’Histoire entre Nikita Khrushchev (Steve Buscemi) et Beria (Simon Russell Beale) où le pouvoir suprême est en jeu. Mais surtout, affrontement au sein d’une bande d’idiots utiles au sein d’un système qui marche totalement sur la tête. L’humour est noir, le rire jaune. Nageons joyeusement dans l’absurde hyper violent. Jubilatoire. Évidemment les cocos seront choqués et trouveront le tout vulgaire, alors que c’est certainement le meilleur film sur le soviétisme jamais réalisé. Creuset délirant de la raison, comme dirait Pierre Legendre. L’humour tuera-t-il le soviétisme au-delà de Staline ?

lundi 19 mars 2018

de la vertu de l’homme qui ne pardonne pas

« L’insoumis » est un documentaire de Gilles Perret qui n’est pas bien resté longtemps à l’affiche, mais reste diffusé dans le cinéma gaucho-coco-engagé de l’espace Saint-Michel. Ça nous parle de Jean-Luc Mélenchon pendant la dernière campagne présidentielle. J’ai voté Mélenchon. Mais certainement pas pour les dernières présidentielles. Et les deux raisons se trouvent dans ce film pourtant assez clairement pensé pour être hagiographique, subjectif en creux, jusqu’à omettre certains « détails » grossiers (notamment post-campagne avec la position sur le FN et le comportement indigne de Mélenchon et de la France insoumise en général, mais aussi avec la disparition étrange de Garrido — qu’on entraperçoit rapidement qu’une ou deux fois — et l’effacement général de Corbière, que l’on voyait pourtant partout à l’époque).

Des nombreux moments croustillants du personnage, on retient par exemple cette saillie sur les anciens Trotskystes devenus les nouveaux vegans. Il faut dire que l’équipe de campagne, c’est la team bonnes consciences, avec beaucoup de jeunes (& jolies) filles. Ça fait quand même un peu asso de la buvette, à faire des plans autour de l’assiette de conté, et à un moment on se demande comment diable s’organise la machine qui gère les salles de meetings (plusieurs en même temps, avec les hologrammes), les bateaux et autres manifs — en fait quand il y a de l’orga de guerre, ça mange du faux japonais à emporter, avec des tables en rond : c’est comme ça qu’on fait la distinction.

D’une manière générale, transparaît la sympathie inhérente du personnage, drôle, plutôt attachant, fort instruit, mu d’une vraie volonté, avec un sentiment sincère, non feint, toujours entier, amateur de lait fraise (ah !) mais toujours intransigeant. Et pourtant apparaît aussi la colère, qui le mène à la haine même, et c’est là le côté obscur d’un personnage qui n’aime finalement réellement que des gens qui l’aiment, ou une certaine idée des gens qu’il se fabrique. Ceci est ainsi particulièrement vrai des journalistes, dont il a raison de relever l’indigence générale et particulière, mais qu’il conspue d’une manière détestable même lorsqu’ils sont, en fait, dans leur rôle de miroir — certes biaisé. Cet immense mépris auquel se résume sa réponse est peu à propos pour les fonctions qu’il vise. Déjà parce qu’il n’incarne pas, ni ne cherche vraiment à rassembler — il en est de même lorsqu’il se plaint des réactions qu’il a pourtant cherché à déclencher, par exemple en voulant la révolution économique bolchévique à lui tout seul, puis à voir que les journaux spécialisés s’alarment. Un Macron, qu’il conspue par son hypocrisie du système-anti-système, se montre à l’inverse beaucoup incisif et machiavélique dans sa gestion des médias (ce qui est largement plus le signe d’un homme de pouvoir). Mélenchon, c’est surtout un sentimental émotif ; il faut se méfier des émotifs au pouvoir comme de la peste.

Et ainsi, lorsqu’on parle de sa bibliographie ou de sa pensée (très NIH, un peu du Kant remâché), on se surprend à parler de vertu peu après avoir évoqué l’absence de pardon pour tout un tas de faits. Il y a des choses comme cela qui coincent, et il ne se rend même pas compte, trop occupé à regarder ce que l’on pense de lui. Et ce n’est pas la moindre contradiction pour celui qui assume avoir « été surpayé » comme parlementaire durant de nombreuses années, et avoir tout mis de côté (se moquant au passage à juste titre de Fillon, car il est un très bon commentateur — mais un stratège assez médiocre) : il a une certaine conception de l’économie qui ne semble pas avoir beaucoup de relation avec le réel, même dans sa propre vie privée (dont on ne saura absolument rien du tout)… Mais le plus fort reste sur la nature de ses adorateurs, sur lesquels on se penche peu : il parle beaucoup du peuple, dont il se veut le tribun (référence connue par coeur qu’il recase souvent), mais ce n’est pas les « nigauds » qui iront voter pour lui après être allé se fourvoyer chez Fillon, car le peuple de base vote en réalité extrême droite. Impensé total, tant chez LFI en général que dans le documentaire. La lutte des classes, en réalité, ce sont des fonctionnaires intellectuels un peu déclassés qui se rachètent une conscience sociale à peu de frais (et qui n’ont rien appris des « révolutionnaires » du passé, par un aveuglement typique — idiots utiles ?). Les ouvriers ne mangent pas bio et encore moins végan.

