humani nil a me alienum puto

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mardi 31 janvier 2017

letter to a Nijinsky

Toujours avec mon problème non résolu des places disparues (ou jamais apparues ?) du théâtre de la ville, je découvris à mon fort désarroi que l’espace Pierre Cardin est une énième extension de grand luxe de l’institution parisienne. Qui me fit rapidement comprendre qu’on ne rit pas avec le soviet : à la billetterie, la jolie guichetière est inflexible, de duplicata il n’y aura pas. Et de moyen alternatif non plus. Il est toujours agréable, pour un abonné de 10 ans ayant dépensé quelques petits milliers d’euros, d’être suspecté de contrebande. Car c’est bien là la raison de ce refus catégorique des petites gens de la bureaucratie. Fort heureusement, je l’ai assez apitoyé (ça sentait fort le FJ du MBTI, il faut jouer sur l’empathie…) pour obtenir le numéro et le nom de la responsable. Qui évidemment, à l’heure fort tardive de 19h00 passées, n’était plus joignable. Finalement, me renseignant sur qui était responsable de tout le staff auprès d’un ouvreur, je vis une dame plutôt âgée et rationnelle me faire sans soucis un pass, à la main et avec amour, maugréant de ce que les guichetières m’avaient laissé dans un tel embarras (d’autant que, parties, elle ne pouvait plus vérifier ma probité sur l’ordinateur).

Forcément, si la souris avait entretemps revendu sa place, je ne pouvais plus en faire de même. C’est qu’on avait entendu quelques horreurs à propos de ce « Letter to a Man » signant le retour du duo Bob Wilson/Mikhaïl Barychnikov, qui oscille entre le bien et l’horrible. Cette fois, c’était plutôt médiocre, en fait. Arrivé forcément à l’arrache dans cette salle un peu bidon, où l’on voit surtout la tête de sa voisine de devant, j’ai mis un peu de temps à comprendre que c’est du journal de Nijinski à propos de lui-même — ça expliquait tout à coup la camisole du début.

L’idée de répéter à l’envi des bouts de journal (qui a aussi inspiré un autre spectacle, à Chaillot, récemment, avec Bribri, qui apparemment n’était pas une grande réussite non plus), qui n’ont généralement ni queue ni tête, donne une sorte de sous-Philip Glass plutôt moyen, pas vraiment horrible (on ne se fait pas trop agresser visuellement — malgré quelques changements abrupts de lumières —, ni auditivement — par les claps), mais pas palpitant non plus. La plus jolie scène est celle avec du Arvo Pärt, très poétique ; la plus surprenante est celle avec la chaise à l’envers en l’air ; et puis Barychnikov, toujours aussi maquillé, bouge bien. Mais ça ne valait clairement pas le pognon mis dedans. 1h10, fallait pas plus.

mardi 3 janvier 2017

James Thierrée nouveau

Bon, que dire ? Embêté je suis : la souris a adoré, le petit rat a adoré, j’était mitigé. Parce que j’ai trouvé ça inégal, et parfois facile — je n’aime pas beaucoup les pitreries clownesques très repassée, faut-il dire, mais alors pas du tout (alors que le bobo — du TdV au Rond-Point, donc le même — adore). Et du coup, dans le grand n’importe quoi, je n’y ai pas trouvé le moindre compte d’architecture qui tienne l’ensemble. On retrouve des choses habituelles, et en fait loin de se dire qu’après tout c’est de la resucée, on la regrette un peu plus. On a une Thi Nai Nguyen qui grimpe partout (était-ce la même qui rampait partout autrefois ? On grimperait bien avec elle en tout cas), une Mariama qui chante (why not, c’est plaisant), deux pitres Samuel Dutertre et Jean-Luc Couchard qui ont été cause d’un grand ennui général, et Valérie Doucet qui était en revanche éblouissante.

