humani nil a me alienum puto

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samedi 27 avril 2013

473ème semaine

On m'a titillé, ce mercredi, sur le mariage en doublon qui vient de passer. On me sait intellectuellement contre ; mais qu'on ne s'y trompe point, si j'avais l'âme catholique, je marierais & reproduirais afin de perpétuer l'espèce préférée du seigneur. Bref, il faut vivre ses contradictions : je pense sincèrement que cette loi n'est qu'un pas de plus vers le délitement de la civilisation occidentale "en perte de valeurs", celle où l'on vante les familles recomposées du dernier demi-siècle tout en s'interrogeant sur la merde éducative que récupèrent les profs, etc. ; et en même temps, puisque je suis exactement de cette même eau libérale individualiste entraîné au bonheur hédoniste, et comme je pense que j'aurai le temps de mourir avant la fin de la civilisation (en espérant que, mes ancêtres immédiats ayant fait le même calcul, la planète ne sera pas trop pourrie), sachant qu'on ne sait pas trop ce qu'il y aura derrière, autant cape-diemer gaiement, et militer avec la plus totale et désintéressée philanthropie pour la polygamie.

Car par ma foi, je ne vois plus du tout ce qui nous retient : on a dit "qui s'aime se marie", "il faut un cadre juridique clair et égalitaire pour toutes les situations", etc. Appliquons donc les mêmes raisonnements à ce qui est bien plus naturellement rencontré à travers les peuples que le mariage gay, et donnons un cadre légal à la polygamie naturelle (polyamour, si vous voulez). Je ris déjà d'ailleurs de voir nos égalitaristes en culotte courte crier au scandale en arguant des mêmes raisonnements que nos catholiques bafoués — ce n'est pas notre identité sociale, je ne sais quoi —, mais je tiendrai bon ! (Notons que ce ne sera pas pour moi, par interdiction préfectorale souristique : mais après tout, ce sont des hétéros qui ont voté pour le mariage gay d'une infinité de la population)

Toute cette histoire aura eu au moins le mérite de faire tomber les masques. Pas des cathos (ni des fachos... Ceux-là si on avait pu éviter de les réveiller, ça n'aurait pas été plus mal, mais au moins on sait qu'ils sont toujours là...), mais par exemple les sociologues. Prenons cela, exemple parmi tant d'autres, mais hautement révélateur : "L'invention de l'hétérosexualité" par Louis-Georges Tin, Maître de conférence à l'IUFM-Orléans, enseigant à l'EHESS (je précise sa noble lignée, n'est-ce pas).

La culture hétérosexuelle n’est qu’une construction parmi d’autres.
Si elle domine dans les représentations des sociétés occidentales,
elle n’est ni forcément naturelle ni universelle.

Voilà qui est dit. La sociologie est le faux nez de l'ingénierie sociale, on est à présent fixé. Nos petits positivistes descendants d'Auguste Comte ne sont pas bien éloignés de leurs cousins marxistes qui ont expérimenté en pays communistes : rien n'est naturel, tout est culturel, donc... tout peut être reconstruit à volonté. On pourrait dire que la dogmatique est effectivement constitutive de l'homme comme animal parlant, qu'elle fixe la limite et le cadre, permet à la société qui le dépasse de fonctionner — mais ce serait paraphraser Legendre (dont je ne comprends pas qu'un historien réduise son propos à une dimension historique comprise de travers — en fait si, c'est de l'ethnocentrisme). Mais non, la sociologie emprunte la voie de l'idéologie du juste, de l'égal, du rationnel, pour proposer de changer les liens sociaux, de les optimiser, de les rendre meilleurs à leur sens (dogmatique, pourtant, mais "rationnel", issu de la longue tradition de réflexion occidentale que les chrétien ont digéré depuis les Grecs en passant par les Romains).

Les autres qui m'auront bien amusé auront été les anthropologue, qui dans le même goût auront expliqué que tel ou tel peuple sur son île du pacifique ne voit aucun inconvénient à vivre de telle ou telle manière (en l'occurrence : vivre avec une personne du même sexe selon les rites habituels), et que cela est donc tout à fait applicable en l'état chez nous. J'ai vainement attendu que l'on nous parle des cannibales, comme chez Sade, mais ne désespère pas un jour de pouvoir enfin manger mon voisin en toute quiétude. Reductio ad absurdum.

Sur ce, étant tout aussi contre le mariage gay (pour raisons intellectuelles) que contre le mariage hétéro (pour raisons libérales logiques — avant on se battait contre le mariage, les fumeurs d'herbe des années 70 était plus consistants que nous, ça fait peur...), j'assisterai au premier comme j'assiste déjà au second. Il ne faut jamais rater l'occasion de faire une bouffe (en attendant de trouver son voisin au menu).

jeudi 14 mars 2013

romans pour jeunes filles

Depuis que je live-tweete les conférences de la NYU, je ne fais plus trop de billets dessus. Mais le peuple a réclamé un vrai compte-rendu pour y voir plus clair, et l'on ne peut rien refuser au peuple... La séquence de vendredi dernier s'inscrit dans le cadre d'un nouveau cycle, plus axé sur le genre — la grande mode actuelle, et à vrai dire je préférais le précédent sur l'histoire des sexualités. Et justement l'intervenante Daniela Di Cecco venait de Caroline du Sud, mais n'en parlait pas mois un parfait français. Sa conférence : "de la Brigitte de Berthe Bernage à la Bridget (Jones) d'Helen Fielding : l'évolution du roman pour jeunes filles".

Il y a toujours quelque chose de gênant dans ces études très fouillées sur des sujets très précis : on soupçonne que le champ est rétréci, on ne sait pas jusqu'à quel point, et on ne l'avouera que fort tard. En l'occurrence, allons savoir si la série des Brigitte fut réellement le premier véritable roman pour jeune fille en soi ; toujours est-il que seule les écrivains femme étaient considérées, et que la littérature à destination exclusive des jeunes filles ou des femmes, ou à propos d'elles (et de ce qui leur conviendrait) d'une manière plus large (je pense à Fénelon et son Traité de l'éducation des filles, et pourquoi pas à la Princesse de Clèves et autres), n'a pas été évoquée.

En tout cas, le début de la conférence nous rappelle que la littérature pour jeunes filles n'a pas bonne presse, que ce soit pour les qualités narratives intrinsèques ou pour ce que cela raconte d'inintéressant. Toujours est-il que le personnage de Brigitte et l'oeuvre de Berthe Bernage sont spécifiquement destinées aux jeunes filles, sur un mode très moral d'apprentissage. Et en soit, cela est certainement, au début du XXème siècle, le premier exemple du genre.

La salle a très bien fait ses devoirs : l'organisatrice a réussi à nous trouver un des premiers Bernage aux puces, qu'elle fait circuler dans la salle ; une habituée fait aussi circuler deux exemplaire des veillées de chaumières, magazine à forte tendance tradi-catho dans lequel Bernage a pas mal écrit, et qui continue toujours de nos jours le culte de la Brigitte. Un petit mot sur l'assistance par ailleurs : QUE des femmes (une vingtaine), à l'exception de votre serviteur. Le cheveux y est aussi court, d'une manière générale, que ce que l'on nous décrit de la jeune fille moderne des années 1920, la garçonne (pour confirmer le cliché jusqu'au bout, devant moi, un couple militant de lesbiennes).

Dans les années 1920, la modernité est donc anti-traditionnelle : le tir est rectifié avec la littérature de Brigitte, dès la fin de ces années, pour une longue série de romans où l'héroïne se veut moderne dans ses actes, mais en réalité surtout traditionnelle dans ses pensées, sa vie, ses amours, ses émotions. Succès fou, Brigitte devient un modèle dans ces années d'après guerre, où pour des filles d'à peine 12 ans, le problème est déjà de trouver un homme avec qui se marier... La "littérature de mariées" paraît d'ailleurs à la bibliothèque rouge et or, la cible étant claire.