Le documentaire échoue totalement dans cette analyse. Il assume à moitié sa subjectivité, s’essayant à une sorte d’objectivité en concédant une part d’ombre du personnage — et encore, on se demande si c’est bien volontaire. En cela, les incisifs « Le Président », « L’expérience Blocher », ou même « Edouard mon pote de droite » étaient bien plus pertinents, parce que réalisés de l’autre côté, par des réalisateurs curieux de ce qui se passe de l’autre bord de leurs pensées ou valeurs. Gilles Perret est beaucoup trop à gauche pour s’insoumettre lui-même. Dommage, il y était presque. Il n’empêche que ça vaut d’être vu pour tout amateur de l’anthropologie politique.

mardi 16 mai 2017

785ème semaine

Macron ! Macron ! C’est fait ! Le geste fertile ? Il n’y a plus que les ultra-gauchistes pour ne pas voir le trou économique, l’impasse de développement totale dans laquelle la France s’est enfoncée. Mais à droite, les solutions sont absurdes et souvent pires que le mal. On a raté Juppé, qui avait eu, quand le cancer était loin des métastases généralisées actuelles, le tort d’avoir eu raison trop tôt et d’avoir eu la délicatesse d’un gros bourrin. Macron, il a de la chance, mais quand on est un entrepreneur, qui crée son parti ad-hoc au lieu de tergiverser pour récupérer l’existant plein de dettes, il en faut, et surtout ça se travaille : la chance, c’est surtout dû au talent. Et du talent, Macron en a : on observe à vue d’oeil l’apprentissage extrêmement rapide où les erreurs des autres sont intégrées et évitées, et ses erreurs propres corrigées immédiatement. Il a le profil psychologique idéal, d’extraverti (car maintenant il faut l’être, monde médiatisé oblige) porté sur la vie intellectuelle. Concrètement, sur nos temps modernes, avec notre constitution, on ne pourra pas avoir mieux — et comme il sait bien s’entourer, comme un entrepreneur qui connait ses propres limites et est assez malin pour le reconnaître et y pallier, il nommera des gens plus portés sur l’intellect qui suppléeront à merveille — le Messie n'existe pas, mais les dream teams oui.

On pourrait peut-être sauver le malade. On ne voyait pas qui pouvait le faire, il y a peu encore. Si ça n’arrive pas, c’est que, je pense, il était déjà effectivement trop tard.

dimanche 30 avril 2017

783ème semaine

Macron, Macron, petit patapon ! Serait-ce le « geste fertile » que l’on attendait ? Un mec qui ne doit presque rien à personne, qui est globalement apprécié en tant qu’être humain, et qui arrive à faire la synthèse de la chèvre et le chou (en tant qu’INTP, j’approuve) tout en arrivant à ne pas se prononcer à la hâte et se rendre prisonnier de ses propres tractations et promesses, et à ne jamais rien dire de foncièrement idiot ? Certes il a la tête (et surtout l’équipe !) des jeunes arrogants premiers de la classe au bachotage, sans vraiment d’intelligence propre, souvent extravertis et dotés de capacités d’engrangement titanesques, ces beaux-amis-Rastignacs science-poteux qui composent une noblesse d’État abrasive pour le parquet. Mais après la succession de parfaits idiots dignes de la 3e République, quel soulagement d’avoir un cerveau — mais pas un intellectuel per se, certes, en a-t-on jamais eu au pouvoir ? Eh puis il a la hargne, et épouse sa prof de Français. On approuve.

Le problème, c’est qu’il y a une division de plus en plus forte du pays, peu importe les discours méthode Coué : la parfaite idiotie populaire prend des proportions intenses, aidée par la parfaite idiotie intellectuelle (surtout des gauchistes sociaux) qui ne savent pas faire la différence entre un certain libéralisme responsabilisant (mais avec toujours des gardes-fous, ce n’est pas Thatcher ou — pouvait-on le supposer — Fillon !) et les Nazis. Soupçonné de vouloir être à la botte du Grand Capital, qui sait-on jamais pourrait nous mener vers la croissance économique et user notre bon système soviétique pan-étatique tellement efficace et prometteur de jours heureux au chômage (ce que l'on appelle aussi : "accroitre les inégalités", car tout le monde ne serait alors plus joyeusement au fond du même trou), Macron est vomi par une partie de la population qui préfère le doux visage du fascisme, à la vacuité abyssale et la vulgarité impressionnante, représentant tout ce qui est honni à travers le même discours contradictoire (parlons corruption, tiens…).