Donc voilà, je fais mon coming out. « La grenouille avait raison » n’est certainement pas mon James Thierrée préféré. Mais bizarrement, quelques jours plus tard, il ne laisse pas un mauvais souvenir non plus : le procédé nostalgique du cerveau optimiste efface les épisodes médiocres et garde les quelques moments absolument géniaux (dont la fin, à partir de la grenouille, et toute les facéties de Valérie Doucet).

mercredi 9 novembre 2016

beaucoup d’sous

Tout pressé que j’étais de raconter mes exploits colombiens (ie en être revenu vivant et sans paludisme), j’ai oublié qu’entre mon retour et le billet du mercredi règlementaire, il y avait l’opéra de quat’sous à insérer. Lundi soir, pour la dernière, c’était donc le retour du théâtre de la Ville, mais cette fois au théâtre des Champs-Élysées — parce que le TdV est en itinérance lors des travaux de sa salle. Cela vaut de multiplier le prix des billets, et la souris étant sensible, et aussi frustrée de n’avoir pu assister au précédent passage où elle n’avait pu qu’apprécier les clameurs (j’étais avec B#2), nous mîmes donc le prix fort. Pour une place de côté, avec un projecteur dans le champ de vision, un confort contestable (quoique Gaerielle est venu l’améliorer opportunément) et un surtitrage masqué sur son côté gauche. Un remix du Bertolt Brecht/Kurt Weil par Bob Wilson et le Berliner Ensemble donc, mais en beaucoup plus et trop cher : encore le problème de l’intense inflation parisienne.

Outre la vue compliquée, le TdV nous manque aussi pour son ambiance générale : ce n’est pas la même chose au TCE, et le Berliner Ensemble comme hors sol, immigré dans une salle inadéquate. C’était en tout cas une bonne idée de venir à la dernière, et surtout pas à la première dont on avait lu des horreurs : mini-Brünnhilde, qui avait tellement adoré la dernière fois qu’elle s’était incrusté à des représentation, nous en a expliqué l’origine, à savoir que c’était du grand n’importe quoi, une sorte de générale improvisée où même les coursives ne suivaient pas correctement. Ciel.

Elle nous demanda aussi si l’on aimerait autant le nouveau Mackie — le reste de la distribution restant apparemment inchangé ? Je n’ai pas si bonne mémoire. Je me souviens seulement, ou plutôt j’ai l’impression, que ça marchait mieux avant, même si la soirée est restée fort plaisante. C’était tout de même il y a 6 ans et demi ! Et donc, la distribution était la même sauf les trois rôles principaux : Christopher Nell en Macheath, Johanna Griebel pour Polly Peachum et Friederike Nölting en Lucy Brown. Pooooh !

samedi 19 septembre 2015

miniatures passées

Il y avait Yuja Wang, avec ses robes miniatures, à la Philhar, avec l’orchestre de San Francisco. Et puis Robert Lepage, au TdV, pour quelque chose qui avait suffisamment piqué mon intérêt pour dépenser une trentaine d’euros — holly shit, quand même… Les deux places, pour la même soirée : au minimum, il faut en sacrifier une. Je pensais garder Yuja : on  est sûr de passer un agréable moment entre ses jambes, alors que le théâtre, c’est quitte ou double (et souvent quitte).

Mais voilà : les critiques sur le SF/Yuja de Lucerne n’étaient point trop emballées ; et inversement, celle sur Lepage étaient dithyrambiques. Il y avait aussi un risque : que Yuja ait une robe longue — ça peut arriver. Et puis la souris était un peu mécontente, aussi, que je la laisse au TdV pour rejoindre Yuja (mais ?!). Alors de fait, j’ai revendu ma place à la philar, enfourché quelques métros, et suis arrivé assez en avance au TdV pour y recevoir de Laurent une photo de Yuja est tenue de répétition : mini-short de pute. Ciel ! Quel affreux doute !