On aborde alors en parenthèse le problème du ciblage de public (et de sa difficulté). Par exemple, "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan, en 1954, a fait scandale ; aux USA, le célébrissime "Heartcatcher" a en réalité été poussé vers le public adolescent par l'éditeur (ce n'était pas un souhait de l'auteur). Plus tard, on parlera de "Jeux interdits", qui n'était pas à destination des enfants, tout comme Jules Verne d'ailleurs. La question peut se poser pour Harry Potter, à l'inverse, qui a été beaucoup lu par des adultes. On évoque aussi "Twiligth", manifestement apprécié seulement des jeunes filles — et dont le discours est très moralement conservateur. D'ailleurs, on fait remarquer que de nos jours les héroïnes ont tjs 14 ans.

Des modèles de littérature se détachent, et l'on voit ainsi souvent un père absent, tandis que beaucoup repose sur la mère. On se rend compte aussi qu'il y a très peu ou pas du tout de première fois ds la litt française (plus tout à fait vrai maintenant), alors même que l'on pourrait se dire, dans des romans d'apprentissage, que c'est là un sujet qui taraude bien la jeune fille.

Bridget Jones donne alors une nouvelle impulsion : c'est un journal de jeune fille qui lutte un peu, revêche,  avec beaucoup d'humour, empreint de culture populaire. C'est la fille gaffeuse et attachante qui fait rire, en survivant au quotidien (de l'apprentissage). Toute une nouvelle littérature se calque sur ce modèle, souvent en reprenant le principe du journal intime. L'ancien modèle de la jeune fille devenant directement la mariée et la mère est abandonné au profit de la modernité de la jeune fille paumée qui se cherche — ne me demandez pas où est le progrès dans cela. D'ailleurs, on a pu voir que cette évolution a commencé à partir des années 1960 (ah l'émancipation !?) ; avant, les livres d'apprentissage ne concernaient que les garçons, dont on avait inventé le concept d'adolescence (étape de crise), et ce depuis Werther.

Des extraits emblématiques nous sont lus. Le glissement est certain, et accoler le policer "veillées des chaumières" (dernier numéro du mois dernier, avec l'affreux chat au milieu des roses, kitsch-land), tout droit venu du passé, aux interrogations ultra-modernes d'une jeune fille sur les strings de sa mère dans son journal intime fait, jaillir un décalage impressionnant. La conférence se termine par une petite discussion sur le sujet. On fouille un peu, avec un pinceau, pour dégager des choses.

vendredi 16 novembre 2012

450ème semaine

J'ai oublié de raconter, il me semble, comment j'ai encore perdu tous mes SMS sur mon (ex) HTC Desire (depuis remplacé par un S3), à cause d'un bug Android. Je l'ai eu très mauvaise : aucun backup depuis 2 ans, n'avais-je fait, car j'espérais acheter le nouveau téléphone, et donc backuper à ce moment-là. Et puis crac, sans prévenir. Tabula rasa. Un bon millier de messages perdus, certains de DG hyper-important, certains de clients, beaucoup de demoiselles.

Et puis cela fait réfléchir sur la mémoire. Dans une syllogomanie mémorielle, alors que l'immatériel ne pose plus beaucoup de problème d'appareils de stockage (à stocker eux-mêmes, physiquement), on accumule de plus en plus des historiques, des fichiers, des données. Personnellement, je m'en suis un peu détaché en jouant sur la paresse : il y a des disques durs avec des données précieuses que je n'ai pas branché depuis plus de 6 ans (d'ailleurs, c'est encore de l'IDE, il faudra un jour que je fasse de la récup'). La même paresse qui d'ailleurs me fait accumuler des bouquins ou autres bidules dans mon appart' (physiquement, cette fois — la femme de ménage m'a demandé de trier, oups).

Mine de rien, Internet est dans cette mouvance. Le "droit à l'oubli", c'est un peu la phase immergée de l'iceberg. Sur Internet, le lien doit être pérenne. Quoi de plus détestable que le lien cassé ? De temps à autre, un blogueur un twitter se cybersuicide, et l'on perd tout, comme dans le monde physique lorsqu'une bibliothèque brûle (ou qu'un vieux sage meurt, on sait). Jules a par exemple explosé son blog (diner's room) qui était pourtant une perle du web juridique et politique. Mais voilà, la mémoire, la mémoire exacte, précise, impérissable, c'est à la fois notre meilleure amie et notre pire ennemie. Surtout, c'est la certitude que la conservation du passé emportera la conservation du futur.

Comment évoluer lorsqu'on nous renvoie au passé. La question se pose par exemple pour les politiques : avant, ils pouvaient dire tout et n'importe quoi, tout et son contraire, il était impossible de vérifier. À présent, il suffit de chercher des textes référencés : un changement d'avis n'en devient que plus difficile. Pourtant, c'est bien le propre de l'homme que de se tromper, de revenir sur ses positions passées, bref, d'évoluer ! La mémoire joue ici le rôle du formol, du carcan. Si l'on n'apprend pas sans mémoire, sans étudier le passé, le "big data" mémoriel, la non-synthèse, l'explicite précis, tout cela empêche de se détacher du passé pour construire quelque chose de neuf, d'original, de contraire, pour explorer d'autres voies.

J'y repense un peu à chaque fois que j'ai ma mômon au téléphone : "gère bien ton argent", "fais attention avec l'argent de ta société", etc. Je n'ai pas encore 29 ans, j'en suis resté coincé à 13 pour elle (ce qui est agaçant, mais comme il y a irresponsabilité pénale à cause du lien de filiation, on dit "oui maman" ;)  ). En un an, j'ai adressé une dizaine de clients, dont un directeur général de grande société, j'ai géré en direct, depuis le commerce d'avant-vente jusqu'à la facturation, depuis la banque jusqu'à l'URSSAF, j'ai ajouté à mon réseau des gens extraordinaires, j'ai commencé à monter deux autres business en parallèle, mais je n'ai toujours pas quitté mon adolescence. Le cas est extrême, mais révélateur. C'est l'une des raisons qui, sans trop le calculer, m'a détaché de mes anciens amis — le plus ancien est unique, de la prépa, et l'on se voit peu ; puis quatre autres de l'école d'ingénieur. Il faut savoir faire table rase — en laissant tout simplement mourir les choses — et passer à autre chose. C'est du Schumpeter social, en somme.

Pour en revenir à Internet, au final, je me demande si ce vecteur de modernité absolu, comme nous le vante les prophètes du numérique, ne sera pas notre tombeau conservateur empêchant toute évolution sociale durable. À voir — si tant est aussi que l'on considère que la société évolue (en dehors de tout apport technique/exogène), ce qui reste toujours plus ou moins à prouver.

lundi 14 mai 2012

photos érotiques vintages et mangas

Vendredi à 16h, c'était la dernière édition du cycle de conférences à la NYU (rue de Passy), "approches historiques des sexualités, XIXe-XXe", dont je vous conte régulièrement les aventures. Cette fois, deux intervenants ; mais un public toujours aussi restreint, avec les deux organisatrices (dont Sylvie Chaperon, qui dirige la thèse de la première intervenante, après avoir dirigé son mémoire), le vieil érudit étrange, deux étudiantes (qui doivent passer à l'oral ensuite ; la plus mignonne est perdue dans son mémoire, aidons-la !), trois auditrices libres plus âgées, et deux amies de la première conférencière aussi.

Et pourtant, quel plaisir d'entendre une très jolie fille rousse (cuivrée, une pure !) de son propre âge vous parler d'érotisme trois-quart d'heure durant ! Camille Favre, brillante historienne (civilisations modernes et contemporaines), a écrit un mémoire sur les pin-ups, et s'est spécialisée encore plus dans le monde de la femme et de l'érotisme, sous le spectre de l'histoire et de la société, ce qui lui a valu d'être interrogée par Mediapart sur les soubrettes (retranscription libre d'accès ici). Pin-ups et soubrettes, il en fut question rapidement, mais de manière périphérique. Car le sujet était bien "les mécanismes de genre dans la photographie érotique et pornographie, 1850-1939". À cette époque, on est encore civilisé : on ne mate pas du gros nibard venu d'Amérique, non non, on s'extasie sur les jambes féminines, et on a bien raison (c'est l'époque du french cancan, "ou l'art de monter la jambe", nous dit malicieusement Camille).