Alors, je dirais que les temps sont troubles : tapis ? Une chance sur deux ? Si Le Pen passe, au moins la pulsion de mort sera exaucée — et ce sera sans moi, immédiatement. Si Macron passe, ce qui est plus probable, sauf si le nombre de crétins continue d’augmenter, pourra-t-il cependant faire quoi que ce soit (avec cette constante hypothèse qu’il veuille bien faire quelque chose, évidemment, mais je lui prête quelqu’honnêteté intellectuelle et morale) avec une population de tire-au-flancs qu’il faut entièrement ré-éduquer, tellement ils ont été lobotomisés pour entrer dans le modèle soviétique assisté ? La France, c’est le pays où tu vis jusqu’à 83 ans, mais où à partir de 50 ans tu ne peux plus rien apprendre, et tu n’es plus embauchable car trop proche de la retraite 10 ou 15 ans plus tard — ce qui d’une part assure 20 années devant soit à être improductif d’une part, avec un ratio hallucinant de un vieux à charge pour deux employés en activité, et d’autre part laisse dubitatif sur la notion « négligeable » de ce que représente dix années d’activité, c’est-à-dire mon expérience professionnelle actuelle (deux emplois d’ingénieur cadre, un livre, deux sociétés, on peut en faire des choses !), alors même qu’une entreprise standard ne voit pas à plus de trois mois devant elle quand elle a de la chance (mais « entreprise », en France, ça veut dire machin-étatique-obèse géré par une oligarchie unique au monde — sauf là où je suis actuellement, au Kazakhstan, peut-être…). La vérité, c'est que bossouiller 35h/semaine avec pléthore de vacances, ça convient finalement très bien à tous les employés du CAC40 et les fonctionnaires qui crachent à moitié dans la soupe quand ça les arrange. Et c'est toujours à quelqu'un d'autre de payer, évidemment. Le vrai problème sur les-grands-patrons-qui-s'en-mettent-plein-les-fouilles, c'est la corruption, et ça tout le monde s'en fout (tiens, au Kazakhstan, Fillon fait 60%. Ils ont bien pris encore plus le pli !).

Bref, au moins avec Macron on sera fixé : si rien ne change, c’est que définitivement le pays était bel et bien en phase terminale. Parfois, il faut reconnaître qu’il n’y a plus rien à faire, et débrancher. Allez, achetons cinq années d’espoir, au moins…

mardi 29 novembre 2016

761ème semaine

Fillon Fillon, petit patapon. Alors là. Sur le cul. Pas vu venir. En même temps, les cathos de la manif pour tous nous disaient bien qu’ils étaient hyper nombreux : manifestement plus que ceux de gauche aller verser leur dîme de deux euros (il paraît que la grande gagnante est la démocratie : les comptes de l’UMP, qu’ils sont gaiment salopé depuis cinq ou six ans, dirais-je plutôt !). D’ailleurs outre Juppé, NKM s’est faite massacrer — arriver devant Copé (#lol), un Poisson sorti des eaux et un Bruno le Maire baudruche arriviste et girouette à ses heures, ce n’est guère très réconfortant je trouve.

Bref, au moins, c’est un mec de droite, c’est clair. On se demande quand même si ce n’était pas lui le Premier Ministre pendant 5 ans, nommé il y a 10 ans. J’ai un doute. Au secours. Ce pays est foutu au-delà du concevable. On peut se rassurer en se disant qu’il va siphonner la branche UMP qui est à la lisière de l’extrême droite (les réacs pas-tout-à-fait-vrais-cathos), qui d’ailleurs apparaît plus progressistes en comparaison. Mais j’avoue regretter Juppé (putain, où on arrive, dans ce pays) : plus de stature, l’assurance de revenir à de l’ancien qui marche, avec un rassemblement de gens-qui-ont-un-cerveau (de droite modéré, j’en suis à un niveau de désespoir où ça ne me dérange plus trop).