Tout est bien qui finit bien : « 887 » de Robert Lepage était magnifique, alors que le concert était apparemment bien-mais-pas-mémorable — et surtout, comme je le craignais, Yuja avait une robe longue, on ne peut plus se fier à rien dans le monde moderne… Rappelons-nous : Lepage, c’est le meilleur metteur en scène à l’opéra (avec Carsen — mais pas tout le temps je trouve —, Wilson — mais trop répétitif — et Pelly — quand ça s’y prête ! — ou Py — quand il se retient un peu). Et c’est bien regrettable que notre opéra national non seulement fasse peu appel à ses services, mais pis encore, remplace sa superbe mise en scène de Faust de Berlioz par une autre cette année, qui ne pourra être que moins bonne (ils changent aussi celles du Rozenkavalier, ils sont dingues…).

Lepage, c’est aussi un acteur-comédien-auteur-etc. En fait, il sait tout faire, même nous rappeler d’éteindre nos téléphone portable, ceux qui gardent nos souvenirs. D’ailleurs, il a du mal à mémoriser un poème qu’il doit dire devant une assemblée de notables pour une soirée littéraire courue. Il va adopter la méthode qui consiste à placer des phrases dans un endroit connu : pour lui, au 887 de sa rue de Québec, où il a vécu son enfance. Fondu au noir, l’écran qui lui sert de support tourne et ainsi apparaît la première maison de poupée animée en 3D. Il est fort, Lepage, très fort…

Il arrive ainsi, parfois avec des transitions brusques mais pourtant naturelles, à mixer ses souvenirs d’antan, à nous faire sa biographie sinon son anamnèse, avec ce fil conducteur du poème compliqué (dont j’ai oublié le nom) et des aventures qui lui sont liés. Pendant deux heures, il utilise son téléphone (en fait : plusieurs, parce qu’évidemment ça n’arrête pas de tomber en panne), pour filmer ses minatures, pour nous passer des photos en slides, pour se filmer lui-même dans sa maison de poupée. Il a un sens du visuel extraordinaire. Un sens de l’autodérision, aussi, comme lorsqu’il évoque plusieurs fois à demi-mot son homosexualité (certainement dû au fait qu’il a dû dormir avec ses deux soeurs pour pouvoir laisser sa chambre à sa grand-mère sur la pente descendante). C’est qu’il nous dit beaucoup de choses, aussi, pour ne pas en dire beaucoup d’autres. Il pioche dans sa mémoire pour illustrer un discours comme un parcours de pensées.

Bien ficelé, intelligent et un enchantement pour les yeux.

dimanche 12 juillet 2015

aventures à l’allemande

C’est mon prof d’allemand qui a attiré mon attention sur la pièce à l’affiche dans les stations de métro, mais que je n’avais pas pris dans mon abonnement du Théâtre de la Ville, « die Ehe der Maria Braun » (« Le mariage de Maria Braun » — ce qui traduit mal le « der »). Immédiatement, j’avais textoté Hinata-chan avec mes dates de dispo, parce que c’est surtout elle, la fanatique de Rainer Werner Fassbinder — et puis c’est une théâtreuse, aussi. Mais pas de bol, pas libre, alors j’ai demandé au p’tit rat, elle aussi germaniste théâtreuse — parce que la pièce, produite par Münchner Kammerspiele, et presentée par la Schaubühne Berlin, est recréée en allemand surtitré, avant de voyager en Avignon et à Venise. Et puis elle non plus n’a pas pu ; mais la première ayant réussi à se libérer, j’ai donc réserver pour la dernière, le vendredi soir. Et elle n’a pas du tout aimé…

Il faut dire que la mise en scène de Thomas Ostermeier, qui paraît-il est très inégal (une fois génial, une fois mauvais), n’aide pas à la compréhension : on s’y perd totalement, et ce n’est pas seulement par rapport au fait que Ursina Lardi est au final la seule femme du casting, et la seule a n’avoir qu’un seul rôle — celui de Maria, l’héroïne —, tandis que les autres — Thomas Bading, Robert Beyer, Moritz Gottwald et Sebastian Schwarz — cumulent des rôles d’hommes et de femme, souvent travestis pour aider un peu, mais sans trop de pause pour qu’on comprenne bien les changements. Et il est vrai que c’est là où le bât blesse : le rythme effréné ne permet pas de se poser, depuis le mariage mouvementé jusqu’aux retrouvailles avortées, le tout étalé sur une quinzaine d’années compressées, et comble du paradoxal, on s’ennuie quand même pas mal alors que la pièce dure moins de deux heures sans entracte…