Au début, le daguerréotype est chéros, une demi-semaine de salaire médian ! Mais le bourgeois veut déjà collectionner quelques exemplaires de belles qui s'exposent, encore très habillées, certes, mais sachant manier l'art du dévoilement. Et qu'à cela ne tienne, l'alibi est trouvé : l'art ! Il faut bien des modèles, pour sculpter et peindre (en option : se palucher). La maréchaussée n'est cependant pas tout à fait de cet avis, et dès que ça devient un peu trop visible, voilà que l'on met le photographe un mois en prison, le vendeur un an, et le modèle... six mois. Il faut bien choisir son côté de l'objectif, chez les hypocrites ! (pas si civilisés que ça, finalement)

On trouve quelques merveilles, comme ces photos à la manière de l'origine du monde, qui auraient servi de modèle à Courbet. Mais avant cela, le "collant d'amour" est utilisé pour voiler le dévoilement. Il y avait aussi les photos coquines, de soubrettes notamment, mais aussi d'infirmières, tout ce qui a sédimenté comme fantasmes sur pattes à cette époque (la soubrette était par ailleurs fort pratique : sexe-plaisir pour monsieur, en opposition au sexe-repro de madame, elle permettait aussi, entre ses 15 et 25 ans, de dépuceler le fils du maître de maison et d'éviter de ramener des saloperies de l'extérieur par la même occasion — tout ça avec des chèques emploi-services ?). On y voyait aussi un peu de bite, mais plus rarement. Il était en revanche moins rare que les demoiselles masquent leurs visages, eu égard aux peines de prisons encourues — cependant, la chose payant fort bien, le modèle des couches sociales peu élevées (la lavandière type petite prostitution passagère) était motivé.

Après ces émotions et quelques tranches de rire (instants saugrenus et savoureux), c'est Laurent Martin qui a pris le relai. Alors là, encore pire que Camille Favre pour trouver sa bio avec un nom aussi commun ; historien à sciences Po, de mémoire, plus âgé en tout cas (la bonne trentaine dirons-nous). Pas du tout spécialiste du Japon nous prévient-il (je ne savais pas qu'on pouvait ne pas savoir prononcer du Japonais !), et donc découvreur assez récent du hentai et de l'ecchi : "Images et imaginaires sexuels. Le cas des mangas japonais".

Si l'absence d'érudition japonaise l'a empêché de tiquer sur l'orthographe "ecchi" plutôt que "etchi", l'introduction fut de bonne facture ("hentai" c'est la difformité, à la base, et on trouve le mot pour d'autres domaines que l'érotisme pervers à tentacules). Là, on est quelque peu sur mes terres (aussi...) : citer La Blue Girl, c'est très bien, mais c'est un peu court (même pas un p'tit Bible Black, diffusé sur plein de chaines de télé à travers le monde et doublé en anglais !). Intéressant tout de même, à la fois pour le regard du chercheur aguerri (qui peut chercher sur n'importe quoi, pourvu qu'on le prévienne un an à l'avance), mais aussi pour le regard du néophyte qui découvre. On était ainsi censés voir des images très choquantes (et j'attendais de voir avec gourmandise ce qui est censé être insoutenable), mais... rien. Powerpoint en panne, que des carrés blancs, à l'exceptions de quelques rares images.

Et là, autre moment un peu délicieux pour l'informaticien que je suis : voir le beau monde se battre pour essayer de faire marcher la bestiole propriétaire. Est-ce le refus de mettre à jour le flash player ? (rien à voir !) Cela marchera-t-il mieux sur le mini-PC de Camille ou sur le Mac d'une femme du public ? (non — il aurait surtout fallu regarder la taille du fichier pour se rendre compte que les images étaient manifestement liées dynamiquement, et qu'il fallait donc emporter tout le dossier, pas le seul PPT ; ou alors regarder le message d'erreur totalement miniature qui nous disait peut-être que le copier-coller était sur des URLs externes dynamiques, nécessitant une connexion internet...) Finalement, le verdict fut : "y'a toujours un truc de magique dans l'informatique". La science moderne, c'est la magie de l'incompréhension.

Pas de bol, donc, pour une fois que l'on avait deux intervenants qui avaient pensé à un vrai support visuel (tout en lisant des notes, je vous rassure !), ce fut un échec pour le second — ce qui fait un peu penser aussi que l'absence de dextérité révèle que l'exercice est très rare (et faites des PDF, bon sang ! Le b.a.-ba !). Petite séance de questions, et fin presque à 18h00 comme il faut. Aucune idée de ce qui reprendra l'an prochain (l'universitaire ne travaille que la moitié de l'année, c'est ainsi) : il faut se ménager la surprise !

dimanche 15 avril 2012

critique de la critique politique et morale de la pornographie

En ce vendredi 13, toujours de 16h00 à 18h00 (et toujours en léger retard pour ce qui me concerne : Passy, c'est loin...), le séminaire mensuel sur les approches historiques (en réalité sociologiques) des sexualités des XIXe-XXe siècles, était animé par Ruwen Ogien, directeur de recherches au CNRS, principalement sur la philosophie morale ("penser la pornographie", PUF, 2003 ; "L'éthique aujourd'hui. Maximalistes et minimalistes", Gallimard, 2007 ; "La liberté d'offenser. Le sexe, l'art et la morale", La Musardine, 2007 ; "L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale", Grasset, 2011). Le thème : "Qu'est-ce qui ne va pas dans la critique politique et morale de la pornographie ?". De quoi mettre les pieds dans le plat !

Et effectivement, à mon arrivée, ça parle déjà de l'ambiguïté du rejet : sous des accents de critique morale, venue essentiellement du monde féminin, ne serait-ce pas l'exhibition qui est condamnée ? Il suffit de considérer le porno gay ou queer, sans femme ! (ou avec que des femmes) D'ailleurs, l'arsenal argumentaire a évolué : on parle désormais de l'intérêt de l'enfant, dont on se fichait comme d'une guigne avant, et qui a à présent remplacé l'atteinte aux bonnes moeurs, disparue en 1994. Et ce n'est pas tant que l'enfant voie ces images, mais la possibilité hypothétique que cela se produise ; en même tant que l'on considère que cela pourrait le choquer à tel point que son développement tout entier en serait menacé. Bref, l'enfant a bon dos, son intérêt est toujours très relatif, dans une société qui se cherche sur l'homoparentalité (là où il ne faut aucun permis lorsqu'on est alcoolique et/ou violent ; mais les fous ou les crétins sont subrepticement — pas comme en Suède des années 1930 — stérilisés à leur insu, du moins on s'arrange pour qu'ils ne se reproduisent pas), ou encore où des considérations religieuses (catholiques par exemple) vont déterminer le choix de ne pas avorter alors qu'une échographie montre de graves malformations (intérêt de vivre vs intérêt à avoir une vie non douloureuse : l'enfant en soi est en réalité absent). Et la sexualité de l'enfant est un domaine très fluctuant au fil du temps (voir plus loin la remarque sur l'hyper-sexualisation des jeunes filles). On retrouve ces ambiguïtés hypocrites de la société jusque dans la loi : à 15 ans moins une minute, pas touche ; à 15 ans et une minute, on peut participer à des sodomies de groupe (mais de préférence pas avec des majeurs, ça peut poser des problèmes avec les parents), mais on ne peut pas voir de telles scènes ; pour cela, il faut attendre 18 ans.

Il est important aussi de distinguer les pratiques véritables et les représentations qui circulent dans une société. Ce n'est pas parce que les indiens ont des représentations du kama sutra qu'ils n'en ont pas moins des relations sexuelles, en réalité, tout à fait banales. Et ce n'est pas parce que toute représentation est bridée dans les pays musulmans que l'on n'en tolère pas moins la polygamie. La pornographie, et même parmi ses consommateurs, ne traduit pas une vie sexuelle débridée, loin de là : c'est donc très souvent différent, et une bonne question est de savoir comment cela s'articule.