Allez, question : qui suivra Macron ? Certes c’est un peu une baudruche, aussi, le mec made in système de A à Z qui se fait passer pour l’anti-système (on peut toujours espérer racheter son âme, mais bon, vraiment ?). On ne sait pas trop si son idée de se débarrasser de programme de menteur, exercice obligé de la démocratie comme l’est le business plan en startup, ne masque pas un vide aussi sidéral que chez Juppé (ou des idées farfelues de chez NKM). Petit exercice : combien de candidats parlent de l’immobilier et de l’industrie ? Deux « petits » problèmes qui coulent juste le pays, tranquillement. Pas compliqué pourtant de l’évoquer.

Donc voilà, dans l’irrationalité ambiante où tout peut arriver — même du Trump largué de 2 millions de voix, et qui ose sortir grâce à sa suprême intelligence que le vote est de toute façon entaché d’irrégularités (heureusement qu’il a hérité principalement de sa fortune… Il paraît que s’il avait simplement investi son argent sur des supports financiers, ça aurait rapporté plus) —, la stratégie du trou de souris de Hollande paraît même fondée. Dans un pays soviétique et de rente de situation (où les personnes concernées sont encore plus nombreuses que les rentes de richesse), se mettre à dos les fonctionnaires et assimilés, soit 4 millions d’actifs (et ça ne compte pas les indirects…), c’est un peu l’assurance de se faire démonter au second tour. Alors, encore Hollande pour 5 ans ?

J’en suis arrivé à un point où je ne considère plus vraiment qu’on puisse sauver le pays. Mon but, maintenant, c’est de faire comme tout connard de cosmopolite intellectuel égoïste : m’assurer que ça ne se casse pas la gueule trop vite le temps de bouger où c’est le plus opportun. Le Français a la pulsion de mort : c’est son droit, mais ce sera sans moi.

dimanche 13 novembre 2016

759ème semaine

Trumpera, trumpera pas, trumpera finalement bien. L’Occident s’effondre peu à peu, c’était écrit. On voit apparaître des Néron et Caligula-like, des crétins mollement psychopathes corrompus engendrés par un système civilisationnel malade, qui promettent du pain et des jeux à la populasse éreintée, ou qui a peur de perdre son confort pour des raisons qui lui échappent. La bonne nouvelle, pour nous Français, serait d’être du côté des barbares : quand il y a une crise, il y a toujours des bonnes affaires à faire, et les USA vont en chier pendant quatre ans — en même temps, ce n’est que quatre ans, et il y a assez d’inertie pour limiter la casse, surtout dans un système fédéral pensé pour être bloqué par essence (ce n’est pas pour rien qu’au bout d’un moment, ça va mal, même en étant les maîtres du monde : on a toujours les revers de ses forces).

Mais la France fait malheureusement aussi partie de cet Occident au bout du rouleau. Qu’on regarde ce qui nous dirige : le miroir est effrayant. L’Asie, en revanche, fait bonne figure. Il est vraiment temps d’apprendre à parler Chinois.

dimanche 3 mai 2015

reine à l’écoute

Il me semble que c’est bien ma première pièce de théâtre entièrement en anglais ; ou en tout cas à Londres. Il faut dire que l’on sait mon appétence pour la chose théâtrale… Mais en remontant vers mon hôtel, sur Shaftesbury street, l’affiche de « The Audience » a attiré mon regard, et je me suis mis à sacrifier quelques précieux pourcentages de batterie pour en apprendre un peu plus. Pas grand chose en soi sur cette très récente reprise londonienne, alors qu’Ellen Mirren s’est exportée à Broadway, mais suffisamment pour éveiller mon intérêt et prendre une place de côté de premier balcon, au petit Apollo Theater, à £20 (ce qui n’est pas super donné, étant le cours du pound…).

Il faut dire que Kristin Scott Thomas sur les planches, là, à quelques mètres, ça a de quoi inspirer. Quel resplendissement ! Grâce aux différents travestissements, elle peut incarner la Reine Elizabeth II d’âge en âge de manière non-linéaire, de ses 26 à 89 ans, depuis Churchill (la toute première fois, présentée en deuxième scène) à Cameron (qui clôt pratiquement le défilé, avant de revenir sur le chouchou inavoué). Tous les mardis, il y a rencontre au sommet entre la Reine, censée ne rien trop dire mais tout entendre (et laisser entendre, dans sa conception des choses…) et le Premier Ministre du moment. Dans la pièce, huit sont représentés, et il faut souvent deviner de qui il s’agit avant qu’un indice vende la mèche (autant dire que ce n’est pas toujours aisé quand on n’est pas du pays !). Tony Blair, qui avait fait déplacer le meeting au mercredi, nous apprend-on, à la grande surprise royale — qui ne l’aimait pas trop, laisse-t-on aussi entendre…. — n’apparaît que très rapidement, sous les mêmes traits que Cameron, ce qui par exemple n’arrange pas toujours la compréhension.