Est-ce aussi un problème du texte du scénario de Peter Märthesheimer et Pea Fröhlich ? Des éléments de la scénographie de Nina Wetzel qui perturbent plus qu’ils n’éclairent ? (Les références aux nazis et au football par exemple — vidéo de Sébastien Dupouey, avec plusieurs systèmes de vidéoprojection, musique de Nils Ostendorf) Pourtant si les costumes de Ulrike Gutbrod et Nina Wetzel faisaient le boulot, et que la dramaturgie de Julia Lochte et Florian Borchmeyer, sans être remarquable, n’était pas mauvaise, le tout n’a pas donné quelque chose qui a pris. Sans avoir détesté, pour ma part — peut-être parce que je n’ai pas vu le film, peut-être parce que d’une manière générale je n’aime pas beaucoup le théâtre, donc j’ai moins d’attente —, c’était un peu décevant. Hinata-chan a soupçonné le public d’être un peu complaisant parce que c’est Ostermeier ; peut-être, et en même temps les rires un peu idiots du public m’ont rappelé ceux de la cinémathèque — et c’est un peu le même genre de public, je trouve, qu’on rencontre dans des endroits comme le TdV, parmi les théâtreux…

Allez savoir. Mais pour 30€ (avec réduc pour abonnement), ça faisait quand même cher…

dimanche 3 mai 2015

reine à l’écoute

Il me semble que c’est bien ma première pièce de théâtre entièrement en anglais ; ou en tout cas à Londres. Il faut dire que l’on sait mon appétence pour la chose théâtrale… Mais en remontant vers mon hôtel, sur Shaftesbury street, l’affiche de « The Audience » a attiré mon regard, et je me suis mis à sacrifier quelques précieux pourcentages de batterie pour en apprendre un peu plus. Pas grand chose en soi sur cette très récente reprise londonienne, alors qu’Ellen Mirren s’est exportée à Broadway, mais suffisamment pour éveiller mon intérêt et prendre une place de côté de premier balcon, au petit Apollo Theater, à £20 (ce qui n’est pas super donné, étant le cours du pound…).

Il faut dire que Kristin Scott Thomas sur les planches, là, à quelques mètres, ça a de quoi inspirer. Quel resplendissement ! Grâce aux différents travestissements, elle peut incarner la Reine Elizabeth II d’âge en âge de manière non-linéaire, de ses 26 à 89 ans, depuis Churchill (la toute première fois, présentée en deuxième scène) à Cameron (qui clôt pratiquement le défilé, avant de revenir sur le chouchou inavoué). Tous les mardis, il y a rencontre au sommet entre la Reine, censée ne rien trop dire mais tout entendre (et laisser entendre, dans sa conception des choses…) et le Premier Ministre du moment. Dans la pièce, huit sont représentés, et il faut souvent deviner de qui il s’agit avant qu’un indice vende la mèche (autant dire que ce n’est pas toujours aisé quand on n’est pas du pays !). Tony Blair, qui avait fait déplacer le meeting au mercredi, nous apprend-on, à la grande surprise royale — qui ne l’aimait pas trop, laisse-t-on aussi entendre…. — n’apparaît que très rapidement, sous les mêmes traits que Cameron, ce qui par exemple n’arrange pas toujours la compréhension.