Face aux détracteurs qui souhaitent la disparition de la pornographie, ne faudrait-il pas tout simplement défendre que le genre en soi est une activité culturelle ? Placer une limite entre ce qui en relève ou non est bien présomptueux : que dire de la biographie de Céline Dion si l'on se base sur une absence de valeur artistique ? (Je note d'ailleurs que cela rejoint la question du copyright : légalement, on peut dire que c'est une oeuvre artistique, protégée par le droit d'auteur, si l'on montre l'originalité ; le problème du format du séminaire est qu'il est bâti autour d'une seule personne, et non en table ronde avec des approches différentes, c'est dommage)

En réalité aussi, le partage entre ce qu'il est acceptable de montrer en public ou ce que la société considèrera que cela doit être réservé à la sphère privée ne dépend pas de l'acte mais des préjugés. Pour étayer cette affirmation, Ruwen Ogien donne un exemple : que l'on considère un couple hétérosexuel de belles personnes qui s'embrassent sur une publicité, en gros plan, tout va bien. Mais que l'on fasse la même chose avec des gays, des vieux, ou pire des gens laids : il n'y a plus acceptation (comme l'a montré l'affaire des pubs pour les matelas, dans le métro).

Une fois cette introduction faite, notre conférencier attaque sur la liberté d'expression. La pornographie pourrait s'en prévaloir, surtout dans les systèmes démocratiques. En réalité, même aux USA où l'on peut défiler en nazi dans des quartiers juifs sans soucis, au nom de la liberté d'expression des opinions politiques, la pornographie est considérée comme une exception, jugée comme non vecteur d'opinion. "Pire" encore : ce ne serait QUE pour exciter, de l'obscène, pensez-vous ! Quelle horreur. Pourtant, une comédie n'est faite que pour rire, un film d'horreur que pour faire peur : aucun problème. Mais exciter, ça non ! Dans un régime démocratique, cela pose tout de même quelques questions...

En réalité, aux USA, s'est joué (et se joue toujours) une grande bataille avec des féministes anti-porno, depuis les années 1980 (que l'on me pardonne de ne pas avoir noté le nom de ces hystériques — connues, j'ai vu plusieurs fois leurs noms apparaître). Leur cheval de bataille est la dégradation de l'image de la femme, avec un message politique d'inégalité homme/femme — tout en rejetant totalement la valeur artistique des oeuvres pornographiques (on rappelle au passage l'étymologie, que j'avais oublié me semble-t-il, "écrit/portrait de prostituées"). Digression philosophique au programme. Ça va évidemment loin, une féministe (et pas une pro-sex...) est même allée jusqu'à émettre l'avis que s'il y a beaucoup de fellations dans les films pornographiques, c'est pour bloquer la voix de la femme, qui n'a pas la même parole que l'homme (évidemment, ça ne dit rien sur les cunnilingus, tout aussi incontournables — et il est tout aussi difficile de tenir aussi une conversation dans cette position ; m'enfin, faisons-nous des bisous, au moins ça c'est égalitaire).

Dans leur bataille crétine, les (non-)excitées de service sont allée faire voter des lois (via quelque député/sénateur — mâle, n'est-ce pas — tout aussi coincés du cerveau et d'ailleurs) ; résultat, du procès qui remonte jusqu'à la cour suprême, et en 1985, elles se font avoir comme des bleues : en argumentant que la pornographie porte le message politique d'assouvissement de la femme, la cour les suit et décide donc de protéger les oeuvres par le premier amendement sur la liberté d'expression ! C'est ballot. Et ça passe au Canada, où une loi anti-porno est votée. Résultat : harcelés par la police, les sex-shops et autres revendeurs d'oeuvres pornographiques se recyclent dans le gay et le queer ; il n'est pas très clair si la loi ne visait au début que les hétéros ou si c'est pas extension jurisprudentielle simple que le périmètre de la loi a été étendu (de toute façon, dans un pays de Common Law, ça revient un peu au même, mais j'ai encore pu noter que nos hôtes avaient des lacunes en juridique), toujours est-il que l'application a visé ce type de matériel, et plus largement tout ce qui pouvait avoir trait au plaisir ou au porno au sens large... même pour le dénoncer ! Et c'est ainsi que les féministes (et plus spécifiquement, entre autres, un bouquin de l'une des lobbyistes qui avait fait voter ladite loi) ont été victimes des douanes ; même Duras a été interdite, puisque prônant le plaisir féminin dans ses livres. Du grand n'importe quoi.

Si l'on en revient à l'essence même des arguments des femmes pourfendant le pornographie, c'est typiquement une forme de paternalisme ; cela transparait tout à fait lorsqu'elles considèrent que si des femmes défendent la pornographie, c'est qu'elles-mêmes sont justement aliénées par la pornographie (je remarquerais par ailleurs que c'est le même type d'argumentation qui est opposé aux prostituées) ; imparable, argument rhétorique s'auto-justifiant et coupant toute contre-argumentation logique. Face à cela, on ne peut donc que contre-argumenter sur une position déontologique forte : pas de paternalisme. À chacun de choisir. Cependant, la discussion post-conférence avec le public, et plus exactement avec ma voisine, montre que le chemin à parcourir est encore long : si elle avoue sans détour aimer la pornographie et se casser régulièrement les dents contre ses connaissances qui y sont opposées (d'où sa présence, pour la première fois, à ce cycle), elle émet cependant de fortes réserves sur le fait que les filles se font tout de même exploiter, qu'elles sont faibles, etc., citant pour cela un extrait de la bio de Coralie Trinh Thi, qui à un moment se fait (littéralement) baiser par un producteur lui promettant monts et merveilles, mais n'arrivant pas à le traiter de connard dans son ouvrage, cherchant plutôt à justifier la situation.

Le débat est alors assez intéressant : pour Ruwen Ogien, très libéral, cela pourrait arriver dans tous les milieux (inégalité de traitement homme/femme, patron/chef qui couche avec ses employés en faisant miroiter une promotion canapé, etc.), alors pourquoi viser spécifiquement le porno ? Ne serait-ce pas, là encore, parce que l'on touche au sexe spécifiquement, plus qu'autre chose ? Le type bizarre et hypercultivé (chercheur lui-même ou maître de conf ou les deux, bref), qui n'arrive pas à penser sans parler (ça n'est donc pas qu'il essaie désespérément de participer sans succès à la conversation qui n'en est pas une : même dans la rue il parle tout seul, mais tout va bien, c'est un brave gars...), fait alors remarquer que si la pornographie que l'on nous propose est machiste, il n'en reste pas moins que la pornographie en tant que telle est un genre tout à fait neutre. Mais fermons là cette parenthèse, j'y reviendrai dans mes propres commentaires.

Ruwen Ogien continue en fait sa démonstration en parlant de la théorie des actes de langage. Là, ça se complexifie gravement — et ça n'a pas l'air totalement sec, en plus on a parlé à la fois de performatif et de perlocutoire, alors que les deux notions se sont succéder sans se recouper entièrement, de quoi se perdre un peu plus, des slides auraient été bienvenues (sinon on se perd dans le discours, pas besoin de théorie du langage pour ça !). Pour faire simple (et sous réserve d'avoir bien compris, parce qu'on a pas mal parlé, comme illustration préliminaire, de condition de félicité soumis au prérequis d'investissement institutionnel — par exemple le non-sens pour lui de me déclaré marié à ma voisine de droite, puisqu'il n'est ni maire ni prêtre —, puis d'illocutoire) : dire (pour nous : montrer du porno, avec son hypothétique message politique) n'est pas faire, est distinct d'une action dans le monde réel (bref, ce n'est pas parce que vous matez du porno que vous devenez une porn star, et ce n'est pas parce que le porno existe que l'on baise ainsi dans la vraie vie).