Il faut certainement être Anglais pour comprendre toutes les subtilités à la limite des private jokes politiques sur les différents ministres, mais dans l’ensemble, alors que le public rit souvent aux éclats (très bon public, ces Anglais… Comme les Américains, d’ailleurs ; ils n’hésitent pas à en faire des tonnes, dirons-nous poliment), j’ai souvent été frappé par les différences culturelles qui ici ressurgissent. Certes je sais les Anglais très fiers de leur constitution non écrite (ce qui est nuancé, à présent, notons), de leurs traditions séculaires, de leur monarchisme envers et contre tout (quitte à raccourcir quelques monarques, ou à en renommer d’autres une fois réimportés — rappelle Churchill à sa souveraine, qui voudrait prendre le nom germain de son mari…). Mais ces saillies sur la République qui ne peut pas apporter la même stabilité requise, du Commonwealth bien plus stable que l’Union Européenne assez incomprise, ou encore cette reconstitution du couronnement (oui, quand même !! J’ai pensé aux Musulmans avec l’interdiction de représenter Mahomet : quand on n’est pas trop sûr du résultat, c’est vrai qu’il vaut peut-être mieux interdire par défaut), c’est quand même fort. Pendant l’entracte (juste après le couronnement), il y a une sorte de relève de la garde…

Et pourtant, en France, on est monarchiste aussi. Les ors, les tableaux, les chambres de palais, les sièges multi-séculaires (français, d’ailleurs), le service de valets, tout le tralala, on connaît. Mais il y a une différence : on change souvent de roi (trop souvent, d’ailleurs : j’étais contre le quinquennat, et j’avais raison — mais pas encore le droit de voter), alors que là, on comprend que la Reine, quand elle ne veut pas sacrifier son navire royal, véritable gouffre financier pour son bon plaisir et celui de sa famille, est une personne « sacrifiée ». Pour nous le faire toucher du doigt, il y son incarnation sur scène d’elle-même enfant (par Marnie Brighton, un modèle de fille que si on me promet le même, je veux bien revoir mon jugement sur la reproduction) : sa destinée bascule au moment où son père doit être couronné après l’abdication de son frère, et de fait Elizabeth se retrouve dans la lignée, hors du commun mais aussi hors de la vie.

Un des premiers ministres (Wilson, me semble-t-il, lors de la seule scène hors Buckingham, en Écosse) lui dit pourtant qu’elle peut comprendre les petites gens : non par sa fortune (sujet très tendu durant l’affaire Diana), mais parce qu’après tout, même cultivée et élevée à part, elle garde une âme assez simple, avec ses chiens, son fichu et ses promenades ; on peut s’identifier à elle, en somme. C’est une partie intéressante de la pièce qui aurait peut-être mérité plus de fouille, mais c’est déjà fort bien d’avoir une telle distanciation en miroir sur un biopic du vivant de la souveraine concernée. Peter Morgan a fait un sacré travail, où le narrateur sur scène est l’equerry (David Peart, qui lui ne vieillit jamais : plus qu’une institution !) permet le liant entre les différentes scènes des Premiers Ministres (qui va falloir citer : Winston Churchill : David Calder ; Cameron and Tony Blair : Mark Dexter ; John Major : Michael Gould ; Gordon Brown : Gordon Kennedy ; Margaret Thatcher : Sylvestra Le Touzel ; Sir Anthony Eden : David Robb ; Harold Wilson : Nicholas Woodeson). La mise en scène de Stephen Daldry permet ainsi de glisser naturellement d’un bout à l’autre au fil d’une promenade royale dans le temps et la politique.

Deux fois une heure séparées d’une entracte, sans temps mort, belles transitions, jolis tours où l’on reconnaît les différents protagonistes sans jamais trop savoir la part de vérité historique là-dedans (d’autant que des évènements réels sont raccrochés, comme le Canal de Suez, l’Afrique du Sud avec Thatcher, ou encore l’intervention en Irak — très joli parallèle avec Suez, de la part de l’auteur, qui laisse entendre sans trop rien dire, ou plutôt en faisant dire quasiment deux fois la même chose, mais sans insister trop puisque les deux scènes sont bien séparées…). À découvrir, pour nous Républicains !

lundi 16 mars 2015

citoyens démasqueurs

« Citizen Four » est un étrange film : un documentaire-témoignage à rebours qui débriefe de façon totalement prémédité l’affaire Edward Snowden, aka Citizen Four lorsqu’il contacta sur Internet Laura Poitras, réalisatrice poil à gratter habituelle.