Il faut certainement être Anglais pour comprendre toutes les subtilités à la limite des private jokes politiques sur les différents ministres, mais dans l’ensemble, alors que le public rit souvent aux éclats (très bon public, ces Anglais… Comme les Américains, d’ailleurs ; ils n’hésitent pas à en faire des tonnes, dirons-nous poliment), j’ai souvent été frappé par les différences culturelles qui ici ressurgissent. Certes je sais les Anglais très fiers de leur constitution non écrite (ce qui est nuancé, à présent, notons), de leurs traditions séculaires, de leur monarchisme envers et contre tout (quitte à raccourcir quelques monarques, ou à en renommer d’autres une fois réimportés — rappelle Churchill à sa souveraine, qui voudrait prendre le nom germain de son mari…). Mais ces saillies sur la République qui ne peut pas apporter la même stabilité requise, du Commonwealth bien plus stable que l’Union Européenne assez incomprise, ou encore cette reconstitution du couronnement (oui, quand même !! J’ai pensé aux Musulmans avec l’interdiction de représenter Mahomet : quand on n’est pas trop sûr du résultat, c’est vrai qu’il vaut peut-être mieux interdire par défaut), c’est quand même fort. Pendant l’entracte (juste après le couronnement), il y a une sorte de relève de la garde…

Et pourtant, en France, on est monarchiste aussi. Les ors, les tableaux, les chambres de palais, les sièges multi-séculaires (français, d’ailleurs), le service de valets, tout le tralala, on connaît. Mais il y a une différence : on change souvent de roi (trop souvent, d’ailleurs : j’étais contre le quinquennat, et j’avais raison — mais pas encore le droit de voter), alors que là, on comprend que la Reine, quand elle ne veut pas sacrifier son navire royal, véritable gouffre financier pour son bon plaisir et celui de sa famille, est une personne « sacrifiée ». Pour nous le faire toucher du doigt, il y son incarnation sur scène d’elle-même enfant (par Marnie Brighton, un modèle de fille que si on me promet le même, je veux bien revoir mon jugement sur la reproduction) : sa destinée bascule au moment où son père doit être couronné après l’abdication de son frère, et de fait Elizabeth se retrouve dans la lignée, hors du commun mais aussi hors de la vie.

Un des premiers ministres (Wilson, me semble-t-il, lors de la seule scène hors Buckingham, en Écosse) lui dit pourtant qu’elle peut comprendre les petites gens : non par sa fortune (sujet très tendu durant l’affaire Diana), mais parce qu’après tout, même cultivée et élevée à part, elle garde une âme assez simple, avec ses chiens, son fichu et ses promenades ; on peut s’identifier à elle, en somme. C’est une partie intéressante de la pièce qui aurait peut-être mérité plus de fouille, mais c’est déjà fort bien d’avoir une telle distanciation en miroir sur un biopic du vivant de la souveraine concernée. Peter Morgan a fait un sacré travail, où le narrateur sur scène est l’equerry (David Peart, qui lui ne vieillit jamais : plus qu’une institution !) permet le liant entre les différentes scènes des Premiers Ministres (qui va falloir citer : Winston Churchill : David Calder ; Cameron and Tony Blair : Mark Dexter ; John Major : Michael Gould ; Gordon Brown : Gordon Kennedy ; Margaret Thatcher : Sylvestra Le Touzel ; Sir Anthony Eden : David Robb ; Harold Wilson : Nicholas Woodeson). La mise en scène de Stephen Daldry permet ainsi de glisser naturellement d’un bout à l’autre au fil d’une promenade royale dans le temps et la politique.

Deux fois une heure séparées d’une entracte, sans temps mort, belles transitions, jolis tours où l’on reconnaît les différents protagonistes sans jamais trop savoir la part de vérité historique là-dedans (d’autant que des évènements réels sont raccrochés, comme le Canal de Suez, l’Afrique du Sud avec Thatcher, ou encore l’intervention en Irak — très joli parallèle avec Suez, de la part de l’auteur, qui laisse entendre sans trop rien dire, ou plutôt en faisant dire quasiment deux fois la même chose, mais sans insister trop puisque les deux scènes sont bien séparées…). À découvrir, pour nous Républicains !