On repart, juste ne sais plus trop comment (un peu parce qu'on s'est perdu et que le temps disponible se raccourcit : il faut faire des choix dans les notes), sur l'intérêt de l'enfant, dont on peut voir une apparition avec le débat récent de "l'hyper-sexualisation" des petites filles, qui choque, alors que celle des garçons (jouer à la guerre, sport, etc.) est normale (c'est quelque part la même dissymétrie que pour la conception sociétale de la sexualité féminine débridée contre la masculine du même type). Ça relève plutôt de la catharsis de la société : il n'y a qu'à voir le nombre de tournantes que l'on avait au JT (lorsque Ségolène Royal était ministre de la famille, pour resituer), alors que le phénomène était ancien, et que l'on n'entend plus du tout parler depuis quelques années... Outre l'intérêt de l'enfant, le puritanisme a un nouvel argument pour le moins original : le porno déprime, puisqu'on se sent nul devant tant de prouesses et de puissance sexuelle (à tel point que les sexologues ou autres médecins seraient assaillis d'hommes inquiets sur la taille de leur pénis, qu'il faudrait rassurer en leur montant qu'ils sont supérieurs à la moyenne). Ruwen Ogien s'amuse plutôt du fait que si l'on voit toujours des gros sexes en érection à l'écran, cela traduit certainement des désirs homosexuels refoulés — et il n'y a pas de mal à cela !

Puisque l'on est dans le rayon de l'irrésistiblement pertinent, notre conférencier finit son exposé en faisant remarquer que si le simple fait de regarder de la pornographie rendait violent (argument encore des frustré(e)s), les censeurs seraient les plus atteints, puisque ce sont eux qui passent des heures à en vérifier le contenu !

Ruwen Ogien est une certaine célébrité, mais comme la dernière fois, je reste surpris que l'on puisse organiser un évènement où l'on ne retrouve qu'une douzaine de personnes (dont seulement deux ou trois, en plus des organisatrices, se retrouvent d'une séance sur l'autre). L'invitation s'est faite par mail, auprès d'environ 90 personnes, dont 4/5e d'universitaires à en juger par les adresses mail (il y avait au final deux ou trois jeunes étudiantes qui sont venues). Clairement, il y a un problème de diffusion, et ayant raté l'avant-dernière séance sur les sex-toys vintage (en conflit avec un colloque à l'ENA sur le patrimoine immatériel de l'État), il me sera impossible de la rattraper, alors même qu'après tout, un texte plus ou moins lu, en tout cas des notes, pourraient très bien être diffusées (c'est ce que je fais avec mes propres conférences sur mon site personnel). Je rêve d'une systématisation de l'enregistrement audio/vidéo, alors que Youtube ou Dailymotion permettent à présent une diffusion sans aucune difficulté. Prêcher à des convaincus en mini-groupe a tout de même un intérêt limité !

Au-delà de cela, cette séance m'a encore interpelé sur son aspect très théorique. Je veux dire par là que certes la science (sociale, philosophique) travaille sur des concepts, mais ne parle-t-on pas entre bourgeois de ce que l'on ne fait que se représenter ? J'avais fait parvenir l'invitation, via Twitter, à Morgane Merteuil, secrétaire du Strass (syndicat des travailleurs du sexe, qui explique continuellement que oui c'est un choix, non elles ne sont pas des violées de la petite enfance, et que ce serait chouette d'arrêter de les emmerder pour qu'elles puissent enfin bosser convenablement — parce que là, des protecteurs de ce genre, on s'en passe bien), ainsi qu'à Katsuni, divinité vivante  jeune fille de bonne famille reconvertie  pornstar munie de gros cerveau (mais en déplacement aux US). Las, il n'est resté que des bobos universitaires — il faut regarder la réalité en face. De quoi parle-t-on, précisément, alors ?

La discussion sur "le porno est machiste" le montre : nous n'avons aucune étude sérieuse sur cela. On pourrait par exemple objecter que les femmes sont largement plus payées que les hommes dans le milieu du porno (sans que ça ne choque personne, n'est-ce pas ?), et lire celles qui ont (légitimement) écrit dessus. On pourrait aussi faire remarquer que tout acte sexuel impliquant un homme, donc une pénétration (sauf à ce qu'on filme du soft-sex ou du SM où monsieur se fait expliquer la vie par Madame à coups de fouet et de pinces à linge), il y a forcément domination, comme dans la vraie vie réelle (ou alors vous devez bien vous faire chier, et je suggère le suicide) : peu importe que le/la partenaire, incidemment dominé(e), soit un autre homme, une chèvre ou une femme ! (ça n'interdit pas de faire une amazone, hein, c'est très reposant, faut faire travailler mademoiselle quand même !)

Bref, rien à voir, en soi, avec le machisme, qui s'exerce par définition en dehors de l'acte sexuel (donc l'enquête devrait pour cela porter sur ce qui se passe en dehors des plateaux : certes j'ai déjà entendu une actrice se plaignant, une fois, d'un manque total de considération — on ne lui a même pas donné une serviette après une éjaculation faciale, pour s'essuyer —, mais a priori ça a l'air franchement rare, et vu la concurrence, mieux vaut ne pas trop jouer sur ce terrain-là, les actrices trouveront vite leur compte là où elles sont convenablement traitées ! — et d'ailleurs payées plus). Enfin, dernière remarque (je suis sûr qu'on pourrait en trouver d'autres), il y a une tendance naturelle à se concentrer sur la beauté féminine : si sur l'île de Lesbos les demoiselles écrivaient déjà sur le sujet ("sans forcément pratiquer ce que ces messieurs grecs leur prêtaient de leurs propres pratiques", avait dit mon prof de philo), il n'y a qu'à ouvrir un magazine féminin pour se croire dans un magazine masculin, tellement ce n'est qu'un défilé de jolies filles dénudées (avec peu de mâles au milieu), c'est assez incroyable ! Il ne faut donc pas oublier les données de base de notre société avant de tirer des plans sur la commette.

En fait, cette vision biaisée et étriquée trouve son paroxysme dans ce genre d'article moralisateur sans trop en paraître, écrit dans un style ampoulé et suffisant (ponctué de vocabulaire un peu grossier — Marie-Madeleine, que c'est subversif !), assez typique des "penseurs", qui montent des montagnes sur tout et n'importe quoi (et ont souvent un sur-narcissisme qui se traduit par l'emploi abusif du copyright et de la signature, "c'est MA pensée à MOI", vous voyez ?). En l'occurrence, la "sexologue-écrivaine" nous dépeint son archétype de film pornographique, mécanique, qu'elle critique sans trop assumer sa position idéologique. Je lui ai fait remarqué sur Twitter qu'elle a une vision franchement réductrice du genre, très américano-centrée : la voilà qui me répond quelque chose comme "l'Amérique c'est grand", alors que je visais évidemment les États-Unis. Typique de la suffisance dédaigneuse de "l'intellectuel"©® (moi aussi j'use de "©" à outrance quand je veux). Bref, il existe du porno amateur, comme il existe du porno japonais qui n'a RIEN à voir, mais alors rien du tout, un autre monde. Allez voir, encore, le fabuleux travail de John B. Root et osez me dire que ça ressemble à ce qui passe sur PenthouseTV (je vous résume : un type body-buildé qui se tape une petite blonde, parfois brune — mais toujours blonde à l'intérieur ; là, ça ressemble à la mécanique que dépeint l'autre folasse). Roy Stuart publie autant sur Met-Art que dans des bouquins chez Taschen (et ce sont à peu près les mêmes photos, avec plein de poils dedans). Il y a un nouveau site web (x-art) très évanescent (encore plus que Met-Art, avec des filtres blancs appliqués, mode sublimation) qui est à l'exact opposé de Kinky Thaï (ATTENTION : ne lancez pas de recherche sur le net si vous n'avez pas le coeur très bien accroché, je vous aurai prévenu !!!). Toute une diversité, une complexité, une hétérogénéité qui pourrait faire l'objet de longues études (qu'est-ce qui existe ? Qu'est-ce qui est regardé ? Où/par qui ? Pourquoi ? Quelle diffusion, quels canaux, quels supports ? Etc.), mais qui est balayé par... ignorance (et donc pas schématisation/simplification). J'avais déjà fait une remarque en ce sens la dernière fois.