Il n’y a nulle réflexion idéologique ou philosophique. À peine est-il évoqué qu’après le 11 septembre (et le Patriot Act), le peuple américain (occidental ? Les Anglais aussi sont concernés en première ligne, et même jalousés tellement ils vont loin…) est prêt à accepter tout et n’importe quoi, du moment qu’on lui ment poliment — et à cela, la NSA s'est préparée depuis longtemps. C’est ici que le documentaire brille : en entrecoupant les contacts sous pseudonyme de Snowden, avant la rencontre en pré-cavale à Hong Kong et les interviews (avec divers journalistes au premier plan desquels Glenn Greenwald), et les images d’archives des auditions parlementaires des responsables des services secrets niant devant le Congrès ou le Sénat tout ce qui sera révélé de manière fracassante quelques petites années plus tard, le film-réalité, monté comme un thriller et produit par Steven Soderbergh, fait exploser les pouvoirs exécutifs en montrant de manière éclatante leurs supercheries.

Et lesquelles ! Une minutieuse surveillance de masse généralisée, captant tout par défaut, pour filtrer a posteriori et non a priori, sans aucun contrôle nulle part. La Stasi en a rêvé, l’Amérique et l’Angleterre ultra-libérales l’ont fait. La journaliste documentaliste en fait d’ailleurs les frais, comme l’a prouvé Snowden en extrayant les recherches précises (pistages, rapports, etc.) qui sont fait en permanence sur elle. Au début, on peut prendre Snowden pour un total parano (notamment lorsqu’il débranche le téléphone IP dans la chambre d’hôtel, donnant lieu à une scène burlesque dès que l’alarme de l’hôtel se met à sonner de manière intermittente — coïncidence ?). Ça fait un peu film d'espionnage de barbouze, sous la couverture opaque de sécurité (pour éviter que le mot de passe soit capté par la fenêtre de l'autre côté du parc de Kowloon). Et puis on se rend compte que lui-même est dépassé par ses découvertes : l’affaire Merkel, de nouveaux lanceurs d’alertes inspirés…

On est sidéré de voir qu’un des derniers espoirs de l’Amérique, le Prix Nobel de la Paix (pour le simple fait d’exister et être noir) Barack Obama, Président du Monde civilisé, passe pour le dernier des cons en prenant la défense d’une administration qui soit lui a menti, soit dont il connaissait sciemment les projets : il est soit complice, soit totalement pieds et poings liés. Dans tous les cas, ça resterait presque le plus flippant de l’histoire : le vertueux maître du monde chevalier blanc attaquant l’individu singulier qui a eu le courage de faire son devoir de citoyen (et avec force minutie, en ne se concentrant que sur les abus, sans rien révéler de la sécurité intérieure du pays, à laquelle il avait aussi accès en tant qu’administrateur système hyper-compétent). Ou peut-être encore que le plus inquiétant est qu’en organisant sa fuite des États-Unis pour échapper aux poursuites qui ratissent très large avec des lois très vagues (on se croirait dans une inquisition française pour proxénétisme : tout à coup la loi pénale devient digne du code d’Hammurabi), cela trahit le peu de confiance dans un système judiciaire soit corrompu (un peu sauvé par une séquence dans un autre procès où une Cour locale envoie valser un représentant de la NSA qui leur explique qu’ils sont au-dessus des lois), soit composé de citoyens heureux de leur position soumise aux censeurs arbitraires absolus.

On peut aussi s’inquiéter du fait que seule la Russie (un comble !) ait le courage (ou l’habileté politique ?) d’accueillir Edward Snowden dans son exil, pendant que l’UE se masturbe en enquêtes au Parlement sans pouvoir, qu’Assange organise tout depuis sa prison dorée l’ambassade d’Équateur depuis Londres, et que la France qui autrefois accueillait toute la racaille rouge d’Italie n’ouvre point ses frontières droit-de-l’hommiste pour l'exilé politique. La supercherie en arrive à un tel point qu’on ne peut tirer qu’une conclusion et une probable implication : l’Occident arrive à un moment de son histoire où ses contradictions volent en éclat sans déclencher de mouvement de foule important (nourrie à la propagande auto-organisée par la science politique et manageriale), et se dirige de fait probablement vers une grande période de décadence, où la science technologique sera utilisée par ceux qui y ont accès contre ceux qui ne sont pas assez sachants (ou trop flemmards, comme moi) pour y échapper.