samedi 21 mars 2015

trilogie mayenburgienne

Initialement, il faut bien avouer, c’était pour voir Adèle Haenel. Parce que depuis « Naissance des pieuvres » (que j’avais vu trois fois au cinéma, à l’époque), je suis Adèle (que devient Pauline Acquart, d’ailleurs ?). De l’Apollonide aux Combattants. Et d’ailleurs, même si c’était à mon théâtre de quartier (d’autant plus de quartier qu’il s’agit du Théâtre des Quartiers d’Ivry, TQI pour les intimes), je n’avais point vu passer d’annonce : c’est la souris qui avait lu ça, il y a quelques mois, dans 3 couleurs. Ce n’est pas souvent qu’on peut voir la miss Haenel sur les planches ; et en l’occurrence, ces trois pièces traduites de l’allemand ne pouvait que lui être familière : elle les a même retraduites avec son père… Une trilogie (le week end, diptyque en semaine) ou trois pour le prix d’un : « Le Moche », « Voir clair » et « Perplexe ».

Qui connait Mayenburg ? Indice : il est encore vivant (et Allemand, né en 72). Mal barré. Et pourtant, il mérite ! La première pièce est un peu dans le genre de « Rhinocéros » : une critique acerbe de la société du paraître à l’âge industriel et managerial. Dans une entreprise, Lette (Paul Moulin), Le Moche, présente physiquement trop mal pour aller présenter son produit révolutionnaire de connecteur. Le chef (Serge Biavan, à la présence physique imposante) colle l’assistant à la place (Adèle Haenel !), se gardant bien d’avertir celui qui va être d’autant plus déçu qu’il apprend par l’occasion sa tare physique, et par la même occasion pourquoi sa femme (Aurélie Verillon) ne le regarde jamais vraiment. Les rôles des quatre protagonistes sont naturellement mouvant : le chef devient chirurgien esthétique, la femme une cougar cliente richissime qui ne peut résister au nouveau visage fabuleux de Lette, et l’assistant se transforme opportunément en fils de cette dernière. La satyre est très acide. Les développements vont très vite, on court au drame dans la comédie décapante. Très pertinent.

« Voir clair » n’a rien à voir : c’est une tragédie en huis clos, au rythme lent. Adèle Haenel, tantôt un garçon en costard (qu’elle porte très bien, même si elle ferme le bouton du bas), n’apparaît que très tard entre Serge Biavan et Aurélie Verillon, qui montrent tout deux un immense talent de comédien. Adèle, donc, débarque en barboteuse. On sait que je suis souvent déçu par le théâtre, qui a autant une propension au guignol qu’au déclamatoire, les deux étant fort dommageables. Ici, on est épaté. Par la pertinence de l’auteur, qui crée une ambiance à la Château de Barbe Bleue, avec une chambre interdite et bien des mystères, mais aussi par le jeu impressionnant des acteurs (Paul Moulin, qui ne participaient pas à cette pièce à trois personnages, était lui aussi très bon ; ajoutons enfin Christophe Danvin qui créait les ambiances musicales, au dessus).

« Perplexe » va de pair avec « Le Moche » (« Voir clair » n’est donné que le week-end, comme une respiration suffoquante entre les deux). Dans la première pièce, Mayenburg s’amusait déjà avec les codes. Par exemple, les personnages étaient présentés (ainsi que leur second rôle), de manière dynamique et originale ; puis ils glissaient de rôles sans crier gare, d’autant que l’auteur a bien fait annoncer que « les personnages gardent tout au long de la pièce et des opérations de chirurgie esthétique leur même aspect ». Dans « Perplexe », c’est élevé au rang d’art : David Lynch en rêverait. Au début, tout est assez simple : un couple rentre chez soi, et trouve que les voisins qui devaient simplement arroser les plantes ont non seulement pris leurs aises, mais les mettent carrément dehors. Si les personnages gardent leurs noms respectifs tout au long de la pièce, leurs rôles respectifs sont en revanche mouvants : les couples se font et se défont, et se refont, et de plus en plus on part dans un burlesque qui culmine lors d’une soirée déguisée où le caribou entreprenant éveille à la zoophilie homosexuelle l’autre personnage masculin. C’est du théâtre improvisé totalement maîtrisé, comme l’ont ensuite révélé les comédiens, après la fin totalement en vrille (théâtre déshabillé, références à la pièce elle-même…), où d’ailleurs les noms des personnages sont ceux des comédiens qui ont créé la pièce avec l’auteur. On sort de tous les cadres…