Je ne sais pas trop si c'était notre cas, ici, mais j'en ai parfois eu l'impression — d'un point de vue philosophique, j'étais bien évidemment totalement d'accord, mais prêcher un convaincu libéral n'a pas un intérêt démentiel, si ce n'est filer des billes et aider à structurer un peu plus la pensée. Je suis de ces ingénieurs qui pensent qu'il faut tout maîtriser, expérimenter, connaître de fond en comble pour pouvoir tenir un discours sur quoi que ce soit. Ou alors on annonce clairement où l'on en est dans sa quête. Mais c'est cela qu'être scientifique.

mercredi 15 février 2012

histoire sociologique du porno

Suite du cycle de conférences de socio à l'université de NY, dans la bulle irréelle du 16ème arrondissement, rue de Passy, la session de vendredi dernier portait sur deux thèmes conjoints : le premier sur le livre porno, le second sur le film porno. Je suis très peu habitué à ces exercices universitaires, mais j'ai noté la singularité de l'exposé, confirmée le soir même par quelques vidéos du collège de France ; je vais me renseigner sur cela, mais en tout cas, voici ma découverte stupéfiante : un orateur, invité à élaborer sur son sujet de spécialité (d'hyper-spécialité, même, on y reviendra) lit le tas de pages préparées, dans un style mi-oral mi-écrit. J'avais déjà remarqué un peu ce procédé avec la conférence de Baptiste Coulmont, mais il montrait bon nombre de slides, je pensais donc à des notes. Cette fois, le vidéoproj était visiblement réticent (je suis arrivé en retard — de toute façon je suis déjà grillé, dans la salle, outre les deux organisatrices et les deux intervenants, on comptait deux personnes de plus de 50 ans, deux jeunes filles et l'intervenant de la prochaine séance : si ce n'est pas de l'endogamie, pour un évènement pourtant totalement ouvert, je n'y comprends plus rien !) ; mais je ne pense pas que le matériel à projeter était bien pertinent (par exemple, nous avons dû nous faire passer un tableau de chiffres, sous format papier de fait, qui n'avait aucune retranscription en graphes, ni frise de temps pouvant expliquer les différences majeures d'une année sur l'autre en fonction des lois adoptées, par exemple).

Donc, notre intervenant lit son pitch, comme on lirait son propre article de journal ou son livre. Tiens, voilà, un peu comme si, lorsque je propose un sujet de conférence, j'arrivais avec mon livre et lisais un chapitre. Curieux. Apparemment, ce serait une sorte de norme dans le micro-monde universitaire que je découvre, et dont j'avais déjà noté le total manque de pédagogie, la totale absence de considération de communication, de passation de connaissances efficace. Car voilà ce qui se passe : le contenu, le texte devrais-je dire, est passionnant, mais comment en tirer quoi que ce soit ? Quelques un(e)s grattent comme des forcenés, d'autres connaissent déjà le sujet par coeur. D'où qu'il se pose la question : pourquoi venir ? Soutenir les jeunes pousses ? Voir les collègues ? Il y aurait un intérêt majeur : faire participer, évidemment ! En business school, ce que j'ai vu, est l'implication du public dans le cheminement de pensée du conférencier. Ce que j'ai vu vendredi, dans la salle, c'est un personnage atypique, du type intellectuel un peu fou que l'on rencontre assez souvent en fait dans ce genre de colloques (parfois ils sont même très pénibles, surtout quand ils accaparent la parole et partent dans des délires incompréhensibles...), qui manifestement en savait énormément, et avait même expérimenté les choses dont on parlait dans les années 70 (comme l'achat de revues à distance via un catalogue parallèle proposé discrètement dans un pack). Bref, le gus un peu ingérable, manifestement connu du milieu (je fais de la sociologie de sociologues, là, hein), mais qui a énormément à donner — et donc dont il serait pertinent de lui extraire des infos sans qu'il absorbe toute l'attention. Le pauvre bougre, exclu comme tout le monde du processus de création de pensée, et donc relégué à celui de l'écoute pure, se manifestait donc très régulièrement par quelques marmonnements plus ou moins audibles, plus ou moins intéressants, pour apporter sa pierre en réaction. Sensation étrange.

Mais revenons-en au fond : voici le programme. Tout d'abord, la jeune et charmante-bourgeoise Anne Urbain, sur le sujet précis "Maurice Girodias, un éditeur pornographe, 1945-1970". Puis en seconde partie, Mathieu Trachman (qui était mon voisin de gauche la dernière fois, il me semble), pour "Des hétérosexuels professionnels. Enquête sur le travail pornographique en France depuis 1975".

Honneur aux dames. Anne Urbain est une fille bien : agrégée de lettres modernes (et prof au lycée), plus une thèse en cours en histoire (ce qui n'est pas la même matière, tiens), sur le sujet thésardesque de "L’édition de curiosa, la censure, les mœurs et la société en France de 1945 à 1970". Mais pour ce qui nous intéressait, ce fut d'Olympia Press dont nous parlâmes (enfin, surtout elle, donc), et de sa figure emblématique, Maurice Girodias. Et là, chers lecteurs, je suis bien embêté : si je vous retranscrit ce que j'ai en mémoire (parce que moi et les notes, comment dire...), je risque de dire des bêtises. Et pourtant, la page wikipedia est désespérément vide, et plus étoffée en anglais qu'en français (un comble !).

C'est à ce moment que j'invective l'universitaire : ami de l'université et payé trois-francs-six-sous pour tes recherches, ton but dans la vie n'est pas d'améliorer TON savoir, mais LE savoir ; ceci implique le PARTAGE, c'est pour cela que l'État a pour prérogative l'université, et donc, ce qui serait bien, c'est qu'au lieu d'écrire un pavé sur un sujet plus ou moins hyper-précis dans une édition de dix exemplaires maximum perdus dans une bibliothèque obscure, tu prennes la parole (comme Baptiste Coulmont, là, exemplaire ! Blog, twitter, articles, livres !), sur ce nouvel outil qui est au livre ce que le livre fut au parchemin, à savoir INTERNET. C'est simple : quand, par exemple et totalement au hasard (mais j'ai aussi en tête des amies-lectrices du même tonneau totalement absentes du web en terme de production, un truc impensable à l'heure actuelle... si l'on cherche du boulot intellectuel dans le privé), tu as rassemblé plein d'infos, déjà rédigées tout bien, sur un Girodias, sur qui trouver des informations est justement une galère, eh bien tu partages ! Hop, une licence libre, ou carrément directement dans Wikipedia, et le tour est joué ! C'est ça qui fait progresser l'humanité, pas les conférences à 12 dans un coin paumé du 16ème arrondissement (même si c'est agréable, je ne dis pas, mais d'ici 6 mois, si je veux me souvenir de ce qui a été dit, retrouver une information, bah je suis cuit !). Merci beaucoup ami universitaire pas-si-universaliste, bisou et fin de la parenthèse.

Maurice Girodias, donc, me fait penser à Sade : il est totalement libre d'esprit et de corps, et ce qui l'insupporte, c'est le contrôle, la contrainte d'État. Il publie et publiera coute que coute ses ouvrages érotico-porno, pauvres d'un point de vue narratif mais riches en rebondissements cochons (de l'aventure, une héroïne salope ou maltraitée — Juliette ou Justine, fait justement remarquer en marmonnant le vieux à queue de cheval de tout à l'heure —, du voyage, mélangez le tout et assaisonnez), malgré les interdictions, les amendes (qu'il paiera jusqu'à la ruine) et les descentes de police dans son gouffre financier de cabaret olé-olé — qu'il s'est payé grâce son coup de maître : avoir repéré "Lolita" et insisté malgré les interdictions. Que d'aventures dans la vie de cet homme, qui finira ruiné et aux USA, quittant la France où il avait hérité de son père, las de devoir toujours braver des moeurs hypocrites.