Voici ce qui arrive lorsque la seule pensée vertueuse établie par l’Occident s’est résumée par une épistémologie non enseignée (il n’y a qu’à voir les imbéciles intelligents qui peuplent la Silicon Valley : Facebook vaut bien la NSA, avec son seul projet positiviste), et que le cadre catholique (hypocrite) a été définitivement explosé par les protestants libéraux. On périt toujours par les péchés constitutifs de sa force : c’est en cours. Ce documentaire purement descriptif, méticuleux et haletant, rappelant des faits encore frais d’un an et demi mais déjà un peu enterrés, réussit son impact sur le coup, mais est probablement trop gros pour qu’une dissonance cognitive ne le range quelques temps après dans la catégorie des fictions là où les années 80 et 90 s’échinaient (dans la lignée des auteurs durant les années de régimes totalitaires évidents) à nous sensibiliser à la méfiance de l’État. « Citizen Four » aussi pâtit de ce qui fait sa force même. Il sonne un peu comme un chant du cygne des illusions utopistes modernes.

samedi 12 avril 2014

danse avec les juifs et les arabes

Pierre Dulaine a un rêve : faire danser des enfants israéliens et palestiniens de sa ville natale de Jaffa. À presque 70 ans, celui qui a brillé sur les pistes de danse en couple enseigne à New York, mais veut réaliser ce dernier rêve. Il se fait accompagner pendant plusieurs mois par la caméra de Hilla Medalia, pour un témoignage d'1h24 : "Dancing in Jaffa".

Tout n'est pas simple : il faut convaincre des écoles de mettre en place des cours. Des juives, des musulmanes (où toucher le sexe opposé pose problème), et enfin une mixte. Les échecs à surmonter, coute que coute. Puis il faut marier les écoles entre elles. Et enfin... organiser un concours, où chaque couple est constitué d'un petit garçon et d'une petite fille, l'un palestinienne ou palestinienne, l'autre israélien ou israélienne, les parents mélangés dans le public.

La vision est idyllique, et l'on ne saurait trop s'attarder sur les enfants qui, refusant, sont plus ou moins chassés : le but à tout prix, la paix à tout prix, la vision d'un monde réconcilié par l'exercice politique de la danse à tout prix. Il est difficile de résister à ces belles scènes de partage entre des peuples qui s'ignorent royalement sur un territoire en tension de génération en génération. Pierre Dulaine lui-même, avec son nom pourtant très français, descend d'un irlandais et d'une palestinienne, chassés lorsqu'il était enfant — il parle cependant l'arabe. Sans ressentiment, prenant la mesure de ce qu'il faudra bien que les deux peuples apprennent à vivre ensemble, son projet se veut salvateur.

Évacuer l'aspect politique de la danse, voilà qui en dit un peu plus long — alors même que j'avais en poche "Le désir d'être un autre", de Pierre Legendre, qui ne traite que de cela. Pourquoi diable, à la fin, organiser un concours ? Tout l'occident y est : et finalement, entre ces deux peuples qui se haïssent car ils sont strictement les mêmes, mais en différent, qui ne veulent pas se connaître parce qu'on leur a toujours dit de ne pas se connaître, la troisième voie est celle-là même qui a conduit (mais on a oublié, déjà), à la catastrophe (apogée historique commémorée par les deux peuples le même jour : les uns pour se recueillir du sacrifice fondateur, les autres du martyre de leur désespoir actuel). La troisième voie, ce sera l'occidentalisation. Et l'on s'amuse à voir, parmi les scènes de ces enfants comme tous les autres, qui réagissent comme tous les autres (l'autre n'est pas en premier lieu musulman ou juif : il est garçon ou fille), les particularités des familles protagonistes, comme cette blondinette qui n'a pas de père, sauf que contrairement à la petite palestinienne (dont la mère s'est convertie), qui l'a perdu, son alter-ego israélienne est issue de la banque du sperme. Le multiculturalisme comme solution : seule l'école mixte pouvait remporter le concours.

Il faut se méfier de l'avalanche de bons sentiments : d'un particularisme, ne point faire une généralité. Mais il y a quelque chose de transcendant, qui réussit : on veut y croire. Sans trop se laisser avoir, non sans une certaine amertume de la réalité.

samedi 1 mars 2014

coucou populiste

"L'expérience Blocher" nous apprend déjà quelque chose de fondamental que nous ignorions tous : il se passe des choses en Suisse. Du moins il s'en est passé. Et à l'image du reste du continent, qui plus est, ce qui laisse tout loisir d'étudier ce petit laboratoire. Il s'y est passé Christoph Blocher. Son compatriote francophone (les autres suisses du film massacrant joyeusement l'allemand), Jean-Stephane Bron, nous en livre un portrait rapproché d'1h40, monté de façon assez complexe (pour compenser ?), où les confidences sont racontées en voix off, tout comme les pensées du reporter qui, ne partageant pas le moindre avis avec son sujet, explore cette face janusienne de son propre pays, avec comme vision plus large une parabole pour l'Europe toute entière, en proie à la montée du populisme. Il montre ainsi beaucoup de choses intéressantes, mais échoue à en tirer une analyse correcte, ou du moins en comprendre les ressorts profonds. Ce n'est pas grave, nous pouvons y pallier ; cependant, dans la lignée de "le Président" (avec George Frêche), ce reportage est moins bon, alors que son sujet politique était meilleur. Voilà pour la forme.