La rencontre avec le public était à la fin fort intéressante, d’autant que c’est un public forcément théâtreux, cultivé. On aura pu aussi entendre les balbutiements intelligents d’une Adèle Haenel en civil, c’est-à-dire en jean-chaussettes et en tailleur sur sa chaise, écoutant de manière distraite, sirotant sa bière et jouant de la flûte avec. Elle a l'esprit vif, on le sent, mais qui se bloque tout seul ; elle me fait penser à Vincent Lindon, plein de tics au civil, qui devient totalement fluide en jouant : il est de ces superhéros qui s'assument difficilement et qui doivent revêtir les habits d'autres pour devenir/exprimer eux-mêmes. Adèle, dans l'absolu, c’est ton pote de chip-pizza-foot sur le sofa. J’avais sous-interprété son « je l’aime » des César adressé à Céline Sciamma. Peut-être parce que moi aussi je l’aime. Toutes les deux, en fait. Adèle Haenel est de ces êtres forts et fragiles qui me fascinent. C'est dit.

Il n’y avait malheureusement pas Maïa Sandoz (« de garde »), qui était l’héroïne de l’ombre, puisque c’est elle qui a monté sur plusieurs années (cinq ou six, tout de même !) ces pièces, et rassemblé l'équipe de comédien aussi, et on eut ainsi l’explication de la mise en scène recyclant vieux sofa, table, meuble en bois et miroir années 70, et puis l’énorme panneau des Alpes en fond (qui était précisément le coin dont parle plusieurs fois « Le Moche »). Il faut avoir bien du courage, quand on est fauchés, pour mettre sur pied pareille entreprise. Heureusement que ce semble être un succès total, salué par la critique et porté par les spectateurs.

La soirée commencée en retard après 16 heures (comme le public est installé sur des bancs, l’empattement des spectateurs a un effet sur le surbooking envisageable : ce n’est donc que fort tard que nous pûmes entrer sur liste d’attente), se termina vers 20h30. C’est dire !

mardi 25 novembre 2014

là tout de suite

On reconnaît toujours du Carolyn Carlson : il y a un langage particulier, esthétique, chorégraphique, visuel et musical (par René Aubry, toujours). Dans la catégorie : « Chaillot c’est comme le Théâtre de la Ville », on peut parler (avec des mots, tout ça) en Italien, en Anglais, en Français (là c’est plus simple) sans avoir recours au surtitrage. Et qu’est-ce que ça raconte ? Des choses…

J’avouerais que, retrouvant toujours le même schéma dans ces pièces « modernes » qui se déclarent toutes originales, je reste un peu sceptique, et moins réceptif. « Now » nous parle d’une philosophie de vie somme toute assez simple. Le Carpe Diem revisité, et la nostalgie de sa maison. Mamie Carolyn, dont le bistouri efface les années, nous tient un discours écolo-bobo-new-age vieux comme le monde. Mais comme elle ne donne pas trop dans la prétention, et qu’elle est rudement douée, ça marche quand même.

lundi 3 mars 2014

vapoteuse cramoisie

Ces temps-ci, au Théâtre de la Ville, James Thierrée est de retour avec un nouveau spectacle. En soi, c'est une révolution à bobo-land et au-delà même de ses frontières, car la réputation de l'arrière-rejeton chaplinesque grandit de jour en jour. Bref, c'était blindé, et heureusement qu'Isabelle Ciaravolla faisait opportunément ses adieux le même vendredi soir (il y avait aussi les César, en face au Châtelet, pas la première fois que cette coïncidence arrive), parce que cela m'a permis d'échanger ma place du mercredi, où j'étais dans un avion. Réserver un an à l'avance, c'est quand même la plaie quand on n'est pas prof inamovible (ok, je suis une minorité).