Le lien avec la deuxième partie conférencière est double : édition littéraire vers visuel, et pré-75 à post-75. Mathieu Trachman est sociologue-ATER (donc doublement pauvre) à Paris 7 et il publie (c'est bien ! Une licence libre peut-être ?) : "Le métier de pornographe. Rhétorique, contrôle et savoir d’une profession discréditée" (Sociologie du travail, 2011). Justement, le sujet portait sur le travail porno ; ce qui brasse beaucoup de choses, et explique qu'en une heure, on a dû faire un mélange de survol et de zooms choisis — par exemple le fameux tableau de chiffres avec le nombre films sortis chaque année ou le nombre de films par réalisateur et producteur (c'est fou le nombre de gus qui se tournent un porno et arrêtent ensuite !). Beaucoup d'évolution entre le cinéma de la loi X, la cassette vidéo puis le DVD (qui passent donc outre la classification pour le cinéma) et finalement internet. C'est fort intéressant, mais une question se pose : quel est l'investissement personnel du sociologue dans le milieu ? Par exemple, des réalisateurs (un, deux ?) ont été interviewés, mais quel est leur représentation véritable, jusqu'à quel point peut-on être sûr que le travail est fouillé, comme juste regard d'une réalité complexe ? (par exemple, le volet étasunien est sauté, on reste concentré en France, alors même que le travail est à présent mondialisé, même pour du contenu à destination de la France) Je partage le très gros de l'analyse, et conçois bien que les évolutions ont bien été cernées (on a notamment parlé du porno féministe/féminin récent), mais d'une part il m'a manqué des éclairages présents sur un documentaire de Paris Première (donc plus du travail de journaliste que de sociologue — en l'occurrence, une remarque très importante : lors de "l'âge d'or du X", on s'amusait avant tout, le sexe fun entre potes, pas la performance, ce qui en dit long ; pas de silicone et du vrai poil, par exemple), d'autre part il y a quelques remarques (surtout lors de la discussion dans la salle) qui m'ont fait tiquer.

Certes le DVD puis Internet rendent la profusion d'oeuvres très difficiles à cerner a priori. Dans les années 70, il y avait beaucoup de films (bien moins après 75, avant la cassette — mais là encore, ce dont on dispose, c'est du classement X par le CNC, qui n'est plus pertinent puisque shunté), de l'ordre de plusieurs centaines à la centaine, mais on comptait le nombre de tickets vendus. Sur le net, on a des millions de bouts de film. Mais on dispose de bien autre chose : le nombre de vues et le classement des utilisateurs ! Et ça, c'est géant : on dispose d'un crowdsourcing de popularité selon les deux axes quantitatif et qualitatif ! Plus encore, sur les sites de streaming toujours (sinon, il faut compter les abonnés des sites payants, ça se fait aussi, et l'accès aux logs est tout aussi précis — sauf que là, il faut faire des demandes, alors que pour youporn/redtube/madthumbs/autres du même genre, il suffit de coder en python du crawler et le tour est joué !), il y a une indexation précise des pratiques au sein de chaque vidéo (ça permet de se placer à n'importe quel endroit du film pour avoir une fellation, une sodomie, etc. : hyper-pratique quand on y pense !). Donc si je veux avoir un vrai aperçu de ce qui plaît à la population, c'est tout à fait possible à présent ! Alors qu'auparavant, on partait du principe que le marché offre au consommateur ce qu'il souhaite, et que donc ce qu'il souhaite dans les années 90, c'est du musclé qui bourrine la petite blonde dans un ballet de positions stéréotypées et acrobatiques, alors que dans les années 70, c'était des hyppies en orgie sympa ; sauf que c'est oublier que le marché a été totalement faussé par des contraintes économiques extérieures (taxations, interdictions diverses, relèguement, etc.) au seul choix des clients finaux, qui doivent prendre ce qu'on leur donne ! (et aussi, faussé par l'émergence de talents artistiques : des John B. Root, on n'en compte qu'un seul, s'il n'était pas là, il n'y aurait donc pas d'offre, alors qu'il y a une demande — demande qui elle-même est très mal informée, donc marché encore une fois faussé)

À mon sens, l'offre pléthorique en accès libre, qui recoupe absolument tout (ou presque, manque de nos jours les gosses — oups — et les animaux — parce que c'est souvent pas légal, compliqué, donc assez planqué), permet de pouvoir mesurer exactement le succès de telle ou telle pratique, de telle ou telle ethnie (eh oui !), etc. Et ça, se serait rudement intéressant ! (il resterait à connaître aussi les ratios homme/femme) Par exemple, on faisait remarquer qu'il y a toujours des scènes lesbiennes dans les films, mais pas de gay (qui est un marché séparé) ; il serait pourtant intéressant de savoir si un site de streaming voit la même IP visionner des films hétéros et des films homos ; il faut se souvenir que dans les années 10 à 30 (avant l'interdiction de l'homosexualité de 45 à 82, notons !), pour les films tournés dans les bordels avec des putes un peu épaisse, plus ou moins vieilles, et des messieurs à moustache, on s'enculait joyeusement entre hommes sans aucun soucis ! (donc pas de ségrégations de pratiques) Je diverge quelque peu, mais ces questions me sont venues à l'esprit. J'ai d'autant plus été surpris des jugements, en filigrane, de valeur sur des pratiques (la fameuse recherche absolue et unique du plaisir masculin dans le porno, étant entendu qu'une femme ne peut pas trouver de plaisir dans telle ou telle pratique — pensons à l'éjaculation faciale, omniprésente dans les films des 20, 30 dernières années — avant pas forcément, de ce que je peux en juger, parce que c'est rudement difficile à trouver tout de même ce contenu vintage pourtant fascinant, mais éjaculation extérieure quand même —, jugée comme dégradante par la morale publique/à sens unique). Je vous jure qu'il y a un très gros sujet d'introspection de psycho-sociologie des sociologues... (et donc des biais qui peuvent être impliqués dans leurs travaux, à leur propre insu)

La prochaine fois (16 mars, ce qui rentre en conflit avec un colloque à l'ENA — où l'on lit des discours longs d'une heure aussi, une vraie maladie, mais les tables-rondes sont plus vivantes ensuite), on parlera du godemiché en France de 1850 à 1930. Pas en 1931, là c'est plus pareil. Ils m'amusent bien, les sociologues...  :)

(et si vous pouvez venir, n'hésitez pas, il restait encore quatre ou cinq places libres !)

mercredi 18 janvier 2012

sexshops des sixties

Cela faisait un bout de temps que je souhaitais rencontrer Baptiste Coulmont, dont j'ai découvert le travail autour de la sexualité il y a un petit bout de temps. Twitter aidant, j'ai pu depuis un peu plus d'un an mieux cerner le sympathique sociologue passionné de sexshops et de prénoms. Pour la rencontre, il aura fallu attendre vendredi dernier : un petit tweet pour annoncer sa participation à un cycle de conférences (dont je ferai attention à ne pas louper les suivantes !), organisé par je ne sais trop qui (Paris 1 ? CNRS ? Deux femmes, en tout cas), à la NYU Paris, dans cet espace interdimensionnel qu'est le coeur du 16ème arrondissement, rue Passy. "Approches historiques des sexualités, XIXe-XXe siècles Erotisme et pornographie" : comment résister à un tel programme ?

Arrivé en retard du fin fond de la cambrousse (là où se planquent mes clients...), l'intitulé de la session était donc : « Un marché invisible : le petit commerce pornographique sous l’œil de la police, 1965-1971 ». Genèse des sexshops dans un temps où la police des moeurs traquait les allusions sexuelles... qui étaient partout et nulle part. Il n'y avait que peu de sexshops (il n'y en a toujours qu'une centaine, en constante baisse), ouvrant et fermant sans cesse, tenus par des gens tout à fait stéréotypés années 70, coincés entre libération des moeurs et répression. Quel était leur organisation sociale, leur rapport à la société de l'époque, le rapport de la société avec les objets sexuels (interdits, mais ne manquant pas d'inventivités : jouant sur la parodie, sur les excuses — "pas à moi", "volé", "j'allais le jeter"), avec aussi les revues pornographiques (à une époque où l'on envoie des lettres polies totalement désarmantes à propos de quelques problèmes de livraisons illicites sur du contenu zoophile, si ce n'est pédophile...). Comment la mondaine agissait dans ce monde, où entre fournisseurs, détaillants et clients une organisation à base d'intermédiaires se formaient dans les lieux subversifs du Nord parisien. Comment encore le phénomène s'est étendu sur le territoire — une ville devient importante dès lors qu'un sexshop s'y implante.