Blocher, 73 ans, est passionnant car ses paradoxes sont le miroir même de l'Europe (de l'occident) moderne. Il est né nécessiteux et immigré ; il a appris sur le tas, se faisant remarquer à la ferme puis comme ouvrier, avant de poursuivre des études de droit ; il était doué, il est entré dans les petits papiers de personnes qui lui ont permis, au moment opportun, de se lancer dans les affaires. Il y a excellé, à 40 ans il a fait une fortune faramineuse. Il a profité du néolibéralisme des années 90, il a vendu le savoir faire industriel aux chinois. Il est l'exemple type, l'incarnation même, de ce que le libéralisme économique tend à produire. Et pourtant, d'un point de vue moral, il prend totalement le contre-pied.

Il s'est opposé à la communauté européenne contre toutes les élites de son pays ; et il a gagné, car le peuple pensait comme lui. Sa renommée est allé grandissante, et il a développé son discours, patriotique, anti-immigration, défensif. Il est conspué par tous les autres partis politiques, se fait qualifier d'extrême droite (dont il rallie assurément les membres), les activistes de gauche en veulent (physiquement) à sa personne, il est victime d'un coup fourré à l'assemblée qui lui fait perdre son poste au gouvernement. Bref, il est refoulé. Le peuple, lui, le suit toujours. Et lorsqu'il est en recul, comme récemment, le culte de la personnalité marchant aussi moins bien dans ses vieux jours, on se demande si tout simplement, il n'a pas gagné en réalité : ses idées "réactionnaires" se sont propagées à tous, on retrouve son idéologie distillée dans les discours de ses opposants. Voilà qui nous rappelle des choses, chez nous !

Blocher n'est pas intelligent. Il est malin. C'est un filou, qui sait exploiter naturellement la nature humaine. Il a su mettre à profit son don. Mais au fond, même multi-millionnaire, il reste un homme du peuple (et qu'on ne vienne pas me reprocher d'utiliser "peuple" comme une insulte : "populiste" est un cache-sexe ! Le véritable problème de l'hypocrisie démocratique, et en Suisse on donne fréquemment dans le référendum...). Dans son château au bord du Rhin, il fait venir des chanteurs d'opéra pour pousser la chansonnette (du Rossini, Figaro, ironique !) : le moment burlesque frise le grotesque ; le mégalomane dans toute sa splendeur. Il aime les choses simples, c'est un bonhomme qui a quelques goûts, qui s'est forgé, qui a du caractère. Mais certainement pas un penseur. Il va à l'instinct, en suivant une idéologie qui lui semble la bonne, mais qui est totalement en contradiction avec son mode de vie. Cela, il ne le voit pas.

En face de lui, malheureusement, on ne s'y attarde pas, mais en réalité on pourrait trouver les mêmes problèmes. L'élite politique n'a aucune pensée profonde, use et abuse du prêt-à-penser moderne. Il est "pour", il est "contre", il prend posture. Blocher au moins est une figure paternaliste, contre la simple figure technocrate. Mais au fond, il faudrait montrer que ces gens sont les mêmes, et que c'est bien pour cela qu'ils se détestent, et qu'à force de se côtoyer depuis des années et l'adversité (et quand on voit ce qui s'est passé en UE ces dernières années), à présent, ils se ressemblent de plus en plus.

Blocher est de ces émanations de l'histoire politique qui parfois ont donné des moments cruciaux et destructeurs. Mais il en reste au stade de l'opérette parce que le monde s'est affaibli de son creuset idéologique même : un réactionnaire faisant fortune par l'argent débridé du libéralisme, par le capitalisme exacerbé des acquisitions et des démantèlements d'entreprises, par les outils sophistiqués du management, cela ramollit. C'est une de ces fausses menaces actuelles de l'extrême droite posée en épouvantail. On rate un point : le paradoxe des libéraux est le symptôme d'une maladie dans la pensée depuis 150 ans. Le reportage donne du matériel pour cela, mais échoue à le voir. Dommage ! Reste le portrait d'un homme (que l'on voudrait détestable, pour la bonne morale, mais qui ne l'est point) assez fascinant.

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