"Tabac rouge", c'est toute une troupe. Ça s'étoffe. Il y a six ou sept petites demoiselles flexibles et sautillante, une femme-chewing-gum et un acolyte de surréalisme. Il y a toujours une grande structure métallique avec laquelle on noue des relations difficiles, à se battre contre elle, à l'utiliser, à l'aimer, à la démonter (et à essayer de ne pas se la prendre dans la tête quand elle tournoie au dessus...). Il y a toujours des animaux étranges, des ombres, de vieilles fanfreluches, de vieux meubles. Chez Thierrée, rien n'est évident, tout peut résister et tout peut s'effondrer. Un membre peut entraver ou se désarticuler à tout moment. Tout peut arriver. Du burlesque (qui fait rire le public pour un rien, ça me dépasse toujours, cela) au drame inexpliqué, il n'y a qu'un pas.

De l'ambiance surnaturelle naît une forme de poésie propre à un monde made by/in James Thierrée. Une fois par an, le rendez-vous est pris pour que le pantomime et la contorsion donne quelque chose d'indescriptible et de plus élevé. Forcément un succès.

jeudi 6 février 2014

hymne aux nez

"Much ado about nothing" : voilà un film qu’on (les fans de Joss Whedon et d'Amy Acker, du moins) attendait depuis un bout de temps ! Whedon a tourné l’adaptation de la célèbre pièce de Shakespeare à son domicile, en noir et blanc, en moins de deux semaines (malgré ses voisins), avec les dialogues originaux en vieil anglais qui sent le manuscrit, en l’adaptant au monde moderne pour la mise en scène, et en s’entourant d’une brochette d’acteurs fétiches — c’est ainsi que l’on reconnaît dans les deux gens d’armes Tom Lenk (Andrew dans Buffy) et Nathan Fillion (le capitaine Malcolm Reynolds de Firefly) !

Dans les rôles-titres, Amy Acker (Fred dans Angel) pour Beatrice et Alexis Denisof (Wesley Wyndham-Pryce dans Buffy et Angel) pour Benedict, qui sont d’ailleurs un vrai couple à la vie depuis la dernière saison de Angel (qui les avait accouplés). Il se tirent la bourre de façon magistrale, avant de s’avouer, suite à quelques stratagèmes amicaux, leurs passions refoulées ; en parallèle, on suit les amours de Hero (Jillian Morgese), fille de Leonato (Clark Gregg de Avengers) chez qui se passe l'intrigue, et Claudio (Fran Kranz), compagnon comme Benedict de Don Pedro (Reed Diamond). Uniquement des acteurs de séries télévisées. Sauf pour Jillian Morgese qui a sur son CV un unique rôle de figurante dans Avengers ! Joss Whedon est aussi un découvreur extraordinaire de talents, rappelons-nous.

Caméra et musique qui swinguent nonchalamment (l’espèce de blues/jazz sensuel et relevé que l’on a encore dans les oreilles quelques jours plus tard... Création de Whedon à partir des paroles de Shakespeare, nous dit le générique !), mise en scène remarquable où le cinéma rencontre le théâtre filmé, tout est bien ajusté, sans avoir recours aux artifices délirants de Baz Luhrman pour Roméo + Juliette (que j'adore par ailleurs), ce qui lui donne moins de folie, mais plus de justesse. Il n'y a pas de prétentions, c'est un OVNI avec du classique, où l'on rit et l'on pleure — spécialité anglo-saxone qui nous échappe beaucoup.

Et puis entre les magnifiques Jillian Morgese et Amy Acker, "Much ado about nothing" est, je pense, un hymne aux beaux nez.

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