La revue des jurisprudences, ou plutôt des PVs de police (difficile de recontacter les personnes autrefois mise en examen ou condamnées, parfois lourdement, les données étant confidentielles), est un moment assez savoureux. Une époque hypocrite, à n'en pas douter — sommes-nous différents ? Le travail du sociologue n'en est que plus intéressant encore.

jeudi 17 février 2011

299ème semaine

Cette semaine, j'ai fait découvrir de l'intérieur le monde des bac+5 à la souris. C'est que depuis le temps que je lui en parle, il fallait bien que je le lui prouve. Par exemple, cette semaine, j'ai relu les slides les plus horribles que je n'ai jamais vu (pire que celles qu'on a nous en interne) : blindés de longues phrases de haut en bas écrits en police rouge vif et en mauvais français, tableaux énormes où l'on ne comprend rien, classification des idées mélangeant tout et n'importe quoi, c'est simple, pour un sujet qui relève de ma spécialité, en trente planches, je n'ai rien compris. C'est triste.

Mais encore, là, c'est juste du travail (donc de l'activité fictive : au final, c'est toujours l'État qui paie des projets qui rament à de grosses boîtes -- et au moins eux, ils n'ont pas de problème de budget de CE). Mais dès qu'il s'agit de politique, on atteint rapidement les sommets de l'indigence intellectuelle. Et ce chez des personnes qui sont même de très grands amis, des gens très bien sous tout rapport. Très polis (même s'il peut arriver de sortir avec un flingue, sait-on jamais), très ouverts (sauf avec les Arabes en général, mais même avec tous les Arabes connus -- qui eux sont très bien, contrairement "aux autres" --, ce qui inclut des petites amies -- oui oui), et même quelque peu cultivé (la référence implicite à Hammourabi n'est en revanche pas perçue, faut pas abuser).

Des gens qui sont des scientifiques, à fond, qui ont fait des maths et tout. Mais qui n'arrivent pas à tenir un seul raisonnement cohérent qui ne se contredise pas toutes les trois lignes. Qui ne peuvent apporter aucune source sérieuse étayant leurs dires, même s'ils sont certains de ce qu'ils avancent. Qui préfèrent attaquer sur la forme (accusée d'être péremptoire, ou trop longue [!!] ou trop documentée) que sur le fond face à des arguments irréfutables. Qui préfèrent vivre dans un monde fantasmé, et accuser les réalistes d'être eux dans le rêve et le déni de réalité. Et j'en passe.

Bref, la caricature d'un débat sur la laïcité (déjà caricatural en soi). Mais ça ferait certainement du bien, pour en revenir à ce débat, de lire les mails que je reçois (et la souris aussi, à présent, fiat lux), qui fleurent fortement la haine raciale. Parce que c'est vers cela, et précisément vers cela que l'on tend. Quand on entend "échec du multiculturalisme", assertion sans aucun fondement sérieux, il faut prévoir la "mission-débat" sur l'intégration des musulmans décidée dans la foulée. L'hypocrisie est toujours le premier ennemi.

Qui plus est, ce mouvement extrémiste s'accélère visiblement : visitez les commentaires du Figaro, du Point, et de quelques autres encore. Réagissant à la pétition de l'institut pour la justice (un nouveau groupement de fachos victimistes très actif), en avançant les véritables faits, la véritable biographie du suspect, etc, et concluant qu'on n'allait tout de même pas mettre a priori des innocents en prison par suspition d'un éventuel acte horrible, je me suis fait qualifier de... criminel ! C'était d'ailleurs avant le rapport officiel, qui passé à la moulinette journalistique (que n'arrange pas Google : les premières réponses sont toujours le Figaro, le Point et le Nouvel Obs) devient une série de défaillance alors même que tous les magistrats sont mis hors de cause. Les penseurs concernés s'étranglent et reprennent les fondamentaux.

Ce lundi, Méluche était opposée à Marine sur BFM tv. Un vrai débat politique : Le Pen assène, Mélanchon note et réplique argument par argument, sans rien oublier, avec de formuler ses contre-propositions. Au-delà même de savoir si l'on n'est d'accord ou pas avec Méluche (et avec le personnage, les deux étant toujours à distinguer), on est bien loin des questions de terroir (Jacob vs DSK) ou autres conneries. On est dans une opposition entre le préjugé et l'argumentation. Toujours est-il que l'argumentation, c'est-à-dire la réflexion, ne touche absolument pas le politisé de base.

Pourquoi ? La raison est bassement psychologique. Il s'agit de remettre en cause son système de pensée. Ce qui a l'air simple est en réalité à la base d'une évolution de l'humanité à pas de fourmis. Prenez, dans les sciences, un grand mathématicien tel que Hilbert : jamais n'a-t-il pu admettre que Gödel avait raison. Parmi les philosophes, c'est même la caractéristique de base -- ce qui permet la construction de théories fumeuses et contradictoires entre elles sur des fondations quasi-inexistantes. Les physiciens font un peu plus d'efforts, puisque leurs théories sont régulièrement remplacées de fond en comble -- c'est ce qui leur a permis aussi de ruiner la philo sur leur domaine. Les économistes se cherchent, mais les vrais, pas les rigolos (même bac+18), ont toujours une méthode clairement exprimée (obédience universitaire oblige). Les sociologues sont attaqués, mais ils ne s'en sortent pas mal du tout.

Toujours est-il que l'immense majorité de la population, ou des spécialistes pris en dehors de leurs domaines, ou des politiciens (spécialistes en rien, généralistes en quelque peu) sont incapables de sortir de leurs schémas irrationnels. Mais il reste de l'espoir pour les plus intelligents. Ce que j'aimerais, avec ma provoc' et mon air hautement "pédant" (je cite), c'est d'arriver à insuffler cela : arriver à remettre en cause son système de pensée, si l'on n'y trouve pas de base solide, s'extraire de ses préjugés. La forme n'est peut-être pas idéale, mais après quelques millénaires d'échec (lisez Confucius : tout y est, sauf nous), on peut essayer autre chose, non ? Je suis sûr que vous pouvez comprendre.

Tenez, un bout de Confucius pour la route : Le Maître dit : « Étudier sans réfléchir est une occupation vaine ; réfléchir sans étudier est dangereux. » (II.15)


add: billet d'Eolas sur les rapports en question ; malheureusement probablement trop long pour les simplistes, qui préfèreront toujours appeler à la peine de mort.
add2: Telos, du multiculturalisme et de nos propres errements.
add3: Marine LePen remercie l'UMP et ses "débats" sur l'Islam (avec un peu de chance, elle fera 25% au lieu de 15 grâce à eux, dit-elle)
add4: exemple d'expression de haine (not. raciale) pure, sur un billet qui justement la dénonce, avec mon commentaire dedans en réponse aux excités

vendredi 11 février 2011

de la prostitution

Rien de plus à dire que la sublime Gaëlle-Marie Zimmermann, réagissant sur ce salvateur billet du Syndicat des Travailleurs du Sexe (STRASS), fustigeant l'attitude innommable d'une partie très visible des féministes. Il y a des problèmes qui se règlent de toute façon chez le psy (mais ce n'est pas une raison pour emmerder le monde en racontant des contre-vérités : il y a l'art et la manière de dire des bêtises).

mercredi 19 janvier 2011

illustration laïque

Retour sur la laïcité. L'affaire Baby-Loup, du nom de cette crèche ayant exclu sa directrice ajointe pour raison de port de voile (un foulard, pour être exact), et à laquelle les prud'hommes ont donné raison, va revenir dans les mains de vrais juges plus rigoureux (en cassation, ça aurait fait un carton tellement des moyens et des témoins ont été écartés).

Voici les forces en présence :

* d'un côté, les "pro-laïcité", dont... Ni Putes ni soumises, qui soutient fortement le renvoi de la dame voilée ; je vous invite à lire les commentaires pour bien vous rendre compte de leur aspect très réactionnaire (je passe sur le style de rédaction et le manque d'argumentation) ;

* d'un autre côté : ceux qui luttent contre les discriminations (notamment la Halde -- à laquelle l'avocat de la crèche donne "moralement tort", inventant un nouveau concept de droit romain-moral -- et d'autres analystes), les défenseurs des droits de l'homme et des libertés (avec des arguments solides).

Typique du débat en cours depuis... Oulah, on ne compte plus !

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